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Le mur est inévitable

 

Lettre ouverte à tout le monde

 

 

Je suis en beau maudit! J’aime mieux vous le dire tout de suite en commençant pour vous éviter de le penser avant que je ne l’écrive. J’insiste sur le mot «maudit» parce que j’aurais pu utiliser un autre mot qui m’aurait apporté les foudres des bien-pensants.

J’en suis à me demander tout haut, chers concitoyens et concitoyennes du Québec, si les honorables dirigeants que l’on porte au pouvoir tous les quatre ans, ou dans les environs, - et cela depuis des décennies - sont encore capables d’un peu de vérité, d’une larme de compassion, d’un peu de jugement politique, d’une saine vertu de prudence. Vous ne connaissez peut-être plus le sens de ce petit mot «prudence», d’origine grecque et latine, ce petit mot qui, jadis, dans les Temps anciens, devait s’afficher, haut et fort, sur la couronne de celui que le peuple mettait à sa tête pour diriger la cité.

La prudence, c’était la qualité du chef qui lui  permettait de voir loin, de voir plus loin que son nez, de voir au-delà de ce que le citoyen ordinaire pouvait voir, de voir ce que les autres, aveuglés par la passion et l’appât de l’avoir, ne pouvaient justement pas voir. Cette petite vertu, qui ne signifiait pas la peur ou la crainte comme on est porté à le penser, mais signifiait l’audace de prévoir, de tracer la route, d’engranger pour les moments difficiles, les soirs de tempêtes imprévues. Cette vertu, de l’audace ne semble plus être gravée dans le cœur de nos politiciens modernes.

Depuis plus de quarante-ans, le peuple, insouciant, trompé par les tape-à-l’œil, les divertissements collectifs, les tromperies calculées, mesurées et orchestrées par nos dirigeants inconscients, n’a fait que suivre ces incompétents qui nous dirigent, comme des moutons de Panurge, désireux de brouter les prés verts de l’imaginaire, sans se demander si tout cela n’était que miroir aux alouettes ou authentique portrait de la réalité.

La réalité frappe maintenant de plein fouet. Le mur que chacun plaçait en avant des générations futures s’approche dangereusement et la collision frontale va maintenant avoir lieu, sans que personne, dans cette société ait le courage de le dire. Un aveugle qui conduit un aveugle ne peut que mener au précipice. Des aveugles dirigent le pauvre peuple inconscient du Québec, et celui-ci, tout aussi aveugle, ne veut pas admettre sa cécité et mesurer celle de ceux qui exercent le pouvoir.

Collectivement, depuis des décennies, le peuple, par la voix de ses dirigeants, s’est fabriqué une dette de plus de 500 milliards à Ottawa. Plus de 150 milliards au Québec, si on compte les déficits des hôpitaux, des cégeps, des universités, des municipalités et de bien d’autres choses que les habiles comptables de la gouvernance ont le don de bien camouflées.

L’essence devient inabordable pour le citoyen moyen. Les comptes d’électricité et de mazout s’enflamment d’une semaine à l’autre. Les frais d’immatriculation doublent et même le permis de ceux qui conduisent bien n’échappe pas à la mutation de nos gérants incompétents. Pire encore. Les primes aux médicaments triplent. Le panier d’épicerie augmente à vue d’œil. Les frais et les taxes camouflées se multiplient.  Et pour ajouter à la donne, la population vieillit, les enfants disparaissent avant qu’ils naissent; et d’autres, si peu nombreux, tombent dans ce monde débile et n’arrivent pas à atteindre le taux normal de remplacement d’une société bien équilibrée. Et pour clore le paysage, 43 % des citoyens québécois ne paient pas d’impôts, alors que d’autres, très nombreux, dissimulent leur avoir dans des abris fiscaux. Bref, les riches deviennent de plus en plus riches. Et les pauvres descendent de plus en plus en deçà du seuil de la pauvreté. Et vogue la galère!

Le peuple, gouvernés par des clowns et des comédiens, succombe sous les charmes des faiseurs d’images, des fabricants de slogans, les inventeurs de scénario idylliques. Personne ne veut plus faire l’ombre d’un petit sacrifice pour changer le désordre des choses. Habitués à vivre sous le coup de la baguette magique, la plupart des gens pensent que la même baguette magique opérera le grand miracle lorsque viendra le temps d’effacer ces longues années de gaspillage, de tripotages de chiffres, de déplacement de colonnes administratives.

Le peuple cherche le sauveur qui viendra éteindre les feux, calmer les esprits, faire disparaître les étourderies collectives. Même s’il apparaissait, un soir, sur nos écrans de télé barbouillés par les télé-réalités et le rêve jeté à tout venant, personne ne voudrait le voir, l’écouter,  parce que personne ne serait disposé à l’accepter.

Il ne reste qu’une solution drastique : imposer les sacrifices que, jadis, le peuple n’a jamais voulu consentir. Le dirigeant qui l’imposera n’aura qu’à bien se tenir. Il sera vite rejeté au prochain scrutin pour être remplacé par quelqu’un qui n’aura pas d’autre choix que d’appliquer la même médecine.

Je suis un peu moins maintenant en maudit, tout simplement parce que je viens de vous écrire tout cela. Mais je le reste encore parce que je sais que plus personne n’ose croire qu’on est dans un cul-de-sac. Les Bougon, reflet de notre image collective, auraient-ils raison en bout de piste?

Leur solution, on l’a vu, lundi soir à Radio-Canada. Vers  21h.30. Puisque la vie et la société sont sans espoir, il ne reste qu’à faire sauter la baraque. Là, si jamais cela arrive, on risque tous devenir d’accord pour une fois : la nudité de tout le monde ferait sans doute naître une certaine égalité, un soupçon de fraternité pour un certain temps, un chemin de lucidité à inventer. L’être humain ne peut pas tout faire et la société ne peut pas donner plus que ce que le citoyen, plus ou moins vertueux, peut lui apporter. Pour avoir oublié ces principes élémentaires, on en est venu à être les otages d’un système qui craque de toutes parts. Le début d’un temps nouveau? On n’a pas véritablement le choix. Si l’on continue de patauge dans celui dans lequel on s’enlise, on se dirige directement dans le chaos  final.

 

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