
Fleur de lys, bières
et cannabis
Nestor Turcotte, Matane
Les
Canadiens-français fêtent le 24 juin depuis les
débuts de la colonie. Les premiers feux de la Saint-Jean, en
Nouvelle-France, datent de 1638. Cest Ludger Duvernary,
fondateur de la Société Saint-Jean-Baptiste, qui, le
premier, fait de la Saint-Jean une fête patriotique. La
fête, jusquà ces dernières années,
était aussi profondément religieuse. En 1908, le
pape Pie X proclame officiellement Saint-Jean-Baptiste, patron
des Canadiens-français. Lassistance à la messe
était obligatoire, tout comme un dimanche ordinaire. Les
anciens savent cela.
Dès 1925, la
législature du Québec déclare le 24 juin,
congé férié. Avec larrivée de la
Révolution tranquille, la partie religieuse de la fête
sestompe tranquillement pour faire place à de grands
concerts populaires. Ceux-ci ont lieu sur les Plaines dAbraham
à Québec, ou au Parc Maisonneuve, à
Montréal. C'est le 11
mai
1977, que,
par un arrêté ministériel du gouvernement de René
Lévesque,
le 24 juin devient officiellement le jour de la Fête nationale
du Québec.
Pour les uns, le 24 juin,
cest uniquement, depuis quelques années, la fête
nationale dun peuple apatride, cherchant son
épanouissement hors du cadre fédératif actuel
canadien. Pour les autres, sans nécessairement pour autant
être coupés de cette nouvelle réalité, le
24 juin, cest toujours la fête de la Saint Jean-Baptiste,
avec un accent plus ou moins nationaliste. Et, pour les
«ancêtres», enracinés dans les fibres
dune histoire maintenant oubliée, cette
célébration est liée à ce peuple de
langue française, luttant depuis près de 400 ans en
terre dAmérique. Cest le souvenir vivant des
combats menés par plusieurs générations, afin
de sauvegarder leur langue et leur foi. Il est étonnant
que, dannée en année, les organisateurs de la
Saint-Jean parlent si peu de cette double réalité qui a
marqué lhistoire de notre peuple en terre dAmérique.
Qui plus est, la fête
est devenue carrément un grand «party» qui
senfonce dans la nuit du 23 juin et qui se termine avec les
lueurs du petit matin du 24. Les Plaines dAbraham où
tout a commencé, selon Charlebois, deviennent, de plus en
plus, le lieu de linconscience collective, la place des
jurons les plus divers, des vociférations de toutes sortes,
des excès de boissons, de drogues, où se
mélangent les fleurs de lys et labondance du houblon
démesuré. Le drapeau bleu, fleur de lys aux quatre
coins, est traîné par terre par des fêtards perdus
et désorientés, drapeau parfois redessiné,
métamorphosé, aux mêmes quatre coins, en feuille
de cannabis, symbole de la nouvelle liberté.
Cette année,
sortant des Plaines, où notre peuple, selon lhistoire, a
été dominé, je me suis retrouvé dans la
cohue dune longue rue bloquée, les bouteilles
cassées jonchant le sol, dautres virevoltant dans la
nuit étoilée. Je me suis retrouvé, quelques
instants plus tard, face à mon Parlement clôturé,
agents de police, par walkie-talkie reliés, encerclant le lieu
de notre démocratie, comme si celle-ci sétait
mise à avoir peur, en cette nuit chaude dété.
Et dire quen
ces temps libérés, on ose appelé cela «un
air de fête» pour peuple civilisé. Fêter est
un signe dintelligence dans lhumanité. Au rythme
où le peuple du Québec avance, dans des gestes si
débridés, il ne saura plus tantôt quoi et comment
célébrer. La foi de nos ancêtres vient
dêtre remplacée par le retour à la
fête païenne du solstice dété et cette
langue, fierté de ceux qui lont conservée et me
lont transmise avec fierté, sévanouit dans
les sacres et les jurons dun peuple, qui pour se
différencier, la massacre à longueur de journée.
Il serait
peut-être temps que quelquun redonne à ce peuple
le goût de bien fêter. En rentrant, en cette nuit de la
Saint-Jean, javais, il faut bien vous lavouer, un air de
découragé. Si on veut bâtir pour les prochaines
années, il faudra bien passer à autre chose que de la
bière et du cannabis, cultivé dans nos champs de
blé. La liberté, ça se prend, mais dans la
lucidité. Les quelque 150,000 fêtards de cette
année étaient, en très grande majorité,
issus de la jeunesse à qui tant de choses ont été
cachées. Y a-t-il encore quelquun qui pourrait leur
rappeler et montrer la belle façon de célébrer?
Leur rappeler les racines de notre histoire malmenée par
ceux-là mêmes qui devraient se donner la mission de la
transmettre en ce temps où tout semble mêlé?