La
transmission de la foi aux jeunes qui sont «hors de lÉglise»
Nestor
Turcott
Avis
Le
diocèse de Rimouski est en «Chantier». Chaque
catholique est appelé à livrer sa pensée sur
lÉglise en général, sur
lÉglise diocésaine en particulier. A cause de sa
longueur, le texte qui suit na pas été lu devant
les commissaires itinérants de la Commission formée
à cet effet.
Il a
été cependant envoyé par internet à
lÉvêque du diocèse, Mgr. Bertrand Blanchet,
à Mgr.Gilles Ouellet, évêque émérite
du diocèse, au Vicaire général, aux
prêtres et aux communautés religieuses, à
certains organismes religieux de la région, aux journalistes
locaux, à un certain nombre de laïcs du
diocèse, aux évêques du Québec, et à
certaines personnes qui vivent hors Québec
Présentation
Les jeunes
baptisés ne sont plus à léglise et ils se
sentent hors de lÉglise. Personne
ne sait trop pourquoi les jeunes ne viennent plus à
léglise et pourquoi ils se sentent en dehors de cette
Église dans laquelle ils ont tous été baptisés.
Le mal est
profond. Beaucoup plus profond quon pourrait le penser. La
présente réflexion vise essentiellement à
chercher quelques causes qui pourraient expliquer une telle
désaffection. Elle nengage que celui qui a eu le
courage de lécrire jusquau bout. Elle se veut la
plus objective possible et ne vise en aucune façon à
blesser qui que ce soit. Si, en la lisant, quelquun se sentait
mal à laise, à cause de la verdeur des propos
tenus, lauteur sen excuse immédiatement.
Fidèle
aux maîtres quil a fréquentés dans sa
jeunesse et sa vie professionnelle, lauteur de ces lignes
est un admirateur inconditionnel de Sertillanges, Zundel, Varillon,
Maritain, Péguy, Claudel et Léon Bloy. Celui-ci
écrivait un jour :
«Si on supprime du même coup les vérités
dangereuses à proclamer et les vérités
désagréables à entendre, je
naperçois pas un troisième groupe».
Lauteur de cette réflexion a essayé durant
toute sa vie déviter le plus possible dentrer dans
ce qui pourrait être ce «potentiel» troisième
groupe. Il est donc inévitable que ses propos heurtent
certaines personnes. En cela, il ny peut rien. Il fait sienne
la devise de lÉvangéliste : cela est ou cela
nest pas. Le reste vient du Malin.
Bonne lecture !
Nestor Turcotte
143 Champlain
Matane (QC) G4W 2V1
Tél : 418.566.2110
Internet :
aristote@ma.cgocable.ca
Préliminaires
Pie XI, dès 1932, parlait de «crise
sans précédent» dans lhistoire humaine.
Léchec présent de ce monde moderne tel quil
sétait constitué depuis le XVIIIe siècle,
- et même dans une certaine mesure depuis la Renaissance -
appelle une profonde réflexion de notre part,
particulièrement si nous nous réclamons encore de ce
titre de catholique, souvent mal compris, presque inutilisé,
même par ceux qui président (?) à la
récitation du Credo, à la messe dominicale.
La crise est partout. Elle
sinfiltre dans le monde économique, politique, familial.
La crise est dans le monde de léducation, dans toutes
les institutions. Elle est surtout dans les murs. Elle atteint
un degré sans précédent dans lhistoire.
Toutes les traditions et disciplines morales sont rejetées. Le
plus grave, cest quil ny a plus aucune conviction
morale unanimement admise parmi les hommes. La plupart des hommes
nont plus aucune conscience de ce qui est bien et de ce qui est
mal. Et chacun peut allonger cette liste non exhaustive.
Mais, par dessus tout, - nous
verrons quelle est la clef de tout le reste - la crise est
intellectuelle et doctrinale. Tout est habituellement et
continuellement discuté ou mis en doute. Il ny a plus
aucune certitude unanimement admise par tous. Lhistoire nous
rapporte, particulièrement dans lÉglise,
quil y a eu des doctrines qui se sont opposées. Mais il
y a toujours eu un certain nombre de convictions fondamentales que
personne naurait songé à discuter et sur
lesquelles reposaient à la fois la vie morale, lordre
social et toute la civilisation. Notre époque a tout
simplement jeté à terre toutes ces convictions.
Lhumanité est devenue une tour de Babel parce que les
hommes nont plus aucun terrain dentente, qui leur
permettrait de se rejoindre sur un certain nombre de
réalités. LÉglise elle-même a
été victime de cette crise qui touche lensemble
de lhumanité. Il ne se passe pas une journée, une
semaine, un mois, sans quun quelconque théologien, un
prêtre, un agent de pastorale, quelquun en autorité
dans la hiérarchie, ne viennent ébranler
lédifice cohérent des articles du Credo.
Il nest pas possible de
parler de tout cela sans diagnostiquer les causes du mal
qui atteignent aussi profondément notre civilisation et
notre Église. On na pas souvent le courage
danalyser en profondeur ces questions. Cest ce que nous
allons essayer de faire tout de suite. Voir, comment la crise
doctrinale est la clef qui explique tout le reste. Une
civilisation, quon le veille ou non, est une manière de
vivre des hommes. Elle dépend entièrement de
lidée que le hommes se font de leur nature humaine, du
sens de leur vie et de leur destinée, autrement dit de la
conception philosophique et religieuse quils se font
deux-mêmes et qui inspirent ensuite tout leur agir personnel.
Chaque partie de lhistoire a
toujours reposé sur des conceptions philosophiques et
religieuses qui lont imprégnée. Le Moyen
Âge, par exemple, a été marqué par une
conception chrétienne de lhomme et de sa destinée.
La Renaissance est le résultat de certaines idées
véhiculées par ceux quon appelle les humanistes.
Le XVIIe siècle est le résultat du Jansénisme et
de la philosophie de Descartes. Le XVIIIe siècle est issu des
philosophes encyclopédistes, comme Voltaire et Rousseau, pour
ne nommer que ceux-là. Les XIXe et XXe
siècle ont été largement marqués par les
courants marxistes et une multitude de philosophies
généralement empreintes dathéisme.
Plusieurs de ces doctrines, on le sait bien, qui ont inspiré
la civilisation actuelle, contiennent de graves erreurs au sujet de
la nature et de la destinée de lhomme. Peu de gens
sy arrêtent, et lÉglise ne fait souvent que
les dénoncer, sans prendre le temps de les étudier et
de les approfondir.
Le monde actuel, dans son ensemble,
est merveilleux et marqué par des découvertes
scientifiques étonnantes qui ont contribué au
développement des civilisations. Mais ce beau monde, qui soit
dit en passant est excellent et véhicule souvent de hautes
valeurs humaines, est infiltré par des erreurs philosophiques
et religieuses qui ne cadrent pas avec la nature humaine tout court,
non plus quavec lÉglise et sa doctrine,
évidemment. Ne pas comprendre ces courants de pensée,
les ignorer surtout, ne peut quengendrer des formes nouvelles
de déviations dans linterprétation de la
pensée chrétienne. On ne guérit pas un
organisme atteint dinfection sans supprimer le foyer
dinfection. On narrête pas une locomotive
lancée et brisant tout sur son chemin sans couper la vapeur.
On ne répare pas le toit dune maison dont les fondations
sécroulent : il faut dabord refaire les fondations.
Le problème de lheure
est de retrouver justement les principes philosophiques et
religieux conformes à la vérité sur lhomme.
Le problème de lheure est de retrouver le sens de la
vie humaine et de sa destinée et de faire naître une
civilisation nouvelle basée sur des principes
authentiques et vrais et, par conséquent, rejeter
les faux principes qui entravent lépanouissement
de lhomme: si on ne va pas jusque-là, lensemble de
notre travail est voué à léchec, tout
particulièrement celui de lévangélisation.
Cest un travail qui sera long
et difficile, et, cest parce que, selon moi, on na pas
pris le temps de sarrêter à ce problème
fondamental, que nos actions et nos gestes
dévangélisation semblent tourner à vide.
Mais il faut faire ce travail difficile, sans quoi, nous risquons de
laisser à nos enfants, un héritage intellectuel et
religieux indigne de personnes réfléchies et
engagées dans le déroulement de notre histoire humaine.
Très humblement, je veux donner maintenant ma vision des
choses. Si celle-ci peut aider une seule personne à
entreprendre une réflexion personnelle ou collective, celle-ci
naurai pas été vaine.
1. Le
désordre moderne
Le principe fondamental sur lequel
le monde actuel a pris naissance au XVIIIe et XIXe siècle est
la revendication dune indépendance absolue de lhomme.
Cet homme nouveau veut être le maître absolu, ne
dépendre de personne et ne se soumettre à rien.
Lhomme, selon ce nouvel humanisme, ne veut admettre aucun
absolu, sauf labsolu de lui-même, et en ce sens,
il propose un progrès indéfini pour lhomme.
Lhomme nouveau, selon le nouvel humanisme, se veut capable de
parvenir à la perfection et au bonheur par ses seules forces
et par les seules ressources de sa liberté illimitée.
Il ne veut obéir quà lui-même.
a)
la liberté de pensée
La première manifestation de
cette nouvelle religion est la liberté de pensée.
Lhomme moderne nadmet plus quune
vérité puisse exister indépendante de lui. Il ne
veut plus que sa pensée se soumette à la
réalité, celle qui simpose à lui et qui
doit être connue telle quelle est. Il ne veut plus
être soumis à cet impératif de la
réalité qui lui permettrait daffirmer ensuite ce
qui est vrai et ce qui est faux. Lhomme moderne est devenu le
seul maître de sa pensée. Il lui plaît
daffirmer ce quil veut, sans se soucier sil est sur
le sentier de la vérité ou sil fréquente
les ornières de lerreur. Il ne veut se soumettre à
rien dautre que son propre mouvement intérieur.
Cette liberté de
pensée prend sa source dans une philosophie qui a fortement
marqué la psychologie de nos contemporains,
particulièrement les jeunes, qui ont fréquenté
nos institutions collégiales et universitaires. Cette
philosophie a aussi marqué bien des démarches dans
lÉglise hiérarchique au point quelle
sest embourbée dans le fatras des rapports et des
comités, qui lui ont fait oublier la réalité qui
est en face delle. Cette philosophie se nomme lidéalisme.
Ce courant de pensée,
faut-il le rappeler, ramène tout à la pensée et
à son développement autonome : ce nest
plus une réalité indépendante de la pensée
qui tient la pensée sous sa dépendance pour être
connue telle quelle est, cest-à-dire dans la
vérité et sans lerreur; la
réalité, cest la pensée qui se construit
elle-même en ne dépendant que delle-même.
En termes simples, la vérité nest
plus la conformité au réel, mais elle est la
construction élaborée dans lesprit. Lhomme
moderne est constamment à la poursuite dun ordre
idéal et théorique, dune construction abstraite
qui nest quune vue de lesprit où la réalité est
oubliée. Lhomme moderne construit des cadres
artificiels qui nont dexistence que sur le papier et ne
correspondent en rien au réel.
La conséquence la plus grave
dune telle attitude est la disparition de toute certitude
unanimement admise par tous les hommes et pouvant constituer le
fondement commun de la vie. Les hommes ne sont plus soumis
maintenant au réel. Ils sont étiquetés en
systèmes, en écoles, en partis, en idéologies
qui sopposent les uns aux autres et qui nont aucun
principe commun qui les rassemble.
Ces étiquettes ont envahi
même lÉglise. Les progressistes (?) traitent les
autres de traditionalistes. Les libéraux accusent les
conservateurs dintégrisme. Les féministes
accusent leurs opposants de sexisme. Les théologiens
avant-gardistes parlent de leurs prédécesseurs comme
des théologiens rétrogrades. Le Moyen Âge est une
époque de noirceur alors que la nôtre en est une de
clarté éblouissante. Saint-Thomas dAquin
nest plus à la mode parce quil vient de cette
époque de ténèbres. Et jen passe !
Bref, si la vérité nexiste pas
indépendamment de ceux qui en parlent, si la
vérité ne simpose pas à tous et nest
pas la même pour tous, si chacun pense à son gré,
les pensées des hommes nont donc plus aucune base
commune qui leur permette de faire certaines choses en commun.
Cest lhumanité, cest lÉglise,
livrée à la guerre des clans, des groupes, des idéologies.
Mais il y a plus. Si la
vérité nest plus la règle des
pensées, chacun pensera donc selon ses intérêts,
ses cupidités, ses sentiments, ses passions, ses instincts, en
fait, selon létat de ses nerfs et de ses glandes. Et on
voit, si on réfléchit bien, comment cette philosophie idéaliste,
conduit à faire de la pensée un simple produit de
lorganisme, et conduit donc fatalement au matérialisme philosophique.
b)
le refus de se soumettre
à la loi morale
À cette liberté de
pensée de lhomme moderne, sajoute le refus de se
soumettre à une loi morale qui ne serait pas luvre
uniquement de sa propre conscience. Lhomme moderne,
à cause de ces pré-requis idéalistes, veut
être lauteur et le maître de sa propre morale. Il
ne veut pas dautres référentiels que le sien propre.
Les conséquences dune
telle approche sont évidemment fort importantes. La
disparition de toute règle morale unanimement admise qui
constitue une loi universelle des murs est fort grave. Chacun
est maintenant lauteur et le maître de SA propre morale.
Chacun la bâtira au gré de ses penchants, de ses
désirs, de ses intérêts, même de ses vices.
Il en résulte ce que nous voyons maintenant : le
dérèglement général des murs, la
disparition de la conscience du mal, et forcément, la
fin de la distinction entre ce qui est bien et ce qui est mal.
Lopposition des intérêts conduit à un monde
où lhomme devient un loup pour lhomme. Cest
ce que la «civilisation» (?) actuelle vit. Cest ce
que nos jeunes vivent, et comment pourrait-il en être
autrement? Cest ce quon leur a enseigné au
secondaire et au collégial. Cest le message transmis par
un très grand nombre denseignants, pas toujours
préparés à accomplir cette tâche, victimes
souvent des aménagements dhoraires sur lesquels ils
navaient aucune emprise.
c)
la liberté religieuse
La revendication de la
liberté absolue, voire illimitée de lhomme
moderne, sétend surtout au domaine religieux. Lhomme
ne veut plus admettre qu il dépend de Dieu, quil
na rien par lui-même et que tout lui vient de son Créateur.
Lhomme moderne se
considère plus libre parce quil na pas de compte
à rendre à personne. Il se considère libre de
navoir pas de religion. Si par contre, il en a une,
ce nest pas celle quon lui a enseignée, mais bien
celle quil a choisie librement, et qui correspond à
ses sentiments.
La religion cesse dêtre
une question de vérité pour devenir une question de
sentiment. Chacun vit un cheminement qui lui est totalement
personnel, et il nest pas rare de voir des membres de la
hiérarchie accepter une telle philosophie. Le sentiment
religieux remplace lauthentique religion, et le «je me
sens bien dans ce que je vis» remplace le «ce qui est».
On aime la religion ou on ne laime pas. On aime Dieu ou pas,
comme on aime la crème glacée ou pas, la musique rock
ou la musique rap, etc.
Dieu alors nest plus la
Réalité première dont toutes choses tirent son existence.
Dieu nest plus celui qui donne lêtre à tout
être, qui donne à lhomme dêtre ce
quil est et qui ne pourrait pas être, si cet Être,
qui est lAbsolu, ne lui donnait pas dêtre
constamment ce quil est.
Dieu devient un
«idéal» personnel que chacun invente, que
lesprit humain crée à partir de ses sentiments
religieux. Ce nest plus Dieu qui crée lhomme,
cest lhomme qui &ldots;crée ou invente son
propre Dieu, selon ses goûts, ses tendances, ses choix,
et&ldots;ses amis!
Cette attitude sur le plan
religieux a évidemment de graves conséquences. Elle est
la clef qui explique tout le reste, qui explique tous les
comportements «religieux» de lhomme moderne. La
revendication dindépendance absolue de lhomme
vient de ce que lhomme refuse sa condition de créature,
condition qui fait quil ne peut exister que dans ce lien de
dépendance avec le Créateur, quen
dépendance de Dieu qui lui donne son existence.
Pourquoi y a-t-il une
vérité, par exemple, qui ne dépend pas de nous
? Cest parce que ce nest pas nous qui avons
créé les choses. Dieu a créé toutes
choses, et il nous faut les connaître pour enrichir notre
intelligence de cette connaissance. Reconnaître toutes choses,
telles quelles sont, cest se soumettre à la
réalité telle quelle sort des mains du
Créateur. Le refus de dépendre de Dieu entraîne
logiquement le refus de la vérité et, par
conséquent, lautonomie absolue de lintelligence,
la liberté de pensée. Le refus de dépendre
dun Dieu créateur conduit à une forme quelconque
de pensée idéaliste dont nous avons
démontré rapidement les méfaits.
De même, pourquoi y a-t-il
une loi morale qui ne dépend pas de nous, et qui donc,
forcément, simpose à nous? Parce que nous ne
nous sommes pas créés nous-mêmes, mais nous
sommes tels que Dieu nous a créés, avec une nature
humaine qui ne peut atteindre sa perfection et son bonheur que
suivant des voies déterminées, parce quelle est
telle que Dieu la faite. Le bien ne nous est
accessible quen passant par des chemins qui résultent de
notre nature humaine qui est elle-même luvre de
Dieu. La soumission à la loi morale est ainsi soumission
à Dieu qui en est lauteur, et le refus de dépendre
de Dieu engendre logiquement le refus de toute morale absolue.
Toute notre jeunesse
québécoise, depuis plus de vingt ans, a
été élevée, dans les collèges et
les universités, dans une perspective où Dieu,
Créateur de toutes choses et de tous les êtres, est
complètement absent. Le monde moderne dans lequel cette
jeunesse baigne est, à toute fin pratique, un monde sans Dieu,
un monde qui nest pas réglé par la
vérité et par la loi de Dieu. Toute la crise dans
laquelle nous vivons présentement nest que
leffondrement de ce monde sans Dieu, du monde de lorgueil
humain, qui a prétendu se passer de Dieu et de sa Loi, croyant
parvenir seul, indépendamment de Dieu, à sa perfection
et son bonheur. Toutes les constructions de nos esprits orgueilleux
se sont heurtées et se sont brisées contre
luvre de Dieu, car, elle seule luvre de Dieu
est ce qui est. Les constructions de nos esprits vaniteux
nexistent que dans notre esprit; cette philosophie
idéaliste ne peut pas exister, puisque Dieu seul fait exister
le monde et tous les êtres tels quils sont dans la réalité.
Certes, cet orgueil humain, - et la
corruption et la dégénérescence qui en
résultent - nest pas lapanage de notre monde
moderne. On la retrouve au cours de tous les siècles. Mais ce
qui est nouveau présentement, cest que cette
revendication dindépendance absolue est devenue le
principe directeur de toute la civilisation actuelle. Les maux
quune telle philosophie idéaliste ont engendrés
ont été portés à leur paroxysme à
notre époque. Et cela, malgré les progrès
scientifique et technique, malgré lintensification des
relations humaines, malgré les moyens de communication
de plus en plus rapides et sophistiqués qui encerclent tout
lenvironnement humain.
Il ne faut pas avoir peur de dire
et de montrer à la jeunesse actuelle les méfaits de ces
philosophies idéalistes qui conduisent toutes au
matérialisme philosophique, à savoir laffirmation
que le monde dans lequel on est le seul être et quil
ny en pas dautres. Il ne faut pas avoir peur, - et
cest par là que doit recommencer notre travail
dévangélisation - de démontrer que le
fondement premier de la vie des civilisations, cest LA
LOI DE DIEU qui simpose à lhomme.
Encore une fois, si lhomme est son maître absolu,
sil ny a pour lui ni vérité ni loi
supérieure qui simposent à lui, lhomme sera
la proie de ses cupidités, de ses passions et de son orgueil. Il
ne suffit donc pas de parler à la jeunesse actuelle de
«forces morales» qui sont en eux, ou de «forces
spirituelles» qui les habitent. Ce serait verser encore dans la
philosophie idéaliste. Comme ces forces pourraient toujours
avoir leurs sources dans lhomme lui-même, il faut leur
montrer que tout ce qui est dans lhomme a sa source dans celui
seul qui donne lêtre et qui le donne à jamais,
puisquil est le SEUL ÊTRE QUI NE DÉPEND
DAUCUN ÊTRE POUR ÊTRE, et qui donne donc à
tous ceux qui ne sont pas lÊtre, le soin
dêtre, parce quil est celui de qui dépend
tout être.
Lhumanisme absolu a pris
plusieurs formes dans lhistoire. La forme la plus
marquante, qui a pris racine au Siècle des Lumières,
(XVIIIe siècle) fut centrée sur lindividu qui
revendiquait une indépendance ou une souveraineté
absolue. La société alors nétait vue que
comme un contrat (Le contrat social de Rousseau) librement
consenti par lui seul et où lui seul faisait loi. De là
sont nées des sociétés tiraillées
constamment entre les tendances et les intérêts
contraires des individus et où la notion de bien commun a
totalement disparue. On semble revenir présentement à
cette première tendance, après léchec du
collectivisme dont je vais parler brièvement.
Aux XIXe et XXe siècles,
lhomme étant incapable dassurer sa
souveraineté sest fait happer par de multiples formes de
collectivisme. Lhumanisme absolu sest alors incarné
dans des régimes totalitaires dont on ne mesure pas encore
toutes répercussions sur lavenir. Le collectivisme
sest attribué pendant ces deux siècles une
indépendance ou une souveraineté absolue et sest
proclamé indépendant de toute vérité et
toute loi supérieure qui simposerait à elle.
Lindividu, dans un tel système, nétait
alors quun simple instrument de la puissance collective.
Les deux systèmes se sont
avérés un échec total. Il évident
quil faut une LOI SUPÉRIEURE à
lindividu et à lÉtat. Il faut une loi
supérieure à lhomme pour déterminer les
droits et devoirs réciproques de lindividu qui
simposent à lun et à lautre, sinon :
ou bien lindividu est souverain et fait de lÉtat
le jouet de ses caprices, de ses intérêts et de ses
passions, ou bien lÉtat est souverain absolu et traite
lindividu comme un simple instrument de sa puissance.
Nous sommes, à ce stade-ci,
fixés sur le principe premier qui donne la clé de la
compréhension de tout le monde moderne et donc de son
échec et de son malheur. Le monde moderne est un monde en
état de révolte qui a rejeté les fondements sur
lesquels toute lhumanité sétait
édifiée depuis des siècles. La civilisation
actuelle est une civilisation matérialiste, pris au sens
philosophique du terme, à savoir quelle vit comme
étant celle qui peut se passer de lAbsolu et qui, dans
les faits, se proclame elle-même lAbsolu quelle
rejette. Elle vit à partir de ses constructions de
lesprit, invente des chimères et cultive le monde de ses
sentiments qui la font être plus ou moins bien dans sa peau.
LÉglise enseignante
néchappe pas à cela. Elle élabore des
plans, collige des informations, monte des dossiers, imagine ce que
ça pourrait être, dépose des rapports, fait des
Synodes diocésains, des chantiers, des rencontres
multiples, etc. qui ne font quadditionner les constructions de
lesprit, mais séloigne tout aussi vite ensuite de
la réalité quelle ne peut plus ou ne veut plus affronter.
La réalité, cest
que notre Église nest plus vue à partir de ce
quelle est, réalité mystique et surnaturelle,
mais à partir de ce quon pense quelle pourrait
être, à partir de nos propres constructions
desprit. Or, la réalité est tout autre.
LÉglise et la civilisation en générale,
est déconnectée de la réalité. La
réalité, cest que lhomme nouveau vit sans
Dieu, puisquil nen a pas besoin. Il sest
lui-même proclamé ce quil renie. Cest
là, selon nous, le point de départ de notre
réflexion. Il sagit, - et le travail sera long et
difficile&ldots;.serait-il jamais terminé? - de
démontrer à ce monde quil dépend pour
être dun Être qui le fait être et sans qui il
naurait pas lexistence. La foi sera, par la suite,
daccueillir, si on le veut bien, Celui qui est venu nous dire
qui est cet Être qui réalise mon être et qui
minvite à entrer en relation avec lui.
2. Les jeunes et les
philosophies idéalistes
Il important, à ce stade de
cette réflexion, de sarrêter sur la cause dun
tel désordre dans lÉglise insérée
dans cette société contemporaine frappée par le
malheur et par langoisse dune philosophie qui
léloigne de la réalité et qui
lenferme sur lui-même. En connaissant la cause,
peut-être arrivera-t-on à supprimer le mal qui nous
gangrène tous. Cette cause, qui touche lensemble des
hommes et des femmes de notre époque et qui touche
évidemment même notre Église, ne peut venir que
dune attitude de lesprit.
Tous les jeunes du Québec,
depuis les vingt-cinq ou trente dernières années, ont
subi linfluence dune philosophie idéaliste qui a
déformé en eux la structure mentale même de
lêtre humain. Cette philosophie a fait de tels ravages
dans la pensée des jeunes quil nous est impossible
den mesurer toutes les répercussions dans un avenir
immédiat. Je me dois dy revenir, tellement cest important.
La philosophie idéaliste
enseignée depuis plusieurs décennies, et qui sest
infiltrée partout et a pris forme dans les intelligences de
nos jeunes, est cette attitude dorgueil de lhomme qui
veut tout tirer des constructions de son propre esprit, qui veut tout
réduire à ses idées et tout régenter
daprès ses idées, qui refuse de se soumettre au
réel et aux conditions que le réel impose à la
vie. Certains de nos contemporains ont tendance à dire que
cest la philosophie matérialiste qui a conduit les
jeunes et les hommes en général à labandon
de la foi, à toute référence à Dieu. Ils
ont raison en partie, mais ils ont surtout grandement tort!
Le matérialisme moderne
existe bel et bien et a conduit lhomme actuel à vivre
sans Dieu. Mais le matérialisme actuel ne peut sexpliquer
que par les philosophies idéalistes. Le matérialisme
actuel ne peut se comprendre que si on comprend bien la pensée
idéaliste qui a tout fait chavirer. Il est important, selon
nous, de bien comprendre ce processus. Ne pas sy arrêter,
cest une fois de plus passer outre sur le fond du
problème et oublier de chercher la cause dun tel
désordre. Essayons donc de préciser notre pensée
sur ce sujet et de voir comment le courant idéaliste a
déformé la pensée de lhomme contemporain.
a)
Idéalisme et matérialisme
La philosophie idéaliste que
lon a enseignée dans les cours de philosophie depuis
plusieurs années dans nos collèges du Québec
nadmet que ce qui est intérieur à la pensée.
Cest là la suprême réalité. Elle
apparaît sous cet angle comme un pur spiritualisme. Mais
cette philosophie mène tout droit au matérialisme et
détruit dans le cur humain la notion même de
«pirituel». On perçoit cela en filigrane dans les
nouveaux programmes denseignement «spirituel» au
secondaire et au primaire. Au niveau collégial, on sent que
cela a été fait depuis longtemps.
Si lon admet avec le sens
commun que la pensée est connaissance dune
réalité, elle est aussi présence en nous de la
réalité connue, car la réalité connue est
bien dune certaine manière présente en nous dans
la connaissance que nous en avons (par exemple, la personne à
qui nous pensons est bien dune certaine manière
présente en nous dans notre pensée). Cette
présence de la réalité connue dans la
pensée qui la connaît nest pas une présence
matérielle, cest une présence immatérielle,
et ainsi nous découvrons
le caractère immatériel ou spirituel de la pensée.
Écrire et affirmer cela semble banal à toute notre
génération qui a été formée par la
philosophie réaliste aristotélicienne et reprise par
tous les philosophes réalistes du Moyen Âge,
particulièrement celle de Thomas dAquin.
Mais, il faut bien ladmettre,
cette découverte du spirituel dans lhomme
devient une entreprise irréalisable si la pensée
nest plus la connaissance de la réalité, mais un
simple produit de lactivité intellectuelle. Au
Québec, et ailleurs dans le monde, lenseignement
de la philosophie est tombée dans ce terrible travers. La
vérité nest plus connue comme une
réalité qui simpose à nous, mais comme une construction
de lesprit. Chacun ne pense plus en fonction du
réel, ne définit plus les choses daprès ce
qui est réel, mais définit et pense au gré de
ses intérêts, des ses cupidités, de ses
sentiments, de ses instincts, de ses passions. La pensée
nest plus ce qui est en concordance avec le réel, mais
un produit du cerveau, comme la bile est le produit du foie.
La philosophie idéaliste
conduit, comme on peut le soupçonner, directement au
matérialisme. Nous en parlerons un peu plus loin. Mais pire
encore, lidéalisme philosophique conduit non seulement
au matérialisme philosophique, mais mène au
pragmatisme, cest-à-dire à la philosophie qui
supprime toute connaissance spéculative pour ne plus
reconnaître que la pensée qui mène à laction.
Rien de plus normal. Sil ny a plus de vérité
à connaître, il ny a plus forcément
quà ne chercher que lutilité,
lintérêt, la réussite,
lefficacité. Tous les problèmes ne sont plus que
des problèmes daction et de succès. Lhomme
ne devient plus quune action produisant sa propre pensée.
Lapproche par compétences prônée par le
Ministère de lÉducation et qui
sétend dans tout le réseau scolaire, va
exactement dans ce sens-là!
Je me suis ouvert de toutes ses
préoccupations dernièrement à un membre de la
hiérarchie ecclésiale. Celui-ci me fit la
remarque suivante: « Le temps nest plus aux
idées; le temps est à lengagement et à laction.
On a assez parlé dans lÉglise; maintenant, le
temps est venu de faire des choses». Je ne croyais pas si
bien viser. Les idées, élaborées à partir
du réel, ne sont plus les bienvenues dans lÉglise
puisque chacun a bien le droit davoir les siennes sur
à-peu-près nimporte quel sujet et de se lancer
ensuite dans laction selon ce que son esprit lui a
demandé de faire. Limportant ce nest pas de savoir
quelque chose sur la foi, par exemple, qui nous engage, mais de
sengager, sans se soucier, pourquoi et pour qui on le fait.
Limportant, cest
lengagement. Laction. On voit jusquà quel
point le pragmatisme nous a gagné et a
pénétré toutes les activités pastorales
de notre Église, toutes les activités du monde
scolaire, toutes les activités du monde civil.
Un autre exemple.
Dernièrement, un autre membre de la hiérarchie
ecclésiale, feuilletant le bulletin paroissial de son ancienne
paroisse me fit la remarque suivante: « Cest incroyable
combien les quêtes ont baissé depuis que je suis parti».
On le voit bien, à partir dun exemple très
anodin, ce qui intéressait ce brave curé, ce
nétait pas la foi de ses anciens paroissiens, mais bien
si le coffre-fort de la fabrique était toujours bien garni. Ce
qui lui semblait important, ce nétait pas que la
compréhension de la foi de ses fidèles avait
progressé, mais si le compte en banque était aussi haut
que lorsquil avait quitté les lieux pour aller
poursuivre une mission semblable dans une autre paroisse.
b)
Idéalisme et athéisme
Lidéalisme, on va le
voir, a des liens très étroits avec
lathéisme (ou même avec le panthéisme qui
nest quun autre visage de lathéisme et dans
lequel le Nouvel Âge nous a plongés). Lêtre
humain est incapable de concevoir directement lÊtre
parfait et infini qui est Dieu. La découverte de Dieu ne peut
se faire quà partir des choses quIl a faites,
comme CAUSE dexistence de toutes les
réalités du monde. Comme tous les êtres
qui sont dans le monde nont pas par eux-mêmes leur propre
existence, il faut bien une CAUSE qui leur donne lexistence
et fasse quils existent, puisquils nexistent
pas par eux-mêmes.
Saint Paul, dans
lÉpître aux Romains, dit que le Dieu invisible
sest fait connaître par les choses visibles quil a
faites. Ainsi quiconque reconnaît la plus humble
réalité commence déjà à
reconnaître Dieu en reconnaissant et acceptant ce que Dieu a
fait&ldots; La soumission au réel est une soumission à Dieu,
auteur de toute réalité. Nos ancêtres
dans la foi navaient pas tellement de problème à
accepter les données de la foi puisquils acceptaient
tout naturellement la thèse de la soumission au réel.
Dieu était lauteur de tout : auteur de
lunivers, créateur de lhomme, créateur de
toute vie. Ils ne vivaient pas dans des constructions de lesprit
comme lhomme contemporain a tendance à le faire. Ils se
soumettaient tout naturellement au réel qui ne dépendait
pas deux.
Pourquoi la vérité
simposait-t-elle tout naturellement à leur pensée?
Pourquoi la vérité ne pouvait pas dépendre
deux et pourquoi il ne dépendait pas deux de faire
que ceci soit vrai ou faux? Parce que, selon toute cette
génération, notre pensée devait se conformer
à la réalité pour la connaître telle
quelle était, et cela parce que ce nétait
pas eux qui avait fait cette réalité, mais bien Dieu,
auteur de toute réalité. Cétait le
réalisme intégral, celui dont on nous a si bien
parlé lorsque je fréquentais les
maîtres-philosophes de mon époque.
Voilà justement ce que
lidéalisme refuse et, forcément, ce que refuse la
presque totalité des jeunes québécois
formés à cette philosophie idéaliste. La
réalité, selon la nouvelle génération, ne
vient pas de Dieu; elle est tirée de lesprit humain qui
linvente, la modifie, la modèle selon ses goûts,
ses désirs, ses instincts, ses tendances. A
lorigine de cette philosophie idéaliste, il y a donc,
forcément, lorgueil humain qui refuse toute
dépendance et se veut, comme Dieu, dans
lindépendance absolue qui tire tout de soi.
En dautres mots, la
philosophie idéaliste, contrairement à une saine
philosophie réaliste, est une divinisation de
lintelligence humaine qui se prétend créatrice et
capable de tout tirer delle-même comme le fait
lintelligence divine. Cette prétention se heurte au
réel que nous navons pas créé et qui est
ce quil est, cest-à-dire ce que Dieu la
fait. Car précisément lintelligence de
lhomme est incapable de donner lexistence ou de faire
exister. Ses inventions, ses conceptions ne peuvent que MODIFIER ce
qui existe. Lartiste, lindustriel, le technicien
transforment des choses préexistantes, les arrangent
différemment; mais cest le propre de Dieu, et de lui
seul, de faire exister, dêtre source de lexistence elle-même.
Ce nest pas cela quon a enseigné à la
plupart de nos jeunes. On leur a enseigné tout le contraire
dans les classes de philosophie, et jen suis un témoin
vivant, puisque jai pu le constater de visu pendant les 23
années passées dans un collège de la région.
Conclusion : il y a une erreur
très grave de présenter Dieu aux jeunes comme
étant un «idéal», cest-à-dire
comme une vue ou une création de lesprit humain,
création qui est produite pour satisfaire les sentiments ou
les besoins religieux que chaque jeune découvre en lui. De
cette façon, Dieu est ou est toujours admis dans
lexistence de chacun, selon ce que chacun éprouve ou
selon les sentiments ou les besoins de chacun. Dieu nest pas un
«idéal» que lon peut présenter aux
jeunes, mais Dieu doit être présenté
comme la réalité première dont dépend
toute existence.
La religion authentique relie
à la réalité suprême et unique de Dieu. Elle
est essentiellement RÉALISTE. La
philosophie idéaliste ne relie lhomme à rien,
puisquelle lenferme en lui-même avec
lidéal quil se fabrique au sein des
créations de son esprit dans une indépendance absolue.
La philosophie idéaliste et la religion bien comprise ne
peuvent pas cohabiter.
Nous sommes donc devant un
énorme problème, puisque même baptisés et
fréquentant sporadiquement léglise, la grande
majorité des jeunes 20-35 ans sont imbus de tous les courants
idéalistes philosophiques qui ont marqué lhistoire
humaine depuis Descartes. Nous reviendrons sur cette question dans
les pages suivantes. Les jeunes viennent à léglise
sporadiquement pour entendre parler dun Dieu à lequel
ils nadhèrent pas, puisquils sont convaincus que
ce Dieu nexiste pas tel que le curé ou la sur de
la pastorale leur en parle, si jamais ils en parlent ainsi. Dieu
nest pas pour eux lÊtre qui leur donne leur être.
Ils sont leur propre Dieu qui leur donne dêtre
personnellement ce quils sont. Et on continue à
sacramentaliser ces jeunes qui sont imbus dune philosophie
contraire à lenseignement de lÉglise et
tellement éloignés de la pensée
créationniste quenseigne la théologie biblique ou
la métaphysique hébraïque
c)
Origine de la
pensée idéaliste
Selon nous, il est fort important
de comprendre lorigine la pensée idéaliste. Elle
a, semble-t-il, sa source dans la Renaissance et tout
particulièrement dans le naturalisme. Il convient de
sarrêter quelques instants sur ce problème.
Le naturalisme, au sens
étymologique du mot, nadmet rien dautre que
la nature. Le Créateur aurait pu créer lhomme
sans rien dautre que sa nature humaine. La perfection de
lhomme aurait alors été de chercher
laccomplissement de sa nature humaine dans le temps
présent, et la mort aurait été la fin et
laccomplissement de cette nature purement humaine et
temporelle. Mais par un acte de pur amour, Dieu a voulu faire un DON
à lhomme, lui donner ce quil ne pouvait
par lui-même se donner, à savoir la vie divine,
par grâce. Il a promis à lhomme non seulement une
certaine perfection humaine en ce monde, mais comme un père
généreux, il a offert à lhomme de
participer à sa nature propre, à ce quon
appelle habituellement la vie surnaturelle. (En
passant, il y longtemps que je nai pas entendu ce mot dans la
bouche des membres du clergé ni dans celle dune sur
de la pastorale).
La perfection de lhomme
nest donc pas seulement humaine, mais divine. Cest pour
ce DON de la vie même de Dieu que les hommes ont
été créés. Leur nature humaine
nexiste que pour recevoir ce don et en vivre; porter en elle
Dieu présent comme objet connu et aimé, Dieu vivant en
lhomme comme en un temple spirituel. Les démons, les
hommes par la suite, se sont complus dans leur nature et leurs
perfections naturelles au point de ne pas en vouloir dautres.
Le naturalisme que lon
enseigne aujourdhui et qui a sa source dans la plus lointaine
origine de lhomme, cest la nature qui se refuse
à la grâce pour senfermer en elle-même, ne
compter que sur ses propres forces. Lorgueil est là sous
sa forme première et radicale : volonté
dindépendance absolue qui refuse ce quon ne doit
pas à soi-même et aboutit à tout ordonner à
soi, à ne vouloir que soi et ce quon tire de soi.
Une petite remarque fort
importante. Le naturalisme nest pas forcément
matérialiste. Il est dabord orgueil de lesprit.
Et il commence avec ce que la tradition appelle le monde du Malin ou
du Mensonge. La tradition chrétienne a toujours enseigné
que le plus grand mal était celui du péché
contre lesprit, ou la révolte contre Dieu. Cest
assez étonnant, à une époque où cela se
vit à une très haute échelle, si on peut dire,
lÉglise ne parle plus du tout dune telle
réalité. Il y a longtemps que le curé de ma
paroisse ne ma pas entretenu dun tel sujet. Le plus grand
des idéalistes est le Malin. Mais qui en parle? Pourtant les
Évangiles le mentionnent souvent et le présentent en
lutte constante avec Jésus. Prince des ténèbres,
il est celui qui combat LA LUMIÈRE. La réalité
appelée à la divinisation!
La tendance actuelle qui consiste
à ne parler que de «spiritualité» au lieu de
parler de religions ou de traditions religieuses me laissent
perplexe. La spiritualité, en soi, nest ni bonne ni
mauvaise. Il y a des voies spirituelles qui sont excellentes et il y
en a dautres qui ne le sont pas. Le spiritualisme ou les voies
spirituelles ne sont pas toutes acceptables. Les démons,
à luvre dans le monde, sont des forces
spirituelles, et lorgueil humain est une autre force
spirituelle qui fait bien des ravages dans le cur de lhomme.
Quelquun va-t-il me dire
quelles sont les voies spirituelles qui sont bonnes et
quelles sont celles qui doivent être combattues?
Quelles sont celles qui sont inacceptables et qui doivent
être évitées? Parle-t-on de cela dans les
nouvelles classes de spiritualité qui simplantent au
Québec? Jamais! On a des responsables engagés par
le Ministère pour soccuper de
«spiritualité», mais personne na le droit de
dire au jeune laquelle lui convient, laquelle est à
éviter. Cest normal : sa spiritualité
devient la vraie spiritualité. Et les «leaders» qui
acceptent de jouer ce jeu, invitent les élèves à
poursuivre &ldots;.leur cheminement!
Chacun prendra la
spiritualité qui lui convient et elle sera
nécessairement la bonne, parce que cest la sienne?
Cest exactement ce qui se passe présentement dans les
écoles primaires et secondaires. Toute spiritualité est
bonne parce que chacun décide que cest la sienne, et
personne na le droit dimposer la sienne à un
autre, parce lon vit sur le régime du chacun pour soi.
Du chacun possédant la vérité. Cest quand
même assez contradictoire à une époque où
toute le monde rejette la vérité. La
vérité nexiste plus : mais chacun la trouve
à sa manière!
Historiquement, la Renaissance a
consommé la rupture entre le christianisme ( pensée
réaliste) et le développement humain, qui ne sera
vu que dans lautonomie de lêtre humain
(pensée idéaliste). Lépanouissement
humain, à partir de cette époque, sera
recherché maintenant pour lui-même, sans
référence au Dieu créateur. Le
développement et lépanouissement humain seront
pris comme but, sans référentiel, sans lien avec
lAbsolu. Cest ainsi que depuis cette période, le
naturalisme, comme nous venons de lexpliquer, inspirera tout le
mouvement de lhistoire. Cest peu après la
Renaissance, au XVIIIe siècle (Siècle des
Lumières), que va naître la philosophie moderne avec les
premiers germes de lidéalisme issu de ce naturalisme
dont nous venons brièvement de parler.
d)
Lidéalisme
dans la pensée moderne
Il nest pas possible de
comprendre la réalité religieuse de notre époque
sans référer à lidéalisme et
linfluence quil a eue sur la pensée moderne.
Descartes est le point de
départ de la pensée actuelle. Celui-ci prétend
remettre en question tout ce quon avait pensé
avant lui et reconstruire à lui tout seul toute la science et
toute la philosophie en se fiant à sa seule raison. Sa
démarche va lamener au «doute méthodique».
A la remise en question de toutes les convictions
spontanées du sens commun. Pour Descartes, notre intelligence
peut connaître la réalité, mais demande que cette
conclusion soit démontrée. Il estime donc
nécessaire de commencer par la mettre en doute et de
supposer dabord quil se pourrait que notre intelligence
ne connut aucune réalité et que toute notre
pensée ne fut quune immense illusion.
Voilà le point de
départ de toute la pensée idéaliste moderne. Car pour
démontrer que notre intelligence connaît bien le
réel et peut affirmer le vrai, il faut se servir de
lintelligence elle-même; or la démonstration
na de valeur que si lon suppose que
lintelligence connaît le réel et prouve le vrai,
ce qui est justement ce quon a mis en doute.
On le voit bien, le point de
départ de Descartes enferme en elle-même
lintelligence en la séparant du réel.
Ainsi séparée du réel, lintelligence ne
pourra jamais plus la rejoindre : elle ne peut plus que
sisoler à lintérieur de ses propres constructions.
Lidéalisme, cest
ça, et cest cela quon a depuis longtemps
enseigné dans les cours de philosophie au Québec. Les
jeunes, maintenant sur le marché du travail, sont incapables
de se sortir seuls de ce guet-apens et attendent que quelquun
les en sorte. Lenseignement de lÉglise, qui est
une référence à la suprême
Réalité qui fait exister tout ce qui est réel,
va directement à lencontre de courant
idéaliste cartésien. On le voit bien , le
principal travail à faire se situe au niveau de
lintelligence. Les jeunes sont victimes de la plus grande
perversion qui soit, celle de lesprit.
En effet, si lintelligence
nest point dabord et spontanément connaissance de
la réalité, cest notre pensée que nous
allons commencer par connaître. Ce que nous connaissons
dabord et directement, cest notre propre pensée.
Il sagit de savoir si cette pensée est image
fidèle de la réalité. Or, cette tâche
est tout simplement impossible. On ne peut savoir si le portrait que
jai de ma personne est fidèle à la
réalité, quen le comparant à ce que je
suis. Je ne peux savoir si notre pensée est une image
fidèle du réel quen le comparant au réel.
Pour cela, il faudrait connaître directement le réel, ce
que Descartes a jugé impossible.
La philosophie de Descartes a
plongé lhumanité dans un cul-de-sac. Elle
ressemble maintenant à un homme enfermé seul dans une
geôle, sans portes ni fenêtres, avec des tableaux
accrochés aux murs et donc, incapable, à cause de sa
situation, de savoir si ces tableaux ressemblent à quelque
modèle que ce soit. Lhomme cartésien est
enfermé à lintérieur de sa pensée,
et plus rien ne peut exister pour lui en dehors de cette pensée
elle-même et de ses créations.
Descartes, nous lavons dit il
y a un instant, prétend éviter des conclusions
idéalistes et prétend aussi que notre intelligence
atteint véritablement le réel. Comment arrive-t-il
à cette conclusion? Lhomme, selon lui, ne
peut être luvre dun malin esprit qui se
serait amusé à nous tromper. Dieu, qui ne peut ni se
tromper ni nous tromper, nous donne la garantie que notre
pensée, qui nous a été donnée par lui,
est une image fidèle du réel. Ce raisonnement, on
le voit bien, est un cercle vicieux. Dune part, Descartes
sappuie sur Dieu pour justifier que notre intelligence
connaît le vrai, mais dautre part il est obligé de
supposer que notre intelligence connaît le vrai pour affirmer
lexistence de Dieu et que nous sommes son uvre. La
philosophie réaliste, tout au contraire, enseigne quil
faut dabord connaître le réel pour trouver Dieu
comme auteur du réel, puisque nous ne pouvons connaître
Dieu directement.
Lerreur de Descartes aura
été de poser un point de départ qui conduit
infailliblement à lidéalisme en mettant en doute
la certitude spontanée et immédiate que
lintelligence connaît le réel et en supposant que
nous ne connaissons dabord que notre pensée.
Ainsi donc, à partir de
Descartes, il y a une rupture entre la pensée et le
réel. Il sépare, par son rationalisme, la foi et la
raison, la théologie et la philosophie. Il brise aussi
lunité humaine. Il coupe lhomme en deux. Il
méconnaît que lhomme est en même temps
matériel et spirituel, faisant de lui un assemblage dun
corps purement matériel et dun esprit pur. Il sera
facile aux successeurs de Descartes de supprimer lâme,
esprit pur et ne garder ensuite que le corps, pour
aboutir&ldots;au matérialisme.
Certains gestes posés sur la
dépouille mortelle, à la messe des funérailles,
me font souvent penser à Descartes. Le dualisme est souvent
présent. On reconduit «le corps» du frère ou
de la sur en terre alors que lâme est partie je ne
sais où. Rien de bien étonnant là-dedans. La
plupart des curés sont des platoniciens qui signorent,
des cartésiens ambulants. Ils sont incapables dexpliquer
correctement la conception chrétienne de lhomme, les
composantes de la métaphysique biblique.
Pour simplifier, ils
opèrent rapidement avec des lieux communs que lon
retrouve déjà dans les courants gnostique,
pythagoricien et platonicien. Et ils ne sont pas
intéressés à aller plus loin. Les fidèles
restent confus au sujet de lâme humaine et repartent des
églises en se disant que la pensée de
lÉglise sur la mort ressemble comme deux gouttes
deau à ce que le Nouvel âge enseigne. Le monde
dici-bas est un monde matériel et sans consistance, une
illusion. Le monde réel est ailleurs. Il est le monde de
lâme pure, du spirituel détaché du matériel.
Allons maintenant un peu plus loin
dans notre démarche pour la compréhension de cette
pensée idéaliste en abordant Emmanuel Kant, premier
grand philosophe idéaliste et dont linfluence marque
toute notre époque et particulièrement
lenseignement moral de nos jeunes.
Pour Kant, on le sait déjà,
la réalité est inconnaissable. Notre pensée
nest pas connaissance de la réalité, mais produit
de lactivité de lesprit humain. Lhomme
na pas à se soumettre, na pas à se
conformer au réel, mais à développer
sa pensée dune manière autonome.
Lidéalisme kantien va engendrer lindividualisme
que lon connaît aujourdhui et le libéralisme
en matière de moralité. Chaque esprit humain
individuel, étant maître absolu de sa pensée, et
par conséquent de sa conscience, de son action et de sa vie,
est seul à bord de son bateau, et il peut bien faire ce qui
bon lui semble, comme il lentend, puisque cest lui, seul,
qui peut décider.
Il y a cependant un certain
illogisme dans la philosophie kantienne par rapport à son
point de départ. Kant maintient lexistence,
indépendamment de nous, dune réalité
inconnaissable. Cest pourquoi il maintient, pour des raisons
pratiques, lexistence de Dieu. Fichte, un de ses fidèles
disciples, rejettera cependant cette idée. Pour lui, il
ny a plus que lactivité du sujet pensant, auteur
de sa propre pensée.
Lidéalisme absolu
apparaîtra cependant avec Hegel, philosophe allemand, qui
supprime toute réalité, aussi bien du sujet pensant que
de lobjet connu, pour nadmettre plus rien dautre
que lidée dont lévolution et le
développement engendrent toute la série des consciences
individuelles en même temps que tous les
événements historiques.
Chaque conscience individuelle
nest plus quune phase ou un élément du
développement historique collectif de la pensée. Linfluence
de Hegel sera très grande sur la pensée moderne. Il
sera à la source des totalitarismes contemporains,
lhitlérisme et plus encore le communisme, où
lindividu nest plus quun élément de
lHistoire qui se fait. Il ny a plus aucune
vérité, aucun bien à considérer
puisquil ny a plus de réalité à
laquelle il y aurait à se conformer. Seules comptent les
exigences collectives du développement de lHistoire.
Marx, qui a été le
pain quotidien de toute une série de professeurs de sciences
humaines et de philosophie au Québec, sera le dieu des
années 70 et marquera toute une jeune
génération inapte à comprendre ce quon
leur enseignait et incapable de critiquer sérieusement ces
nouvelles idéologies qui leur étaient
présentées dans un bon nombre de matière
scolaire, comme étant la vérité sur toutes
choses. Les professeurs, volontairement ou involontairement,
avaient remplacé les pauvres curés
déboussolés devant le progrès de ces nouveaux
courants. Ne les connaissant pas parfois, les pasteurs et les
animateurs de pastorale senfermèrent dans un silence
complaisant pour ne pas avoir à affronter lennemi. Ils
avaient devant eux les nouveaux clercs laïcs quils
pouvaient dénoncer, mais, occupés à autre chose,
nont pas fait front commun pour montrer le danger de ces
nouvelles idéologies.
Qua-t-on dit à ces
jeunes désarmés? La pensée nest
quun produit du cerveau humain et par conséquent de la
matière qui le forme. Il nexiste que des forces
matérielles dont la perpétuelle évolution
engendre tous les faits de lHistoire. Lhomme nest
alors rien dautre quune action matérielle qui
sexerce pour transformer le monde, et la philosophie na
plus dautre rôle que de conduire à exercer
laction matérielle transformatrice ou
révolutionnaire la plus puissante. Il ny a ni
vérité ni bien : seule compte lefficacité
de laction matérielle que lon exerce.
Lindividu na de puissance, nexiste, que comme
élément et instrument de la puissance collective.
De Descartes à Marx, il y a
un enchaînement que lon ne peut comprendre quen
faisant sérieusement lhistoire de la pensée
idéaliste. Descartes a rompu le lien entre pensée et
réalité. Nous nen finirions plus de mesurer
toutes les conséquences. Je vous laisse le choix de
faire sérieusement cette étude pour comprendre ce qui
nous arrive.
LÉglise a besoin plus
que jamais détude et de réflexion profonde pour
reconquérir les «baptisés» quelle a
perdus en cours de route. Cette «reconquête» sera
longue et difficile. Il faudra du temps et de la patience et je
ne suis pas certain que la hiérarchie et les communautés
catholiques locales sont prêtes à sinvestir
là-dedans. Pour sy engager, il faudrait de gens
formés. Je doute que ce soit le cas. Et ceux-ci qui le sont,
seront-ils encouragés par ceux-là mêmes qui
sombrent dans le désarroi.
e)
pensée et réalisme
On la bien vu, le point de
départ de la philosophie idéaliste est le fait de douter
que notre intelligence soit capable de connaître quelque chose
et daffirmer le vrai. Cest dans ce
climat idéaliste quont été
éduqués tous nos jeunes depuis une bonne trentaine
dannées. LÉglise na pas
échappé à ce mouvement. Au lieu de proclamer le
réalisme de la vérité évangélique,
elle a proposé aux catholiques des voies faciles, des voies
dévitement, des «cheminements»&ldots; comme on
dit&ldots;des constructions de lesprit, des plans
minutieusement élaborés, des rapports, des études
complexes, etc.
Pour tout catholique et pour homme
le moindrement sérieux, la thèse idéaliste qui
enseigne que notre intelligence est incapable daffirmer quelque
chose de vrai, est tout simplement inacceptable
philosophiquement parlant. Et pour deux raisons : elle
est impossible et elle est absurde. Voici pourquoi.
Si lintelligence est
incapable daffirmer le vrai, comment peut-elle affirmer
et prouver quelle en est incapable? Les
idéalistes diront que lintelligence naffirme
rien, mais quelle doute simplement. Mais alors elle affirme
quelle doute, et quil est vrai quelle doute;
comment le peut-elle si elle na aucun pouvoir de distinguer le
vrai? Dès que lintelligence pense, elle connaît et
affirme quelque chose; sa nature même ne consiste en rien
dautre que connaître et affirmer.
Le seul moyen pour
lintelligence de douter effectivement de son pouvoir de
connaître, cest-à-dire de douter
delle-même, cest de cesser dexister, de
devenir «végétal». Cétait
dailleurs la réponse dAristote à
Protagoras, le premier de tous les idéalistes de
lhistoire. Or, lhomme nest pas un
végétal. Dès quil pense, sa pensée
est connaissance de quelque chose. Il ne peut pas le démontrer
pas plus quil peut le nier. Le fait de penser lui est
donné avec sa propre existence et sa nature humaine. Toute
mise en question de ce fait est contradictoire, impossible.
La philosophie cartésienne,
dont nos jeunes sont imbibés, dit que nous connaissons
dabord notre pensée et quil sagit de savoir
si elle est une image du réel. Mais on ne connaît la
pensée que si lon pense à quelque chose, cest-à-dire
si lon connaît quelque chose. Par sa nature même,
la pensée est connaissance : il lui faut dabord
connaître une réalité pour exister et ensuite
pouvoir se connaître elle-même. Comparer la pensée
à une image est une fausse comparaison; une image est une
chose, tandis que la pensée est un acte de la connaissance.
Elle connaît avant dêtre elle-même connue par réflexion.
Il est impossible que
lêtre humain puisse dissocier la pensée et le
réel, car la pensée, cest une
réalité connue en nous. Lunité de la
pensée et du réel est immédiate. Elle est
directe et constitutive.
f)
la morale idéaliste
La morale réaliste
traditionnelle que nos parents et que nos maîtres nous ont
enseignée soumettait notre conduite à des règles
qui nous apprenaient ce quil faut pour notre bien (tout notre
bien, y compris le bien suprême qui est Dieu) et justifiait
toutes ses règles par le bien à atteindre, la
finalité ou le but poursuivi.
La morale idéaliste, tout au
contraire, enseigne quil ny a plus de bien réel
à atteindre.Lesprit humain étant
enfermé sur lui-même; il ne peut vouloir quelque bien
qui soit en dehors de lui, et tout particulièrement le bien
suprême qui se trouve en Dieu. Lesprit humain trouve en
lui-même la règle de ses actes, règle qui vaut
par elle-même parce quelle vient de chaque personne qui
se la donne, et cela sans autre motif que le bonheur que chacun
essaie de trouver dans son moi personnel.
Ayant siégé un an sur
le comité de parents de mon école secondaire, jai
essayé de monter à ceux qui étaient autour de la
table quil est absurde et ridicule denseigner une morale
sans référence à aucune divinité, à
aucun Dieu. Quun tel enseignement est absurde et
contradictoire et mène tout droit à
lindividualisme pur, à une morale de la situation,
à lacte gratuit de Gide, à une morale sans bien
réel à atteindre, puisquil ny plus de
normes posées pour latteindre, la seule norme
étant celle que chacun veut bien inventer pour satisfaire ses
instincts, ses désirs, ses passions, ses glandes, etc. «La
cause de tous les suicides est là», leur ai-je
dit&ldots;.Personne, (je dis bien : personne) autour de la table
na semblé me comprendre.
Allons un peu plus loin dans notre
analyse. La morale idéaliste est une morale où il
ny a plus de bien à atteindre. Lesprit humain est
enfermé sur lui-même et ne peut vouloir rien dautre
en dehors de lui-même. Cest lesprit humain qui trouve
en lui-même la règle de ses actes, règle
qui vaut par elle-même et sans autre motif quelle même.
Emmanuel Kant, le philosophe
préféré des philosophes-moralistes
québécois, enseigne que la loi morale nest plus
lindication des moyens nécessaires pour atteindre le
bien. La règle morale, selon lui, simpose
delle-même. Elle est pure règle idéale et
théorique, indépendante de toute considération
attachée aux résultats de nos actes et aux
données de leur accomplissement. Elle est un impératif catégorique
qui affirme que chacun doit faire telle chose, sans aucun motif, si
ce nest que de dire quil en est ainsi et quil ne
peut en être autrement. La morale idéaliste, en bref,
enferme lhomme en lui-même et ne soumet ses actes
quà son propre esprit.
Cette façon de voir la
morale a des conséquences énormes sur les comportements
humains actuels. La morale idéaliste ne tient pas compte des
circonstances des actes et napplique pas les règles
générales dune manière adaptée
à la diversité des cas. Ce qui compte, pour ce type de
morale, cest quil ny a aucun bien à
atteindre et quil faut se soumettre aveuglement à la
règle, à limpératif, au «tu dois
faire telle chose».
Il sagit ici de conformer les
actes à une vue idéale et théorique de
lesprit. La règle morale vaut par elle-même,
indépendamment des cas et des circonstances, ne connaît
pas dexception, sapplique toujours, engendre le rigorisme. Peu
importe à lidéaliste que dans tel cas
précis lapplication stricte de la règle engendre
le mal : seul lordre idéal des actions
intéresse, et non la réalité avec ses conséquences.
Certains règlements
ecclésiastiques néchappent pas, dans la pratique,
à ce type de morale idéaliste. Les cas sont trop
nombreux pour que nous nous arrêtions trop longuement et chacun
trouvera bien dans son passé, des cas pour illustrer mes
propos. Certains membres de la hiérarchie appliquent certains
règlements tellement à la lettre, quil y a, dans
certaines circonstances, des gestes qui manquent totalement
dhumanité, de respect des personnes, des gestes qui sont
anti-chrétiens, et en contradiction même avec
lÉvangile qui est accueil, fraternité,
rencontre. Nous en aurions long à dire sur ce
sujet. Jai vécu un fait durant
lété 2001 qui a blessé une quantité
énorme de catholiques pratiquants, parce que le
règlement a passé avant le respect des personnes. Je me
suis expliqué sur ce points à mon évêque
et aux personnes concernées. Je ne suis pas certain
davoir été bien compris.
On le voit bien , la morale
idéaliste engendre un divorce entre la morale (la
vraie&ldots;.) et le réel. Toute la mentalité moderne,
la littérature, lenseignement, la gestion des êtres
et des choses sont remplies de cette attitude rigoriste. Au
contraire, toute morale authentique, toute morale de la
responsabilité, ordonne ce quil faut faire en
vue du bien à obtenir. Elle varie donc à
linfini ses injonctions selon la diversité des cas et
des circonstances; ses règles valent dans la mesure où
elles conduisent à un bien réel pour la personne et ne
valent plus quand elles ny conduisent plus.
La morale de la
responsabilité retient un certain nombre de grands
principes : elle laisse ensuite à chacun le soin de les
appliquer dans sa vie personnelle.
g)
Conséquences et
méfaits de la philosophie idéaliste
Lattitude idéaliste
dans laquelle plusieurs générations ont
été formées (déformées ?)
nempêche cependant pas la réalité
dexister. La réalité est bien là, et
lhomme qui ne veut pas la reconnaître, sy
soumettre, sy conformer, se heurte contre elle, à
linstar du véhicule qui prétend refuser de
séloigner de lobstacle sur lequel il file à
toute allure. Lhomme contemporain et les jeunes tout
particulièrement qui ont été
éduqués dans la philosophie idéaliste ne veulent
plus sinsérer au sein de cette réalité qui
les entoure, au sein de cette réalité à laquelle
ils appartiennent et dont ils dépendent forcément.
Lhomme moderne est
«désaccordé» du réel. Cest un
truisme de dire cela aujourdhui. A force de se détacher
du réel, lhomme moderne sest replié
sur lui-même, et il en est arrivé à fonctionner
à vide dans ses propres constructions. Il souffre dune
véritable maladie psychique : il senferme en
lui-même et se crée des mythes, des idéologies,
des fabrications de son esprit, auxquels ils consacrent toutes ses
énergies. La psychologie contemporaine enseigne que la plupart
des cas de névrosés viennent justement de cette rupture
avec le réel.
La manifestation la plus
éclatante de cet état desprit est la façon
avec laquelle on aborde maintenant un problème à
résoudre. Au lieu den regarder toutes les données
telles quelles sont pour rechercher le bien réel
quon peut en tirer en conformité avec le fonctionnement
naturel des choses, les hommes du temps présent
senfermement rapidement à lintérieur de
leur esprit. Ils senferment dans un cabinet de travail avec des
dossiers, des schémas, des statistiques, des calculs. Ils font
des commissions, des études, et ils élaborent des
stratégies dintervention qui ne seront pas, la plupart
du temps, mises en application.
Ils construisent une belle
machinerie, un magnifique système bien rationnel avec des
experts qui pondent un long document qui dormira sur les tablettes
pendant de longues ann&eac