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Le Mercredi des Cendres

Nestor Turcotte

Matane

 

 

1. Origine du Carême dans l’Église catholique romaine

Avant d’aborder le sens religieux et spirituel du Carême dans l’Église catholique, une brève histoire de cette institution s’impose. Rien de mieux, pour comprendre une réalité présente qu’un recul dans le passé.

L’Église catholique (rite romain) entrera en carême, le 1 mars 2006. Vu l’étendue et la complexité du sujet, nous distinguerons, dans les observances du jeûne antépascal, cinq grandes époques : la première période comprend les trois premiers siècles de l’Église, où l’on n’aperçoit pas de trace du carême proprement dit. La seconde période va du IVe au VIIe siècle. Au cours de ces siècles, le jeûne de 40 jours n’a qu’une durée de&ldots;trente-six jours. C’est durant la troisième période de l’histoire du Carême que le jeûne de 40 jours apparaît. Du VIIe jusqu’au IXe, où il triomphe à peu près partout dans la catholicité. Puis vient la période du Moyen Age avec ses adoucissements aux rigueurs du carême primitif. Enfin, arrivent les temps modernes, remarquables surtout par le régime des dispenses qui devient général dans l’Église.

Il n’y a plus rien de commun entre le jeûne primitif dans l’Église et ce qu’il en reste aujourd’hui. Deux jours de jeûne durant toute l’année, que peu de catholiques pratiquent d’ailleurs. La plupart d’entre eux auraient de la difficulté à simplement les nommer et à les situer dans le calendrier liturgique.

 

Première période. 1er au IIIe siècle. 

Le plus ancien document connu touchant le jeûne préparatoire à Pâques provient de la Gaule; il date de la fin du IIe siècle et a pour auteur saint Irénée, évêque de Lyon. La controverse pascale entre le pape Victor et les évêques d’Asie en fut l’occasion. On discutait à l’époque à quelle date on devait fixer la fête de Pâques. On en profita pour discuter aussi du jeûne qui devait précéder la grande fête pascale. Les uns pensaient qu’il fallait jeûner un jour, les autres deux, d’autres trois, d’autres enfin donnaient à leur jeûne une durée de quarante heures. Peu importe le nombre de jours, dit Irénée, le jeûne, qu’il soit d’un jour ou plus, doit s’entendre d’un jeûne unique et ininterrompu.

La Didascalie, qui date du IIIe siècle, témoigne de l’usage du jeûne dans l’Église primitive. Elle ordonne de jeûner, à partir «du lundi saint, six jours complètement jusqu’à la nuit qui suit le samedi saint». Cette fixation d’une semaine dérive  apparemment de la coutume juive mentionnée par le livre de l’Exode, XII, 8, et par le Deutéronome, XVI, 3, d’après laquelle les Hébreux, au temps de la Pâques, devaient se nourrir pendant sept jours du «pain de l’affliction».

Les premiers chrétiens, qui vécurent quelque temps sous le régime des pratiques juives, firent passer ce jeûne de sept jours dans l’usage de l’Église. Mais comme le Christ avait marqué que les disciples ne devaient jeûner que pendant la disparition de l’Époux : Mais eux lui dirent : «Les disciples de Jean jeûnent fréquemment et font des prières, ceux des Pharisiens pareillement, et les tiens mangent et boivent!» Jésus leur dit : «Pouvez-vous faire jeûner les compagnons de l’époux pendant que l’époux est avec eux? Mais viendront des jours&ldots;et quand l’époux leur aura été enlevé, alors ils jeûneront ces jours-là.» (Luc, 33, ss). Alors, il fallut faire coïncider le jeûne avec les jours qui précédaient la résurrection. Comme on ne jeûnait pas le dimanche, - car celui qui s’afflige le dimanche, dit la Didascalie, commet un péché - les sept jours de jeûne observés par les Juifs, devinrent les six jours de jeûne préparatoires à la fête de la Pâques chrétienne.

Voici la prescription : «Depuis le dixième jour (jour de la lune), ce qui est le lundi, vous jeûnerez, et vous ne mangerez que du pain, du sel et de l’eau, à  la neuvième heure. Le vendredi et le samedi  (ce qui est notre vendredi saint et samedi saint) vous jeûnerez complètement et vous ne goûterez à rien». Par cette distinction entre les premiers jours de jeûne et les deux derniers, la Didascalie elle-même semble reconnaître que la vraie disparition de l’Époux (le Christ) ne compte absolument qu’à partir du vendredi. Et cela donne la clef des divergences que l’on observe dans les usages des églises primitives sur le jeûne qui mène à Pâques.

 

Deuxième période : IVe-VIe siècle. 

On ne connaît pas de document qui mentionne l’existence officielle du carême avant le IVe siècle. On n’indique pas en quoi consistent les exercices de cette période de l’année liturgique. Le quadragésime (les 40 jours avant Pâques) est pris comme temps de préparation au baptême  ou  à l’absolution des pénitents, ou comme saison de retraite, de récollection pour le fidèles vivant dans le monde. Parmi les exercices de ces semaines sacrées, le jeûne avait naturellement une place importante, mais diffère beaucoup d’un pays à l’autre.

Le chiffre de « 40 » fut, évidemment, inspiré par le souvenir de la quarantaine du Sauveur dans le désert. Mais deux questions se posèrent dès l’abord pour la pratique : 1) comment combiner cette quarantaine avec la semaine sainte, avec «le jeûne de Pâques» déjà existant? et  2)  en quoi devait consister le jeûne quadragésimal, le jeûne de 40 jours? Les Églises primitives répondirent différemment.

 

A Antioche, par exemple, et dans les Églises qui subirent son influence, on ne comprit pas la Semaine sainte dans les semaines de la quarantaine; on les juxtaposa, on les coordonna l’une à l’autre. Saint Jean-Chrysostome le donne à entendre dans une de ses homélies sur la Genèse. «Voici, dit-il, que nous sommes enfin arrivés à la fin de la sainte quarantaine et que nous avons achevé la navigation du jeûne et que grâce à Dieu nous touchons au port&ldots;Maintenant que nous sommes parvenus à la grande Semaine, il nous faut nous forcer plus que jamais à la course du jeûne.»

Les Constitutions apostoliques, qui sont de la fin du IVe siècle et qui représentent les usages de la Syrie, marquent plus nettement encore la distinction entre le jeûne de la quarantaine et le jeûne de la Semaine sainte. «Après le temps de l’Épiphanie, il faut observer le jeûne du Carême&ldots;Mais que ce jeûne soit célébré avant le jeûne de Pâques&ldots;Ce jeûne fini, commence la Semaine sainte de Pâques, pendant laquelle vous jeûnerez tous avec crainte et tremblement.»

Ce qui caractérise l’usage de l’Église d’Antioche et des Églises d’Orient en général, ce n’est pas tant la distinction établie entre le Carême et la semaine de Pâques, que la durée de ces deux périodes. Mais on s’entend pour dire que, dans l’ensemble de la chrétienté, le jeûne du carême et de la semaine sainte ne dépassait pas six semaines.

Le jeûne du Carême n’est cependant pas observé partout de la même manière, avec la même rigueur.

Il ne comportait primitivement qu’un seul repas par jour, sans autre adoucissement. Mais sur l’heure où ce repas devait se prendre, les Églises ne paraissent pas avoir été tout à fait d’accord. Saint Basile, Saint Épiphane et Saint Jean Chrysostome laissent entendre qu’il n’était pas permis de rompre le jeûne que vers le soir.

La rigueur du jeûne ne portait pas seulement sur la durée de l’abstinence, mais encore sur la nature des aliments permis au repas du soir. La chair des animaux était absolument interdite. A Antioche, Saint Jean Chrysostome fait observer que les habitants se privaient aussi des oiseaux et des poissons.

L’usage du vin était aussi incompatible avec le jeûne. Saint Augustin va jusqu’à condamner les délicats et les gourmets qui, en fraude de la loi, pour remplacer le vin, usent de liqueurs inusitées et boivent du jus de fruits, comme des jus de pommes.

Bref, à cette période, la Semaine sainte, la «Sainte semaine de Pâques», fut toujours distinguée du reste du Carême par une abstinence plus rigoureuse. «Du lundi  au samedi, pendant six jours, il faut jeûner, disent les Constitutions apostoliques; les quatre premiers jours vous jeûnerez jusqu’à none ou même jusqu’au soir si votre santé vous le permet, et en rompant le jeûne vous n’userez que de pain, de sel, vous ne prendrez absolument aucune nourriture et ne romprez votre jeûne que le dimanche au chant du coq; si quelques-uns ne peuvent supporter cette épreuve qu’ils jeûnent au moins du samedi au dimanche.»

Saint Épiphane témoigne que cette discipline était à peu près générale dans l’Église. «Les six premiers jours de la Pâques, dit-il, s’appelle xérophagie, parce que tous les peuples se nourrissent pendant ce temps d’aliments secs; on ne mange que vers le soir, et on ne se contente que de pain, de sel et d’eau. Bien plus, quelques-uns prolongent leur jeûne sans interruption, pendant deux, trois, et même quatre jours. D’autres passent la semaine entière jusqu’au dimanche au chant du coq, sans prendre aucune nourriture.»

Nous ne parlons pas de ceux qui restaient plusieurs semaines sans manger, afin d’observer, dans la mesure du possible, un jeûne continu, à l’imitation de Notre Seigneur Jésus-Christ. Saint Augustin rapporte qu’une personne de son temps atteignit ainsi la quarantaine.

 

Troisième période : VIIe-IX siècles.

Il y avait il faut bien l’admettre, une sorte d’illogisme à appeler Carême ou «quarantaine», un jeûne de 36 jours (6 semaines multipliées par 6 jours de jeûne, puisqu’on ne jeûnait pas le dimanche ).

Ainsi pour se conformer à la logique du langage et pour imiter plus entièrement la quarantaine du Sauveur dans le désert, on finit par ajouter quatre jours au jeûne quadragésimal. Ainsi donc, on transféra le premier jour du carême qui est était le premier jour du jeûne de six semaines, à ce que nous appelons aujourd’hui le mercredi des cendres. Ainsi donc, en partant du premier lundi du jeûne de six semaines, on recula de quatre jours (excluant le dimanche). Samedi, vendredi, jeudi et mercredi. 4 jours + les 36 jours des six semaines de jeûne (on exclut toujours le dimanche) on atteint le chiffre de 40. C’est là l’origine de notre mercredi des Cendres.

Cette coutume s’établit lentement dans toute l’Église. L’Église de Milan ne l’adopta pas. Elle entendit rester fidèle à la pratique de Saint Ambroise. Aujourd’hui encore, on commence le Carême, non le mercredi des Cendres, mais le dimanche suivant.

En prolongeant ainsi de quatre jours la durée du carême, on n’en aggrava pas pour cela la rigueur. Il semble même qu’un certain adoucissement des observances primitives se soit introduit dans nombre d’Églises occidentales pendant cette troisième période. Si l’on maintient l’obligation de tenir le jeûne jusqu’au soir, on accorda la permission d’user, aux repas, de certains aliments qui avaient été jusque-là généralement défendus. Le vin, par exemple, n’est plus absolument interdit.

A l’origine, les œufs et les laitages étaient incompatibles avec l’abstinence quadragésimale. Mais à partir du VIIe et VIIIe siècle, les œufs, le lait, le fromage, le poisson figurent aux repas de Carême en maints endroits, sans qu’on y trouve à redire.

 

Quatrième période : Période des adoucissements.

On peut faire partir cette période du IXe siècle. 

Le premier adoucissement apporté à la rigueur du jeûne concerna l’heure du repas, qui fut avancé considérablement. On essaya de maintenir la règle généralement reçue qui interdisait de rompre le jeûne avant le soir. Un certain Théodulphe d’Orléans, si large sur l’alimentation en période de Carême, gourmande assez vivement ceux qui se permettent de manger à trois heures de l’après-midi. Il affirme qu’on ne fait pas vraiment Carême si on prend son repas avant le soir. «Ce serait une erreur de penser que l’on observe le jeûne si l’on mange à trois heures de l’après-midi, préconise Gratien dans son Decretum, si l’on mange avant que ne soit célébré l’office des Vêpres. Les anciens parmi nous se souviennent des Vêpres du dimanche qui commençaient dans nos églises à 17 heures.

La discipline du jeûne rompu le soir n’est pas toujours observé. L’empereur Charlemagne ne crut pas manquer à l’esprit de la loi ecclésiastique en anticipant ses Vêpres pendant le carême, afin de pouvoir manger à deux heures de l’après-midi.

On essaie, tant bien que mal, de maintenir la discipline de ne pas manger avant trois-heures de l’après-midi, parce que le Christ a été affligé jusqu’à cette heure en croix, et que c’est à cette heure qu’il rendit l’Esprit. Il est donc juste que ceux qui jeûnent cessent de le faire à cette heure.

Certains, en jouant sur les mots et en faisant des interprétations, arrivèrent à vouloir devancer le moment de rompre le jeûne vers l’heure du midi. Pour y arriver, on devança à nouveau l’heure des Vêpres et de la messe. C’est ainsi qu’on en vint à chanter les Vêpres avant midi. Les hommes ont de ces trucs dans leur sac&ldots;quand ils veulent justifier quelque chose.

 

Autre adoucissement. Avancer le repas et l’unique repas du Carême à trois heures de l’après-midi, puis a midi, était un affaiblissement à la discipline qui pouvait jusqu’à un certain point se justifier.  Mais cette première concession aux exigences de l’estomac en entraîna une seconde. On commença par accorder la permission de prendre vers le soir un peu de liquide pour étancher la soif provoquée par la fatigue. Cette petite concession se répandit très vite.

Au XIIIe siècle, l’usage de boire entre les repas était devenu général. Et saint Thomas d’Aquin l’autorise parce que la boisson n’est pas proprement une nourriture. Aussi, dès cette période, ceux qui s’accordaient, vers le soir, un peu de liquide, un coup de vin, y ajoutaient communément des friandises, des fruits confits, des conserves, des electuaria (mot latin), comme le dit saint Thomas. A la fin du Moyen Âge l’alimentation du soir des jours de jeûne comportait toutes sortes de fruits, d’herbes et de racines, assaisonnés à l’huile, au miel ou au sucre, quelques bouchées de pain et un peu de vin. Éviter de prendre un second repas, telle était seulement la préoccupation des esprits et la formule de la loi du jeûne.

Nous voyons naître ainsi ce qu’on est convenu d’appeler la «collation». On ne faisait pas un deuxième repas, on collationne. On ne faisait que prendre quelque chose pour soutenir ses forces. Ah!&ldots;les hommes&ldots;comme ils sont habiles !

La mention du poisson est assez rare dans les textes qui ont trait à l’abstinence des 40 jours de carême. Certains auteurs mentionnent que plusieurs en mangeaient parce qu’ils ne regardaient pas la chair du poisson comme étant de la vraie viande. Puisqu’elle venait du fond de la mer. D’autres allaient jusqu’à prétendre que le poisson excitait moins dangereusement les passions de la chair, que la viande, les laitages et les œufs. La libido calmée en mangeant beaucoup de poissons&ldots;car il faut noter, que pendant le Carême, pendant des siècles, l’Église prônait l’abstinence sexuelle.

L’usage de la viande demeure interdit durant tout le Moyen Âge en temps de Carême,  sauf le cas de nécessité absolue ou de maladie grave. Sur ce, les conciles sont explicites.

C’est à cette période où l’on commence à parler des personnes exemptées du jeûne. Le jeûne, dès le début de l’Église, s’imposa toujours, en principe, à toute personne baptisée qui était en état de l’observer. A l’origine ni les ouvriers, ni les vieillards, ni les enfants ne paraissent en avoir été exemptés. Mais cela provoqua bien des débats au cours de cette période. Ce serait trop long d’en parler ici.

Il semble toutefois que le pape Eugène IV y ait apporté quelques adoucissements vers 1440 en faveur des ouvriers et des habitants de la campagne. Les pauvres, ceux qui triment dur pour gagner leur vie, peuvent être exemptés du jeûne obligatoire.

 

Cinquième période : Les Temps modernes.

A  partir de l’an 1500, la loi du jeûne reçu des adoucissements considérables. Et ce qui caractérise la nouvelle période, ce sont les dispenses, que nous avons déjà vues employées vers la fin de la période précédente, mais qui deviennent beaucoup plus nombreuses. Ces dispenses s’appliquent à tout, à la nature des mets qui composent le repas quadragésimal, aussi bien qu’à la règle de l’unité absolue du repas.

Bien qu’en principe l’unité du repas soit maintenue, en réalité la collation a fini par devenir un petit repas du soir. Outre ces deux repas, l’usage a également prévalu de prendre, le matin, pendant le Carême, une légère réfection, dont la matière est principalement liquide.

Aux environs de l’an 1500, l’heure du midi est devenue l’heure régulière du repas du Carême. L’usage libre des laitages était devenu, à peu près général. Bien des évêques exhortent leurs diocésains à conformer leurs jeûnes aux anciennes règles, en s’abstenant de chair, de lait, de beurre, de fromage et d’œufs. Il semble que ces exhortations ne sont pas suivies par les fidèles.

La collation du soir, qui vers la fin du Moyen Âge se composait de conserves, de fruits, d’herbes et de racines, assaisonnés à l’huile, au miel et au sucre, prit davantage encore, dans la période moderne, le caractère d’un petit repas.

Saint Thomas d’Aquin avait posé le principe que le liquide ne rompt pas le jeûne. De là à conclure qu’on pouvait boire à toute heure du jour et notamment le matin, il n’y avait qu’un pas.  Il fut vite franchi. Le vin fut d’abord admis, puis le café, puis le chocolat à l’eau pris en petite quantité (une once et demie). Enfin, il faut s’en souvenir, Saint Thomas avait déclaré que les electuaria ou conserves prises le soir en petite quantité ne rompait pas le jeûne. Les electuaria passèrent donc au petit déjeuner le matin. Il ne restait plus qu’à y ajouter quelques bouchées de pain. C’est ce qui fut fait.

Et la Sacrée Pénitencerie, dans une décision en date du 21 novembre 1843, a ratifié cet usage en indiquant la quantité d’alimentation qu’il n’était pas permis de dépasser. On peut prendre un petit morceau de pain, du chocolat à l’eau plus ou moins épais (encore une demi-once) et du sucre, à la condition que le tout n’excède pas deux onces. Si, au lieu du chocolat, on boit du café, le morceau de pain peut s’élever à deux onces. Sous ces réserves et dans cette mesure, la loi du jeûne est respectée. Je vois mon père et ma mère, qui, il y a à peine 50 ans, pesaient leur nourriture le matin, afin de ne pas dépasser les deux onces permises. Et ils se torturaient la conscience, parfois, pensant qu’ils avaient dépassé la mesure de quelques onces. Avec 13 enfants à élever !

On voit, en résumé, que nous sommes loin du jeûne primitif. Celui-ci, comme on l’a vu,  ne comportait qu’un seul repas, sans viande, sans œufs, sans laitages, sans vin, et rien dans la journée, pas même un verre d’eau, ne venait adoucir la rigueur du jeûne.

Depuis quelques années, le jeûne dans l’Église catholique, de rite romain, est à sa plus simple expression. Les catholiques sont invités à jeûner le Mercredi des Cendres et le Vendredi saint. Bon nombre de catholiques oublient ces deux petites journées. Ils en oublient même&ldots;le Carême!

Je suis allé revoir mon ancien Missel quotidien et vespéral, grande édition, dans lequel je priais, à Rimouski, à 13 ans, en 1953.

Le Mercredi des Cendres, la prière de l’Introït chantée ou récitée, le prêtre disait, en latin, (alors je traduis) : Accordez, Seigneur, à vos fidèles, d’entreprendre ce temps de jeûne solennel avec la piété voulue et d’en poursuivre le cours avec une dévotion soutenue. Par Jésus-Christ, notre Seigneur. Amen.

 

2.  Réflexion sur le Mercredi des Cendres

J’ai retrouvé dans mes notes ce texte qui vient de je ne sais qui. Je le trouve tellement beau que je ne peux résister à vous le partager. Et que l’auteur (anonyme pour le moment) me pardonne de vous le livrer, sans mentionner son nom.

Quelle étrange résolution de Carême le Seigneur nous conseille dans l’Évangile : Lorsque vous jeûnez, ne prenez pas un air triste, comme les hypocrites; car ils exténuent leur visage pour faire voir aux hommes qu’ils jeûnent. Ne pas nous assombrir; ne pas publier nos efforts; ne pas prendre les autres à témoin de nos privations par notre mauvaise humeur. Mais, au contraire, nous parfumer, faire bon visage, mettre en Dieu notre trésor, notre cœur et notre joie.

Pour les premiers chrétiens, la proclamation, les proclamations de la Pénitence étaient une «Bonne nouvelle». Dieu allait pardonner les fautes. Dieu venait vers nous «plein de tendresse et de compassion», patient  et infiniment miséricordieux. Faites pénitence et croyez en la Bonne nouvelle. Dieu va nous révéler sa tendresse. Vous allez sortir de vos fautes. Vous allez ressusciter à vos étourdissements.

Mais pour nous, modernes, c’est une mauvaise nouvelle! Le Carême commence? Mauvaise nouvelle! Faire pénitence? Mauvaise nouvelle! Aller recevoir le sacrement du pardon? Mauvaise nouvelle!

Si un curé se hasarde à parler, dans son homélie du dimanche, de pénitence, de sacrifices, toutes les physionomies se rembrunissent, la température baisse. Chacun se met à craindre pour ce qui lui est cher : son porte-feuille, ses cigarettes, ses bonbons, son cinéma, sa télévision. Chacun prend peur de penser à Dieu. On préfère penser aux petites choses qu’on devrait sacrifier un moment dans notre vie plutôt que de penser réellement à ce que Dieu voudrait faire de miracle en nous et par nous.

Aux temps anciens, au début de l’Église, seuls prenaient la Croix, seuls faisaient pénitence pendant le Carême, ceux qui avaient commis de grands crimes. On les appelait des pénitents publics.

Mais le Jeudi-Saint, à la Messe où ils étaient réconciliés, ces pécheurs si heureux, renouvelés, innocentés, ruisselaient tellement d’allégresse et de ferveur que les autres fidèles les enviaient, regrettaient de ne pas avoir expérimenté une si bienfaisante pénitence, souhaitaient de connaître, eux aussi, un tel renouvellement, que certains demandaient de pouvoir, eux aussi, prendre la Croix pour l’année suivante, afin d’être admis,  dans les joies de la Pénitence.

Pourquoi, alors, sommes-nous si pesants comme catholiques?

Parce que nous, nous ne pensons qu’à nous, à nos mortifications qui nous coûtent, à la Croix qui nous fait peur, aux sacrifices qui nous répugnent, à la confession à laquelle il faudrait bien se décider de faire.

Mais nous ne pensons pas à Dieu qui nous attend, qui nous appelle et grâce à qui tout deviendra joie si nous avons mis en Lui, si nous avons tourné vers Lui notre cœur.

Il y a deux religions, l’une vraie, l’autre fausse, entre lesquelles il faut choisir. La fausse, la païenne, est la religion de ce que nous faisons pour Dieu, des pénibles, tristes et pauvres choses que nous nous imposons pour Lui. Et cette religion est pauvre, triste et pénible; on ne désire pas en apprendre davantage, car on ne désire pas en faire davantage.

Elle finit par nous donner vis-à-vis de Dieu une mentalité de bienfaiteur rancunier : quand on regarde son passé, on se dit : « tout ce que j’ai fait pour Lui! Tout ce que je lui ai sacrifié! Et Lui, qu’a-t-il bien fait pour moi?»

L’autre religion, la vraie, est celle que Dieu a fait pour nous – sa déroutante fidélité – des grandes et merveilleuses choses qu’Il a fait dans la pauvreté, les petitesses de ses serviteurs et de ses servantes. Cette religion, on en sait jamais assez, on l’apprend avec émerveillement, on veut y entrer toujours davantage. C’est la religion du Magnificat, des Psaumes qui chantent les merveilles de Dieu. C’est la religion du Credo qui ne dit pas une mot de nous, mais qui chante les initiatives, les inventions, les grandes et merveilleuses entreprises de Dieu pour nous témoigner, pour nous persuader qu’Il nous aime.

Ainsi, la Pénitence, ce n’est pas se tourner vers soi, avouer et rester nez à nez avec ses fautes! Que voulez-vous que cela ait d’attirant, et même de bienfaisant pour Dieu lui-même?

La Pénitence, c’est se tourner vers Dieu, Le retrouver, Le connaître, Le reconnaître, venir s’émerveiller de sa tendresse, venir entendre et se réjouir de son pardon.

Toute la différence entre les deux conceptions de la religion éclate entre Pierre et Judas.

Judas reconnaît sa faute, oui, il a été « à confesse » comme on disait jadis. Il a avoué : «J’ai péché; j’ai répandu le sang innocent ! » Mais il reste là, et c’est si accablant qu’il s’en va se pendre.

Pierre regarde Jésus. Le regard de Pierre se tourne vers Jésus et rencontre son regard – il voit son Dieu humilié, tendre, aimant, qui l’appelle et qui l’attend, et alors il est soulevé à son tour de tendresse, d’amour, de douleur et de joie, d’une immense espérance : d’un vrai repentir. Ah ! il ne tient plus à ses fautes, il est détaché de son péché. Il a trouvé Celui qui est tellement meilleur que le péché et le désespoir.

Nous sommes chrétiens-catholiques si nous avons rencontré ce Dieu, ce regard.

Nous sommes chrétiens-catholiques si nous croyons et, après tant d’années d’espérance, si nous savons que Dieu nous aime.

Nous ne sommes pas chrétiens-catholiques parce que nous faisons des mortifications de Carême, ni parce que nous serions vertueux, honnêtes et purs. Même pas parce que nous aimons Dieu – toutes les religions font cela.

Mais nous sommes chrétiens-catholiques parce que nous avons cette persuasion étrangère, singulière, inouïe que DIEU NOUS AIME, que DIEU VOUS AIME VOUS, qu’Il prend sa joie dan votre cœur, qu’il est sensible à votre attention et vulnérable à vos refus.

Le vrai Dieu aime les hommes : l’homme peut être sans Dieu, mais Dieu ne peut être sans l’homme. L’homme peut essayer de se passer de Dieu, mais Dieu ne peut pas se passer de l’homme. Un fils peut oublier, renier son père ou sa mère. Mais un père, une mère ne renient pas leur enfant. « Et quand bien même une mère oublierait son enfant, moi je ne t’oublierai pas, dit le Seigneur. Vois, je t’ai gravé sur la paume de mes mains. Tu es sans cesse devant mes yeux ». La faim que l’homme a de Dieu n’est rien en face de la faim que Dieu a de l’homme.

On ne vous posera qu’une question au ciel : « As-tu cru à l’amour que Dieu avait pour toi?» Et les saints répondront avec St-Jean : «Nous, nous avons connu l’Amour de Dieu pour nous, et nous y avons cru ».

Dieu nous aime gratuitement. Dieu nous aime avant que nous l’aimions, sans que nous l’aimions. Dieu nous aime pécheur. Dieu n’a pas besoin de nos sacrifices pour nous aimer. Il nous aime même si nous ne faisons pas de sacrifices ni de mortifications de Carême. Il ne nous aime pas parce que nous sommes dignes d’être aimés. Dieu, comme tous ceux qui nous aiment vraiment, comme notre père, notre mère, nous aime, non à cause de nos qualités que nous aurions, mais à cause de la bonté, de la générosité, de la fidélité de leur propre cœur, si tendre, si aimant, si persévérant qu’Il est sûr d’éveiller un jour en nous un amour semblable au sien.

Notre âme fait la joie de Dieu. Non à cause de ce que nous faisons pour Lui, mais à cause de ce qu’Il parvient à faire en elle.

Rien de plus dangereux que des sacrifices prématurés. Rien de plus dangereux que de vouloir rivaliser d’amour avec Dieu avant d’avoir appris le Sien.

Rien de plus pharisien que de vouloir être digne d’être aimé de Dieu, avant d’avoir accepté qu’Il nous aime indigne.

L’éducation chrétienne n’est pas l’éducation au sacrifice, mais, au contraire, l’éducation à la Paternité de Dieu. Dieu est Père. Être père, c’est aimer le premier, avoir l’initiative d’amour, apprendre à aimer à force d’aimer.

Dieu donne. Il n’est pas celui qui prend, ni celui qui reçoit. Il met sa joie à donner. Il a créé le monde et tout ce qu’il renferme de beau et de bon pour que nous en usions dans l’action de grâce. Il se réjouit quand nous apprécions ses dons et y découvrons un témoignage, un reflet de sa bonté.

A force de donner, Dieu nous apprend le don. Dieu ne serait pas complètement Père s’Il ne donnait pas de donner. Car s’Il ne donnait que le don de recevoir, Il ne nous donnerait rien de Lui, puisqu’il n’est Lui-même que don. Il n’est qu’Amour. Alors, quand Il peut nous faire une confidence totale de son être et de ses goûts, Il nous donne de devenir Père et Mère à notre tour. Il nous donne de donner. A ceux qui s’ouvrent à une confidence totale, Il révèle le goût même de la joie de Dieu : la joie du don, qu’il est «meilleur de donner que de recevoir».

Alors nos sacrifices de Carême ne seront pas des privations stériles, des renoncements pénibles, des «pertes sèches», des économies de bifteck ou de cigarettes ou de bonbons. Ce sera un Carême de partage et de joie, de fraternité et de générosité. Nous partagerons notre pain avec qui en manque, notre bois avec celui qui n’en a pas pour se chauffer le jour ou la nuit, nos vêtements avec ceux qui en ont trop peu, et nous serons étonnés de la joie qu’ils nous auront procurée.

Ne faisons pas de «mortifications» de Carême. La plupart d’entre nous ne sont que trop morts, trop tristes, trop inertes! Choisissons des vivifications de Carême : prions un quart d’heure chaque jour, communions plus souvent, lisons et méditons l’Évangile; lisons et méditons un beau livre ce qui nous laissera moins de temps pour écouter les âneries de la télévision. Plus encore, allons faire une vraie confession : celle qui fera de nos fautes d’heureuses fautes! Toutes nos fautes doivent devenir d’heureuses fautes : des fautes qui ne nous rappellent que la bonté et la tendresse avec lesquelles elles ont été pardonnées.

Que c’est rare tout cela dans la vie d’un catholique pratiquant!

Ce n’est rien, pour Dieu, de pardonner les péchés. C’est la moindre de ses tâches. Le plus difficile c’est de nous amener, de temps en temps, à désirer son pardon, à souhaiter être pardonnés. Ah ! il faut que ce pardon, ce besoin de pardon déborde terriblement de son cœur pour qu’il gagne enfin le nôtre, et pour que nous nous éveillons sous sa tendre insistance, sous ses incessantes sollicitations, sur ses douces invitations, à la pensée, au désir, au courage d’aller demander son pardon.

Et ce n’est pas tout encore. Il faut que ce pardon nous envahisse, nous bouleverse, nous enivre, au point que nous nous mettions à pardonner à tout le monde, et même que nous nous pardonnions nous-mêmes, et à Dieu, d’avoir péché; que le stérile et l’orgueilleux dépit de nos fautes se transforme en émerveillement devant la miséricordieuse tendresse avec laquelle Dieu seul a pu nous pardonner nos péchés.

Ce n’est qu’ainsi que nous aurons découvert le vrai Dieu : celui qui nous dispense de péché, celui qui nous rend assez heureux pour que nous le préférerions au péché et tout ce qui nous distrait de Lui.

Dieu est fidèle. Dieu aime. Dieu aime tous les hommes de bonne volonté. Sa fidélité est déroutante. Il aime même si notre amour n’est pas au rendez-vous. Il attend toujours que notre amour réponde à son Amour. Lui, restera toujours fidèle, malgré la multitude de nos infidélités.

 

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