
LÉglise
catholique nest pas une multinationale
Nestor Turcotte, auteur, philosophe et théologien
Matane - Lélection de
Benoît XVI a permis à quelques professeurs
duniversité qui enseignent dans certaines facultés
de théologie du Québec ou dailleurs, de sortir
du placard les formules faciles et polarisantes de «conservateur-progressiste»,
de «droite-gauche», etc. Dans la perspective religieuse,
ces expressions nont aucun sens. Ces mots lancés sur
tous les réseaux de télévision proviennent
dune réalité bien différente de celle qui
préoccupe la grande Tradition ecclésiale. Ils sont
liés à des idéologies politiques.
LÉglise, selon les mots de Pascal, «est dun
ordre qui dépasse, en profondeur et en hauteur, tous les autres».
En termes modernes, lÉglise catholique, de rite romain,
nest pas une multinationale. Elle est une réalité
mystique, surnaturelle et na aucun rapport avec une
organisation purement humaine.
Pour le nouveau Pape, dont je connais une bonne partie de
luvre théologique il a écrit une
bonne vingtaine douvrages la vérité est un
élément fondamental de la vie de lhomme, sinon le
principal élément. Veiller, selon lui, à ce que
la foi ne soit pas corrompue devrait être
considéré du moins par les croyants comme
plus estimable que de soccuper de la santé du corps. La
vérité na pas à sopposer au respect
de la personne humaine. Elle en fait tout simplement partie
intégrante. Aimer lhomme, cest lintroduire
dans la vérité. Et en christianisme, la
Vérité est portée par le Visage trinitaire de
Dieu, réalisant son Amour de lhumanité, par
lenvoi de son Fils Jésus-Christ, mort et
ressuscité pour tous.
En 1985, le cardinal Joseph Ratzinger écrivait ceci :
« Des slogans faciles circulent. Selon lun deux, ce qui
compte aujourdhui, cest seulement lorthopraxie, cest-à-dire
le «juste comportement», «lamour du
prochain». Le souci de lorthodoxie, autrement dit de
«croire de façon juste» au vrai sens de
lÉcriture lue selon la Tradition vivante de
lÉglise, serait au contraire secondaire, voire
aliénant. Slogan facile, parce que superficiel : en
effet, de tout temps, mais aujourdhui surtout, le contenu de
lorthopraxie, de lamour du prochain, ne change-t-il pas -
parfois radicalement - selon les manières dentendre
lorthodoxie. Pour puiser un exemple actuel dans le sujet
brûlant du Tiers-Monde et de lAmérique
latine : quelle est la juste praxis pour secourir les
pauvres de façon vraiment chrétienne et efficace? Le
choix dune action droite ne présupposerait-elle pas une
pensée droite, ne renverrait-elle pas à la recherche
dune orthodoxie? »
Et le nouveau pape de continuer; «Dans un monde où, au
fond, le scepticisme a contaminé de nombreux croyants, on
tient pour scandaleuse la conviction de lÉglise
quil y a une Vérité avec une majuscule, et que
cette Vérité peut être connue, exprimée
et, dans une certaine mesure, définie dune façon
précise. Sont également scandalisés des
catholiques qui ont perdu de vue lessence de
lÉglise. Celle-ci nest pas une organisation
seulement humaine, elle doit veiller sur quelque chose dont elle
nest que la dépositaire. Elle doit en garantir
lannonce et la transmission au moyen dun Magistère
qui le présente dune façon adéquate aux
hommes de tous les temps.»
Pour Benoît XVI, le sens authentiquement catholique de la
réalité «Église» disparaît
silencieusement, sans être expressément rejeté.
Beaucoup ne croient plus quil sagisse dune
réalité voulue par le Seigneur Lui-même. Et
même chez certains théologiens, lÉglise
apparaît comme une construction humaine, un instrument
créé par nous, que nous pouvons par conséquent
réorganiser nous-mêmes librement selon les exigences du moment.
LÉglise est certes composée dhommes et de
femmes qui en forment le visage extérieur; mais derrière
cela, les structures fondamentales sont voulues de Dieu
Lui-même, et sont donc intouchables. Derrière la
façade humaine se trouve le mystère dune
réalité surhumaine sur laquelle réformateur,
sociologue et organisateur nont aucune autorité pour
intervenir. Si, par contre, lÉglise est perçue
comme une construction humaine, comme une uvre à nous,
même les contenus de la foi finissent par devenir
arbitraires : car la foi na plus dinstrument
authentique garanti à travers lequel elle puisse
sexprimer. Ainsi, sans une vision qui soit surnaturelle et pas
seulement sociologique du mystère de lÉglise, la
christologie elle-même perd sa référence au
Divin : à une structure purement humaine finit par
correspondre un projet humain. LÉvangile devient le projet-Jésus,
le projet libération-sociale, ou tels autres projets qui
ne sont quhistoriques et immanents, qui peuvent sembler encore
religieux mais sont en fait athées dans leur substance.
Il faut donc se rappeler que depuis les tout premiers temps du
christianisme apparaît un «noyau» permanent et
irréductible de la formation de la foi. Lenseignement de
lÉglise sest toujours organisé autour de
quatre éléments fondamentaux : le Credo, le Notre
Père (Pater noster), le Décalogue (les Dix
commandements) et les Sacrements. Telle est la base de la vie du
chrétien, telle est la synthèse de lenseignement
de lÉglise fondé sur lÉcriture et la
Tradition. Le catholique y trouve ce quil doit croire
(le Symbole des Apôtres ou le Credo), espérer (le
Notre Père), faire (les Dix commandements),
et lespace vital dans lequel tout cela doit
saccomplir (les Sacrements). Chaque fois quun
baptisé essaie de vivre ces données fondamentales de la
foi, il est lÉglise et il vit en Église. La
quantité na donc rien à voir avec cette
réalité mystique. Un seul baptisé en
Jésus-Christ, mort et ressuscité pour tous, fait
lÉglise. Cest pourquoi, lÉglise,
assistée par lEsprit saint, ne peut pas mourir. Personne
ne sait où est lÉglise et comment elle se vit au
quotidien. Elle est le levain dans la pâte.
La morale chrétienne, si difficile à comprendre et
à accepter par une majorité de catholiques, ne peut se
comprendre sans ladhésion à ces quatre
repères fondamentaux. La morale catholique apparaîtra
toujours comme un corps étranger, quelque chose
danachronique et gênant, à ceux qui nentrent
pas dans la mouvance des quatre grands repères dont je
parlais, il y a un instant. «On sait, affirme le nouveau
Souverain pontife, que pour la morale catholique authentique, il y a
des actions quaucune raison ne pourra jamais justifier,
recelant en elle-mêmes un refus du Dieu-créateur, et par
conséquent une négation du bien authentique de
lhomme, sa créature.» LÉglise, par
exemple, dans sa Tradition sest toujours opposée à
lavortement, à leuthanasie, à toutes
formes dactes qui méprisent, détruisent la vie
humaine. Pas par caprice. Pas par dogmatisme. Mais parce que toute
vie, venant du Dieu-Créateur, chacun doit la respecter dans
toutes les facettes vitales de la Création. Toutes les
questions reliées au mariage chrétien, à la
morale sexuelle, à la bio-éthique, sinscrivent
dans cette foulée.
La lecture des uvres philosophiques et théologiques du
nouveau pape permettra certainement à de nombreux catholiques
de renouer avec lenseignement de lÉglise. Ce
faisant, les étiquettes faciles, les jugements trop rapides
tomberont. LÉglise, visage du Christ ressuscité,
na pas à suivre les modes, à copier les
modèles de lindustrie. Son message est parfois
contraignant. Celui qui le prend sengage, non pas à
réformer son message, mais à le vivre dans sa propre
chair, comme un chemin de sainteté.
LÉglise nest ni conservatrice ni de droite.
LÉglise nest ni libérale ni de gauche.
LÉglise, (chaque baptisé) est servante de son
Seigneur. En cela, elle est missionnaire. Elle proclame, en paroles
et en gestes, le Salut apporté en Jésus à tous
hommes de la terre.