Dans LÉthique à Nicomaque dAristote, Livre
V, 2, on y trouve cette proposition : «On considère
comme injuste à la fois celui qui viole la loi, celui prend
plus que son dû, et enfin celui qui manque à
légalité, de sorte que de toute évidence
lhomme juste sera à la fois celui qui observe la loi et
celui qui respecte légalité.»
Pour le philosophe grec, mort au IVe siècle avant notre
ère, linjustice est incompatible avec la vie en
société et elle utilise trois visages : la
violation de la loi (naturelle et positive), la tricherie et le vol
sous toutes ses formes, et enfin, les inégalités de
toutes sortes. Cette sagesse, plusieurs fois millénaires,
devrait être écrite au fronton de tous les Parlements du
monde. En page frontispice de tous les programmes politiques.
Les actions définies par la loi positive sont légales
et chacune delles est juste. Elles engagent celui qui les
promulgue et ceux qui doivent y obéir. Or les lois positives
se prononcent sur toutes sortes de choses. En principe, elles visent
à lutilité commune, soit de tous les citoyens, -
nul ne peut se placer au-dessus de la loi soit seulement
les chefs désignés en raison de leur valeur ou de
quelque autre privilège analogue.
La loi, dit Aristote, prescrit non seulement les actes qui tendent au
bonheur de la société civile et de
lintérêt général de ses membres,
mais encore les actes de vertus particulières. La loi nous
commande daccomplir les actes de lhomme courageux (par
exemple, ne pas abandonner son poste dhomme sans raison, ne pas
fléchir devant lépreuve, lutter contre ses
propres vices et égarements), ceux de lhomme
tempérant (par exemple, ne pas être insolent, ne pas
conduire en état débriété, briser
sa santé par des excès de drogues et de
stupéfiants), et ainsi de suite pour toutes les autres vertus.
La société juste ne relève pas uniquement de
structures et dorganisation. Elle est liée à la
valeur du citoyen en tant que citoyen. Il ny aura jamais de
société juste, même si on en parle, au pays des
escrocs, des profiteurs, des paresseux et des lâches. La valeur
dun citoyen sévalue à partir de deux
critères : la service quil rend à sa
société et la qualité du service rendu.
Le bon citoyen sévalue, non pas à partir
dune société médiocre à construire,
mais à partir dune société idéale
à réaliser. Le bon citoyen essaiera donc doffrir
à sa communauté un service nécessaire ou utile
à lépanouissement de la personne humaine. Comme
toute personne humaine est bâtie sur quelques valeurs
essentielles, il offrira des valeurs corporelles, morales,
intellectuelles et religieuses solides.
La qualité du service rendu est primordial pour le bon
fonctionnement de la société. La formation morale et
intellectuelle des citoyens passent en premier. Afin
daméliorer la qualité dune école
(petite société), il est sans doute nécessaire
de se munir de bons instruments, comme des livres bien faits, de bons
laboratoires, etc. Il importe davantage de former de bons
enseignants, qui parfois, avec des instruments moindres, feront
faire des miracles à leurs étudiants. Nimporte
quelle institution narrive jamais à porter ses fruits,
si lincompétence triomphe au plus haut niveau.
Notre société semble échapper à ces
notions de base. De plus en plus, la morale (la bonne conduite
humaine) échappe aux critères ci-haut mentionnés.
Elle est passée, en peu dannées, dune
morale de la responsabilité, enseignée par des
maîtres chevronnés, à une morale basée sur
les intuitions du moment, lémotion suscitée, la
mode, le goût du jour, les sondages, la mouvance du groupe.
La morale nest plus une réalité qui
senseigne, se récite et séchoue. La morale
est une invention personnelle, cousue dans le relativisme total.
Chacun invente ses règles, et, pour être certain de ne
pas tomber dans la culpabilité morbide, on échafaude
ses propres balises, dessine ses repères personnels. Pour y
arriver, rien de plus simple. Il sagit de trouver, autour de
soi, quelquun qui a fait pire que soi. Le point de repère
nest plus sa propre conscience. Le point de repère,
cest la conduite de lautre, aux multiples
dérèglements, qui vient cautionner les siens propres.
Lacte posé ne trouve plus sa bonté ou sa malice
dans le retour à sa propre conscience qui lapprouve ou
le condamne. Le critère du bien ou du mal est dans la
trouvaille de quelquun qui a fait pire que soi. Comme
lopération est relativement simple on peut
trouver toujours quelquun qui a fait pire que soi chacun
se retrouve avec une conscience nette, débarrasser de la
mangeuse de remords. Le mal nexiste plus puisque le mal de
lautre coiffe la méchanceté de sa propre action.
Il a fait pire que moi, il est donc possible de faire moins pire que lui.
La société québécoise fait tranquillement
son lit dans cette nouvelle morale du «moins pire que soi».
Par exemple, bafouer les lois de son pays semble devenir la
normalité et devient héros celui qui se le permet au
grand jour. Si la majorité glisse dans les fanges de
lescroquerie, à qui, bientôt devrons-nous confier
les destinées de notre collectivité?
Les règles morales peuvent être comparées à
une boussole, affirme un philosophe contemporain. Linstrument
nest quun moyen pour indiquer la direction à
suivre. Ce qui est essentiel, dit-il, cest le but à
atteindre et cest la référence immuable, à
ce que représente «létoile polaire»,
qui permet de repérer dans quelle direction avancer.
Beaucoup de gens, poursuit-il, de nos jours, sur le plan moral, sur
le simple plan humain, ont non seulement perdu la boussole, mais ils
ne savent plus quune sorte d«étoile
polaire» existe également pour la conduite de notre vie.
Pour trop dhommes, il ny a plus de but fixe, il ny
a plus dabsolu moral.
Cest parce quils ne savent plus doù ils
viennent et où ils vont, que finalement ils se sentent perdus.
Et cest à cause de cela quils se livrent à
lanarchie morale, à la violence et au désespoir.