Lauteur est philosophe et théologien.
Il est facile de parler du mal. De parler du mal
de lautre. Du mal qui ne touche pas celui qui en cause à
tout venant. Le mal pose question le jour où celui qui en
parle est touché, directement dans sa chair, par le même
mal dont il parlait si facilement lorsque le mal ne latteignait
pas. Il nest pas difficile, en ne souffrant pas, de parler du
mal et de la souffrance à ceux qui ne souffrent pas. Il est
plus facile daborder le mal et la souffrance, lorsque celui qui
en parle souffre avec ceux qui la vivent au petit quotidien.
Le mal est ce qui manque à quelque chose
que lêtre humain juge parfait. Chacun apaise sa douleur
en pensant que cela pourrait être pire. De plus le mal est ce
qui gangrène, ce qui pourrit lunivers. Il engendre la
révolte. Il accuse, pointe du doigt le Grand horloger,
assimilé au monstre qui domine et écrase sa
création. On tenait de tels propos au temps de Platon.
Le mal nest pas une chose parmi les autres
choses. Il est une certaine absence. Il est quelque chose qui manque
à lêtre pour quil soit totalement ou
pleinement lui-même. La cécité nest pas un
mal pour la taupe. Elle lest pour lhomme qui veut mener
une vie normale. Lagilité du chevreuil manque à
lhomme. Cette privation nest pas un mal pour lui :
dans la vie courante, il nen a pas besoin pour vaquer à
ses occupations habituelles. Le mal est donc le manque de ce qui
devrait être dans un être. Dans la mesure où un
être na pas atteint sa plénitude, ou risque de
perdre celle quil possède, le mal peut surgir,
empêchant cet être datteindre ce quil pense
quil devrait être. Aucun être, sur cette terre, ne
peut atteindre sa parfaite plénitude, éviter de perdre
celle quil a acquise. Linachèvement est le lot de
tous les terriens.
Linachèvement le plus scandaleux est
le péché et la mort. Lhomme est attiré
vers quelque chose qui nest pas en lui mais quil sent
comme étant son total achèvement. Il sen
détourne souvent et ainsi le mal et le péché
entrent en lui, un peu malgré lui. Libre, il tend cependant de
tout son être vers cet achèvement final. Il a le pouvoir
de laccepter ou de le refuser. Le péché,
cest croire que lachèvement ne dépend que
de lui-même. Le péché, cest refuser de
dépendre dun autre pour atteindre son propre
achèvement personnel.
Tout être humain est placé dans
cette mouvance, dans ce désir de plénitude. Tour
être humain désire se conformer à cette attirance
qui le conduirait à la maturité. Mais toute
créature est libre de refuser cette attirance. De dire non
à cette attirance qui achèverait de
réaliser ce quil veut et tend à devenir. La
source du mal est dans ce refus, dans ce pouvoir de rupture dans
lattirance. Habituellement, le mal est conçu par
lhomme comme une sortie des règles. Tout au contraire,
il est dans le refus dy entrer et de sy conformer. Il est
dans cette rupture dattirance auquel il est convié par
le Créateur. La dignité de lhomme lui donne ce
pouvoir extraordinaire de refuser ce qui, au fond, pourrait
lachever totalement.
Les philosophes grecs proposent un
itinéraire pour expliquer cette attirance vers la
plénitude. Les âmes ont été
créées bonnes. Transportées dans un corps, elles
ne peuvent retrouver leur bonheur antérieur quen
utilisant la voie de la métempsychose. La question non
résolue : pourquoi dieu envoie-t-il, une première
fois, lâme dans le tombeau du corps? La
référence au Grand Tout fournit la réponse. Le
monde nest pas fait pour lhomme, mais lhomme est
fait pour le monde. Pour sa migration vers le Grand Tout. Sans savoir
le nombre de voyages quil doit faire pour y parvenir.
Lhomme est attiré vers son achèvement. Seul, il
doit et peut laccomplir, sans laide dune force extérieure.
Le christianisme privilégie une autre
voie. Selon lui, la clé de lexistence humaine, cest
Gethsémani, cest le regard tuméfié du
Crucifié. Le monde, selon la Bible, est loin dêtre
mauvais comme le pense Platon. Le monde est bon, mais il est
fragilisé, en état de rupture. Lhomme vit une
première création. Elle est imparfaite, soit ! Elle
porte en elle un germe de vie éternelle que le Créateur
a planté. Dieu aime tellement ce monde quil y envoie son
propre Fils, non pas pour expliquer limperfection du monde,
mais pour le restaurer, le transformer, le métamorphoser.
Alors, comme le dit le poète de lÎle, la mort
cest grand, parce que cest plein de vie là-dedans.
Le mal dans le monde demeurera toujours un
scandale. Il sagit dessayer, avec nos humbles moyens, de
faire reculer le mal et de transformer le scandale qui
laccompagne en mystère. Il est vrai que lhomme est
souvent lartisan de son propre malheur. Mais cela
nexplique pas tout. Le Christ en croix nexplique pas le
mal. Il ne donne pas une réponse au mal. Il ne répond
pas à nos questions sur la portée et le sens du mal. En
regardant le Christ crucifié, on comprend que le mal nest
pas là pour être expliqué. Il demande tout de
même à être combattu.
Cest dans la foi, dit le théologien
Varillon, quil nous est possible de donner un sens à ce
non-sens quest la souffrance. Je ne dis pas le mal : la
mal, chacun peut le repousser. Je viens de le dire. La souffrance,
toute intérieure parfois, imperceptible pas lobservateur,
accompagne le mystère de chacune de nos vies. Dieu donne tout
son être en son Fils pendu la croix. Il na plus
rien : il est lÊtre totalement donné pour la
transformation du monde. Tout comme le grain de blé mis en
terre. Il est sacrifié pour que pousse lépi de blé.
Chaque souffrance humaine est une mort partielle.
Une ébauche de la mort. La mort est le passage du
détachement de lavoir au passage du don de
lêtre. Lavoir, cest la possession, cest
légoïsme. Lêtre, cest le don;
cest lamour. La souffrance, cest se
dépouiller de lavoir. Et la mort, cest le
suprême dépouillement qui fera entrer
définitivement toute créature dans lAmour. Et ce
passage, cette pâque, ne peut être loeuvre de la
créature esseulée. Dieu seul, qui et la totalité
de lAmour, qui nest quAmour, peut faire passer sa
créature dans la contemplation de lAmour. Le Christ en
croix est Celui qui trace la route. Il na plus rien. Il est nu
comme un vers. Il crie : «Mon Dieu, pourquoi mas-tu
abandonné?» Et Dieu garde le silence!
Le philosophe Nédoncelle écrivait
un jour ceci : «Le passage de lavoir à
lêtre est la seule vérité terrible du
christianisme, je nen connais pas dautre». Blondel
va dans le même sens : «Lhomme ne peut gagner
son être quen le reniant en quelque façon pour le
rapporter à son principe et à sa fin. Renoncer à
ce quil a de propre et anéantir ce néant
quil est (anéantir tout ce qui, en nous, est
néant, cest-à-dire tout ce qui nest pas
amour), cest recevoir cette vie pleine à laquelle il
aspire, mais dont il na pas la source en soi. Il faut donner le
tout pour le tout&ldots;!»
«Tous les actes de la vie du Christ ont
été des actes damour. Il ne sest jamais
donné en partie, dans tels actes à lexclusion des
autres», comme il nous arrive de le faire tous les jours.»
En rigueur de termes, il a donné sa vie, tout au long de sa
vie, et sans jamais la reprendre pour soi. La souffrance de Dieu,
pendue à la croix du Vendredi saint est une «mort
constituée par chacun de ses actes tout au long de sa vie, et
sa mort finale sur le croix est lacte parfait de la
liberté humaine».
Dieu nétant quamour, il est
forcément vulnérable et souffre de voir la souffrance
des hommes. Le philosophe Jacques Maritain affirme que «si les
gens savaient que Dieu souffre avec nous et beaucoup plus que nous de
tout le mal qui ravage la terre, bien des choses changeraient sans
doute et bien des âmes seraient libérées.»
Dieu ne nous a pas fait tout-faits. Il décide (et cest
là un très grand mystère&ldots;) dentrer
dans notre finitude et dy participer totalement. Sa
résurrection transforme ce quil vient habiter. Il
devient le Premier-né de cette création nouvelle,
à laquelle toute lhumanité est conviée.
Ainsi, la souffrance, la mort, assumée en Lui, avec tout ce
quelle contient dangoisse et de solitude, devient le
seuil de la vie éternelle.
Joyeuses Pâques !