Limage est saisissante. André Boisclair, dans une
charmante petite localité non loin de Matane, avec comme toile
de fond les immenses éoliennes qui fendent l'air, au rythme
dun tic-tac dhorloge, lazur bleu qui surplombe le
grand fleuve Saint-Laurent. Le chef de lOpposition est
volubile, agressif, débordant denthousiasme, essayant de
convaincre les caméramans que sa campagne vogue sur mer bleue,
sans soubresauts, sans écueils à lhorizon, et
cela, malgré les sondages qui placent son parti en
deçà du chiffre tragique du 30 %. Il continue
à croire que les gens le croient, quil nest pas le
comédien dont on parle à la télé, et que
sa feuille de route le conduira au pouvoir dans deux semaines et
quil formera un gouvernement majoritaire.
André Boisclair peut bien croire à limpossible.
Les électeurs lont déjà jugé. Et il
le sait. La scène politique peut bien lui aménager un
nouveau décor, dénicher une nouvelle réplique,
sadapter à la nouvelle quotidienne, chercher la pelure
de banane qui pourrait faire trébucher ladversaire. Rien
ny fait. Le jeune diplômé de Harvard est
déclassé par deux leaders dexpérience et
il est vu comme celui qui est le moins apte à prendre les
rennes de la gouverne de lÉtat québécois.
Les raisons sont multiples. Quil suffise pour le moment
den retenir deux. La première est
linstabilité dans le discours. Lhomme politique
réagit trop vite ou réagit mal aux situations
nouvelles. Il sembourbe, additionne les explications, est
incapable de cibler une idée dans un tourbillon de mots. A la
fin dune intervention, si lauditeur na pas déjà
zappé, on est incapable de résumer la pensée du
député de Pointe-aux-Trembles. Il tire dans tous les
sens et, en bout de ligne, le sens des propos lui-même demeure
inaccessible. Les politiciens savent quil faut dire peu de
choses, quil faut intervenir en peu de mots, les dire pour que
lauditeur ne retienne que lessentiel. Boisclair fait ce
quil ne faut pas faire en politique : il étire ses
phrases, les répètent autrement, charge ses
interventions de locutions verbales, deuphémismes, de
formules prêtes à porter. Bref, il parle trop. Il parle
trop haut. Il parle vindicatif. Il ne rassure pas. Il
éclabousse, torpille, assassine, fait flèche de tout bois.
La deuxième raison est plus délicate. Elle se situe
dans le subconscient des Québécois. Ceux-ci,
malgré leur désintéressement de la chose
publique, aiment rencontrer sur leurs chemins des politiciens
affables, courtois, à hauteur dhomme. Boisclair est tout
le contraire. Il a une démarche hautaine; il est distant. Il
ne semble pas attentif aux gens; il a le regard lointain, dominateur,
au-dessus du monde ordinaire. En conférence de presse, il ne
semble pas attentif aux questions, répond évasivement,
prépare une nouvelle réplique pendant quil essaie
de ne rien dire. En résumé, il ne fait pas partie du
peuple. Son attitude dégage quelque chose qui le coupe de la
classe ordinaire. Il fait présidentiel, le gars qui seul peut
prétendre avoir raison. Son retour en politique, marqué
par une controverse qui est loin davoir dissipé le doute
et linterrogation, nest pas là pour laider.
Les explications données, les voltes-faces multiples ne
satisfont pas les gens de la rue et laissent perdurer un
soupçon qui continue à alimenter les discussions de
restaurants et de cafés.
Boisclair ressemble à léolienne du coquet village
de mon arrière pays. Elle tourne, claque dans le vent, fend
lair, domine le paysage, mais demeure esseulée dans les
grands espaces qui se perdent dans les forêts verdoyantes de ma
Gaspésie. Il faut du temps pour apprivoiser le vent,
pénétrer le paysage, vibrer au rythme des saisons
dun panorama. Boisclair a sans doute de grandes qualités.
Mais il na pas celles que tous reconnaissaient dans la grande
humanité du fondateur du Parti québécois. Avant
de chausser ses bottes, le maître de Harvard devrait songer
à refaire son périple, souvent tissé
dembûches, de luttes et de demi victoires assumées.
Pour le dépasser, il lui faudrait plus quun coup vent,
un discours enflammé, un orgueil démesuré qui
fait oublier que les grandes causes ont besoin dun leader
humble, dune profonde maturité que seul le temps et la
patience peuvent donner.