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Progresser à contre-courant

Nestor Turcotte

L’auteur est philosophe et habite Matane

 

Le début de ce siècle perpétue le chaos de la fin du siècle précédent. Pour redevenir totalement des hommes, trois attitudes me semblent tout à fait indispensables : chercher la vérité, troquer l’avoir pour l’être, redécouvrir le merveilleux don de la vie.

Chercher la vérité

Les témoins de la vérité ont toujours suscité le mépris de la populace, irrité les orgueilleux, les habiles et les sceptiques. Affirmer, de nos jours, qu’il est possible de se référer à une vérité objective, déclenche sarcasmes et moqueries. Les nouveaux Socrate passent pour des intolérants, sont taxés de dogmatisme et de fauteurs de trouble. La vérité n’est plus que ce qu’il est possible de faire, d’expérimenter. Le relativisme est la nouvelle idole : on l’encense sur l’autel de son nombril.

Le slogan aguicheur remplace cette quête du sens, cette recherche constante de la vérité. Formule astucieusement frappée, à objectif de propagande, il inhibe l’esprit critique et engendre une fausse évidence. Le slogan - donc le mensonge -  est devenu une nouvelle industrie. Il crée le vide spirituel que la société connaît, génère une anti-culture et établit une pédagogie de la facilité. Tout se vaut. Tout est bien. Tout est vrai. La subversion intellectuelle, la démission de l’esprit et la grève des consciences sèment erreurs et désordres. La lucidité de quelque-uns permet encore de le remarquer.

Troquer l’avoir pour l’être

Il est urgent de substituer le primat de l’esprit au primat de la matière. Pour exprimer ce primat du spirituel, les prophètes hébreux disaient : «Israël, tu es devenu gras.» L’attitude des grands spirituels de l’histoire à l’égard du confort et de la facilité matérielle est sans équivoque. Ils portent les noms d’Isaïe, de Bouddha, de l’Ecclésiaste et de Confucius, de François d’Assise et de Thérèse de Lisieux de l’abbé Pierre, de mère Teresa. Tous, sans exception, affirment que l’excès dans les richesses et le confort détruisent les ressorts spirituels de l’être et son souci de vérité.

Ce monde est épuisé, harassé par le travail, déchiqueté par le milieu ambiant. Il est paralysé spirituellement. Il n’a plus envie de penser. Il arrive difficilement à poser des jugements éclairés, clairvoyants. Le souci des résultats immédiats, la performance, la peur de l’échec ont remplacé la difficile construction de l’homme dans toutes ses dimensions : dimension du corps, dimension du cœur et  dimension de l’esprit.

Redécouvrir le don de la vie

Le citadin entre à la maison, le soir, asphyxiés par le rythme de la production industrielle. Il retrouve, un peu, dans son foyer, le contact humain que l’usine, l’école, l’hôpital ou le bureau où il travaille, ne peuvent lui donner durant la journée. En fin de semaine, nombre d’habitants de ces villes anonymes quittent la cité grise pour se réfugier dans la forêt, quelque part à la campagne. Ces lieux privilégiés ne refusent à personne ombre et silence. En contact avec l’herbe des champs, l’arbre qui fleurit et grandit, l’eau de la rivière qui gambade sur les rochers, l’homme régénéré, en contact avec les éléments de la nature, respire, s’étonne, réfléchit, cherche à comprendre. Le silence engendre le mystère.

Après la révolte des étudiants de mai l968 (Paris), un jeune de dix-huit ans expliquait ainsi sa participation aux événements que l’on connaît : «Notre civilisation souffre d’un mal terrifiant, mortel peut-être, qui s’appelle le vide spirituel. Nous avons du pain, des machines, la liberté extérieure. Mais nous ne sommes pas seulement pétris dans la matière. Le meilleur de nous-mêmes a faim. C’est à cause de l’effondrement des valeurs spirituelles essentielles – amour, art, religion – que les jeunes sont descendus dans la rue. Ils se battaient par manque d’âme. »

Une autre étudiante continuait : «Nous regardons autour de nous et nous ne trouvons rien ni personne pour nous aider à vivre. La religion est devenue un rite, la politique un jeu, quand elle n’est pas mensonge. C’est un vide moral total. Nous nous sentons asphyxiés. Notre société n’a développé que le plan matériel. Nous avons besoin d’autres valeurs, de forces spirituelles. »

L’essentiel d’un arbre, c’est sa sève. Dans la croissance de l’homme moderne, on se préoccupe davantage de l’écorce et de la façade que de la source d’où jaillit la vie. Et si la sève n’était rien d’autre que l’Absolu d’où l’arbre peut jaillir et grandir?

 

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