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La morale du moins pire

 

Nestor Turcotte

 

 

Dans L’Éthique à Nicomaque d’Aristote, Livre V, 2, on y trouve cette proposition : «On considère comme injuste à la fois celui qui viole la loi, celui prend plus que son dû, et enfin celui qui manque à l’égalité, de sorte que de toute évidence l’homme juste sera à la fois celui qui observe la loi et celui qui respecte l’égalité.»

Pour le philosophe grec, mort au IVe siècle avant notre ère, l’injustice est incompatible avec la vie en société et elle utilise trois visages : la violation de la loi (naturelle et positive), la tricherie et le vol sous toutes ses formes, et enfin, les inégalités de toutes sortes. Cette sagesse, plusieurs fois millénaires, devrait être écrite au fronton de tous les Parlements du monde. En page frontispice de tous les programmes politiques.

Les actions définies par la loi positive sont légales et chacune d’elles est juste. Elles engagent celui qui les promulgue et ceux qui doivent y obéir. Or les lois positives se prononcent sur toutes sortes de choses. En principe, elles visent à l’utilité commune, soit de tous les citoyens, - nul ne peut se placer au-dessus de la loi – soit seulement les  chefs désignés en raison de leur valeur ou de quelque autre privilège analogue. 

La loi, dit Aristote, prescrit non seulement les actes qui tendent au bonheur de la société civile et de l’intérêt général de ses membres, mais encore les actes de vertus particulières. La loi nous commande d’accomplir les actes de l’homme courageux (par exemple, ne pas abandonner son poste d’homme sans raison, ne pas fléchir devant l’épreuve, lutter contre ses propres vices et égarements), ceux de l’homme tempérant (par exemple, ne pas être insolent, ne pas conduire en état d’ébriété, briser sa santé par des excès de drogues et de stupéfiants), et ainsi de suite pour toutes les autres vertus.

La société juste ne relève pas uniquement de structures et d’organisation. Elle est liée à la valeur du citoyen en tant que citoyen. Il n’y aura jamais de société juste, même si on en parle, au pays des escrocs, des profiteurs, des paresseux et des lâches. La valeur d’un citoyen s’évalue à partir de deux critères : la service qu’il rend à sa société et la qualité du service rendu.

Le bon citoyen s’évalue, non pas à partir d’une société médiocre à construire, mais à partir d’une société idéale à réaliser. Le bon citoyen essaiera donc d’offrir à sa communauté un service nécessaire ou utile à l’épanouissement de la personne humaine. Comme toute personne humaine est bâtie sur quelques valeurs essentielles, il offrira des valeurs corporelles, morales, intellectuelles et religieuses solides.

La qualité du service rendu est primordial pour le bon fonctionnement de la société. La formation morale et intellectuelle des citoyens passent en premier. Afin d’améliorer la qualité d’une école (petite société), il est sans doute nécessaire de se munir de bons instruments, comme des livres bien faits, de bons laboratoires, etc. Il importe davantage de former de bons enseignants, qui parfois, avec des instruments  moindres, feront faire des miracles à leurs étudiants. N’importe quelle institution n’arrive jamais à porter ses fruits, si l’incompétence triomphe au plus haut niveau.

Notre société semble échapper à ces notions de base. De plus en plus, la morale (la bonne conduite humaine) échappe aux critères ci-haut mentionnés. Elle est passée, en peu d’années, d’une morale de la responsabilité, enseignée par des maîtres chevronnés, à une morale basée sur les intuitions du moment, l’émotion suscitée, la mode, le goût du jour, les sondages, la mouvance du groupe.

La morale n’est plus une réalité qui s’enseigne, se récite et s’échoue. La morale est une invention personnelle, cousue dans le relativisme total. Chacun invente ses règles, et, pour être certain de ne pas tomber dans la culpabilité morbide, on échafaude ses propres balises, dessine ses repères personnels. Pour y arriver, rien de plus simple. Il s’agit de trouver, autour de soi, quelqu’un qui a fait pire que soi. Le point de repère n’est plus sa propre conscience. Le point de repère, c’est la conduite de l’autre, aux multiples dérèglements, qui vient cautionner les siens propres.

L’acte posé ne trouve plus sa bonté ou sa malice dans le retour à sa propre conscience qui l’approuve ou le condamne. Le critère du bien ou du mal est dans la trouvaille de quelqu’un qui a fait pire que soi. Comme l’opération est relativement simple – on peut trouver toujours quelqu’un qui a fait pire que soi – chacun se retrouve avec une conscience nette, débarrasser de la mangeuse de remords. Le mal n’existe plus puisque le mal de l’autre coiffe la méchanceté de sa propre action. Il a fait pire que moi, il est donc possible de faire moins pire que lui.

La société québécoise fait tranquillement son lit dans cette nouvelle morale du «moins pire que soi». Par exemple, bafouer les lois de son pays semble devenir la normalité et devient héros celui qui se le permet au grand jour. Si la majorité glisse dans les fanges de l’escroquerie, à qui, bientôt devrons-nous confier les destinées de notre collectivité?

Les règles morales peuvent être comparées à une boussole, affirme un philosophe contemporain. L’instrument n’est qu’un moyen pour indiquer la direction à suivre. Ce qui est essentiel, dit-il, c’est le but à atteindre et c’est la référence immuable, à ce que représente «l’étoile polaire», qui permet de repérer dans quelle direction avancer.

Beaucoup de gens, poursuit-il, de nos jours, sur le plan moral, sur le simple plan humain, ont non seulement perdu la boussole, mais ils ne savent plus qu’une sorte d’«étoile polaire» existe également pour la conduite de notre vie. Pour trop d’hommes, il n’y a plus de but fixe, il n’y a plus d’absolu moral.

C’est parce qu’ils ne savent plus d’où ils viennent et où ils vont, que finalement ils se sentent perdus. Et c’est à cause de cela qu’ils se livrent à l’anarchie morale, à la violence et au désespoir.  

 

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