
Benoît
XVI : sa conception de la foi chrétienne
Introduction
Lélection de
Benoît XVI a permis à quelques professeurs
duniversité qui enseignent dans certaines facultés
de théologie du Québec ou dailleurs, de sortir
du placard les formules faciles et polarisantes de
«conservateur-progressiste», de «droite-gauche»,
dultra-conservateur et de&ldots; etc. Dans la perspective
religieuse, ces expressions nont aucun sens. Ces mots
lancés sur tous les réseaux de télévision
proviennent dune réalité bien différente
de celle qui préoccupe la grande Tradition ecclésiale.
Ils sont liés à des idéologies politiques.
LÉglise, selon les mots de Pascal, «est
dun ordre qui dépasse, en profondeur et en hauteur, tous
les autres». En termes modernes,
lÉglise catholique, de rite romain, nest pas une
multinationale. Elle est une réalité mystique,
surnaturelle et na aucun rapport avec une organisation
«purement» humaine.
Pour le nouveau Pape, dont je
connais une bonne partie de luvre théologique
il a écrit plus dune trentaine douvrages
la vérité est un élément
fondamental de la vie de lhomme, sinon le principal élément.
Veiller, selon lui, à ce que la foi ne soit pas corrompue
devrait être considéré du moins par les
croyants comme plus estimable que de soccuper de la
santé du corps. La vérité, dit Ratzinger, est
tout partie intégrante de lhomme. Penser, fait la
grandeur de lhomme, affirme Pascal. Aimer lhomme,
cest lintroduire dans la vérité. Et en christianisme,
la Vérité est portée par le Visage
trinitaire de Dieu, réalisant son Amour de
lhumanité, par lenvoi de son Fils
Jésus-Christ, mort et ressuscité pour tous.
En
1985, le cardinal Joseph Ratzinger écrivait ceci : «
Des slogans faciles circulent. Selon lun deux, ce qui compte
aujourdhui, cest seulement lorthopraxie,
cest-à-dire le juste comportement, lamour du
prochain. Le souci de lorthodoxie, autrement dit de «croire
de façon juste», au vrai sens de
lÉcriture lue selon la Tradition vivante de
lÉglise, serait au contraire secondaire, voire
aliénant. Slogan facile, parce que superficiel.
Et le nouveau pape de continuer :
«Dans un monde où, au fond, le scepticisme a
contaminé de nombreux croyants, on tient pour scandaleuse la
conviction de lÉglise quil y a une
Vérité avec une majuscule, et que cette
Vérité peut être connue, exprimée et, dans
une certaine mesure, définie dune façon
précise. Sont également scandalisés des
catholiques qui ont perdu de vue lessence de
lÉglise. Celle-ci nest pas une organisation
seulement humaine, elle doit veiller sur quelque chose dont elle
nest que la dépositaire. Elle doit en garantir
lannonce et la transmission au moyen dun Magistère
qui le présente dune façon adéquate aux
hommes de tous les temps.»
Pour
Benoît XVI, le sens authentiquement catholique de la
réalité «Église» disparaît
silencieusement, sans être expressément rejeté. Beaucoup
ne croient plus quil sagisse dune
réalité voulue par le Seigneur Lui-même. Et
même chez certains théologiens, lÉglise
apparaît comme une construction humaine, un instrument
créé par nous, que nous pouvons par conséquent
réorganiser nous-mêmes librement selon les exigences du moment.
LÉglise est
certes composée dhommes et de femmes qui en forment le
visage extérieur; mais derrière cela, les structures
fondamentales sont voulues de Dieu Lui-même, et sont donc
intouchables. Derrière la façade humaine se trouve le
mystère dune réalité surhumaine sur
laquelle réformateur, sociologue et organisateur nont
aucune autorité pour intervenir. Si, par contre,
lÉglise est perçue comme une construction
humaine, comme une uvre à nous, même les contenus
de la foi finissent par devenir arbitraires : car la foi na
plus dinstrument authentique garanti à travers lequel
elle puisse sexprimer. Ainsi, sans une vision qui soit
surnaturelle et pas seulement sociologique du mystère de
lÉglise, la christologie elle-même perd sa
référence au Divin : à une structure
purement humaine finit par correspondre un projet humain. LÉvangile
devient le projet-Jésus, le projet
libération-sociale, ou tels autres projets qui ne sont
quhistoriques et immanents, qui peuvent sembler encore
religieux mais sont en fait athées dans leur substance.
Il faut donc se rappeler,
selon Benoît XVI, que depuis les tout premiers temps du
christianisme apparaît un «noyau» permanent
et irréductible de la formation de la foi. Lenseignement
de lÉglise sest toujours organisé autour
de quatre éléments fondamentaux : le Credo,
le Notre Père (Pater noster), le Décalogue
(les Dix commandements) et les Sacrements. Le Sermon sur la
montagne résume et couronne le tout. Telle est la base de la
vie du chrétien, telle est la synthèse de
lenseignement de lÉglise fondé sur
lÉcriture et la Tradition. Le catholique y trouve ce
quil doit croire (le Symbole des Apôtres ou le Credo),
espérer (le Notre Père), faire (les
Dix commandements), et lespace vital dans lequel
tout cela doit saccomplir (les Sacrements). Chaque fois
quun baptisé essaie de vivre ces données
fondamentales de la foi, il est lÉglise et il vit en
Église. La quantité na donc rien à voir
avec cette réalité mystique. Un seul
baptisé en Jésus-Christ, mort et ressuscité pour
tous, fait Église. Cest pourquoi,
lÉglise, assistée par lEsprit saint, ne
peut pas mourir. Personne ne sait où est lÉglise
et comment elle se vit au quotidien. Elle est le levain dans la pâte.
LÉglise
nest ni conservatrice ni libérale. LÉglise
nest ni droite ni de gauche. LÉglise, (chaque
baptisé) est servante de son Seigneur. En cela, elle est missionnaire.
Elle proclame, en paroles et en gestes, le Salut apporté en
Jésus à tous hommes de la terre.
Il faudrait plus quune
heure pour saisir une partie de la pensée du nouveau pape sur
ces questions fondamentales. Voyons de plus près quelques
points majeurs de sa pensée.
1- Doute et Foi La
situation de lhomme devant le problème de Dieu
Il
nest pas facile daborder aujourdhui des questions
purement philosophiques et théologiques. On sent, tout de
suite, létrangeté de lentreprise.
Ratzinger, pour nous montrer le sérieux de «laffaire»,
nous rappelle cette page admirable du philosophe danois Søren
Aabye Kierkegaard (5
mai 1813
- 11
novembre 1855),
dans son célèbre apologue du clown criant « au
feu ! ».
Lhistoire se passe au Danemark.
Le feu sétait brusquement déclaré dans un
cirque ambulant. Aussitôt le directeur envoya le clown,
déjà costumé pour le spectacle, au village
voisin, où le feu menaçait de se communiquer
également à travers les maisons de chaume. Le clown se
rendit en hâte au village pour appeler les gens au secours du
cirque en détresse. Mais les villageois, accourus aux cris du
clown, curent à un stratagème habile pour les attirer
au spectacle et se mirent à lapplaudir en riant
jusquaux larmes. Le clown avait plutôt envie de pleurer.
Il sefforça en vain de les conjurer et de leur
démontrer quil ne sagissait pas dune
plaisanterie, mais que le cirque était bel et bien la proie
des flammes. Plus il insistait, plus on riait, plus on trouvait son
jeu excellent. Quand finalement le feu eut gagné le village,
il était trop tard pour intervenir. Tous deux, cirque et
village, furent pareillement ravagés.
Cet apologue montre bien la
situation du théologien moderne. Le clown, impuissant à
se faire comprendre, en serait le symbole. Il nest pas
pris au sérieux. Quoiquil dise, on le classe, on le
catalogue immédiatement. On lécoute
tranquillement et on ne se rend pas compte que la
théologie est une affaire éminemment sérieuse
qui devrait intéresser toute la vie humaine.
Mais à y regarder de
plus près, il faut reconnaître que cet apologue
en dépit de son riche contenu de vérité et de
matière à réflexion simplifie trop les
choses. Car tout se passe, comme si le clown, - cest-à-dire
ici le théologien - possédait toute la
vérité et en apportait le message lumineux. Les
villageois, au contraire, chez lesquels il se rend,
cest-à-dire, les gens qui nont pas la foi,
seraient plongés dans une ignorance totale, dont il faudrait
les sortir en les instruisant. Que le clown change donc de costume,
enlève ses fards et tout sera bien. La chose, en
réalité, est-elle aussi simple?
Suffirait-il, vraiment, de
réaliser laggiornamento, denlever le
maquillage, de laïciser le langage, de professer un
christianisme sans religion, proclamer un message à la carte,
pour résoudre de le problème?
Ce changement de costume
spirituel fera-t-il accourir joyeusement les hommes à
lappel, pour conjurer le feu dont ils seraient menacés
daprès le théologien? Serait-il suffisant, par
exemple, que la foi nouvelle accepte lordination des hommes
mariés ou larrivée de femmes au sacerdoce, le
mariage religieux des gais, lavortement, leuthanasie, le
divorce, le suicide assisté, lhomosexualité, pour
les églises se remplissent? (Voir LActualité,
numéro 15 mai 2005, pp. 42-44).
Un tel espoir paraît
plutôt naïf, à la vue de cette possible
théologie démaquillée, habillée à
la moderne, telle quelle saffiche aujourdhui en
beaucoup dendroits. Si on va au fond des choses, on
saperçoit vite quil ne sagit pas
dune simple question de forme ou de crise vestimentaire.
Si le théologien va au fond des choses, dit Ratzinger, cette
entreprise étrangère devant les hommes de notre temps
lui fera connaître non seulement la difficulté de
se faire comprendre, mais lui révélera en
même temps linsécurité de sa propre foi, la
puissance de lincroyance qui se met au travers de sa propre
volonté de croire.
Sil veut
sincèrement rendre compte de la foi chrétienne, il sera
forcé de voir que le malentendu ne vient pas uniquement de son
costume, quil devrait changer pour arriver à convaincre
les autres. Contrairement à ce quil pouvait dabord
penser, il devra constater que sa situation ne diffère pas
tellement de celle des autres, car il sapercevra de la
présence des mêmes obstacles dans les deux camps, sans
doute sous des formes différentes.
Chez le croyant, il y a la
menace du doute qui, dans les moments de
tentations, fait apparaître brutalement la fragilité de
ce quil croyait être une évidence. Le plus bel
exemple : Thérèse de Lisieux. Pour
elle, le monde invisible était devenu pratiquement une partie
de sa vie quotidienne. La «religion» semblait être
une donnée naturelle de son existence. Elle nous a
laissé, cependant, sur les dernières semaines de sa
passion, des révélations bouleversantes. Ses propres
surs en furent tellement effrayées quelles
jugèrent bon den atténuer lexpression
dans les écrits quelle a laissés. «Des pensées,
dit-elle, que les pires matérialistes peuvent en avoir massaillent.»
Son esprit est pressé par tous les arguments possibles contre
la foi. Elle paraît en avoir perdu tout sentiment. Autrement
dit : dans un monde qui a toutes les apparences de
sécurité, un homme aperçoit subitement le
gouffre béant sous le solide appareil, étayé par
les vérités conventionnelles. Partout où le
regard porte, il ne peut y avoir que labîme sans fond du
néant. Si le croyant ne peut exercer sa foi que sur
locéan du néant, de la tentation et du doute, si
cet océan de lincertitude est le seul endroit où
il puisse lexercer, lincroyant, à son tour, a
aussi ses problèmes. Ce serait une erreur de le
considérer comme celui qui na pas la foi.
Comme nous avons trouvé
le croyant accablé de problèmes, continuellement
menacé de chute dans le vide, ainsi nous serons amenés
à constater lenchevêtrement des destinées
humaines dans le cas de lincroyant.
Il
est loin de pouvoir mener une existence exempte de trouble.
En effet, malgré sa fière attitude de pur positiviste,
débarrassé depuis longtemps de toute tentation de
spéculation métaphysique, ne jurant que par les
certitudes sensibles, il ne pourra jamais se débarrasser de la
question lancinante qui est de savoir si en définitive
le positivisme est la vérité. Ce qui
arrive au croyant, aux prises avec les flots du doute, arrive
également à lincroyant, qui éprouve le
doute de son incroyance. Il ne peut affirmer que cet univers
visible, quil décrète être le Tout,
constitue vraiment tout le réel. Il ne sera jamais
entièrement certain du caractère clos de ce monde
visible qui embrasse, selon lui, la réalité totale. Il
restera toujours tenaillé par le problème de la foi qui
est peut-être quand même lexpression de la
réalité. Ainsi donc, le croyant sera toujours
menacé par lincroyance et lincroyant sera toujours
menacé par la foi et la tentation au sujet de son monde
sensible quils croient définitivement clos.
Voilà, selon
Ratzinger, une description de la situation de lhomme en face
du problème de Dieu. Personne nest capable de
fournir une preuve mathématique de Dieu et de son royaume. Le
croyant lui-même en est incapable pour son propre usage. Mais
lincroyant aura beau, de son côté, de vouloir y
trouver une justification, il néchappera pas à
cette inquiétant «peut-être que cela est-il vrai!»
Autrement dit, le croyant
comme lincroyant, chacun à sa manière, connaîtra
le doute et la foi, sils ne cherchent pas
à se faire illusion à eux-mêmes et à se
dissimuler la vérité de leur être. Personne
ne peut échapper entièrement à la foi; chez
lun la foi sera présente contre le doute, chez
lautre, grâce au doute et sous la forme du doute.
2-Nature de la foi
Quelle
est, selon Ratzinger,la signification de la profession de foi «
je crois aujourdhui », dans la perspective de
notre vie moderne et de notre attitude actuelle devant le réel
dans son ensemble? Quel est le sens de cette attitude
chrétienne, qui trouve son expression originelle dans le mot
CREDO et qui fait cela ne va pas nullement de soi
que lessence du christianisme soit une
«foi ». Nous supposons communément que
«religion» et « foi » sont synonymes et que
chaque religion pourrait être définie comme
«une foi ».
La plupart des religions se
dénomment autrement et possèdent un autre centre de
gravité. Ainsi lAncien Testament, dans sa
totalité, sest désigné, non pas avec le
concept de «foi» mais avec celui de loi. Sa religion
est avant tout une règle de vie, sans exclure toutefois
lacte de foi, qui gagne de plus en plus en importance. La
religiosité romaine, de son côté, a compris
«la religion» comme une observance de rites et de coutumes.
Pour elle, il nest pas essentiel de poser un acte de foi au
surnaturel. Cet acte peut faire entièrement défaut,
sans entraîner linfidélité de cette
religion. Ce qui importe, cest lobservance
scrupuleuse des rites. On pourrait faire ainsi le tour de toutes
les religions. Loriginalité de la religion
chrétienne sexprime essentiellement par le mot CREDO
et qui traduit sa prise de position vis-à-vis de la
réalité par une attitude de foi.
Alors, insistons et posons la
question suivante : quel est le sens de cette attitude foi;
doù vient que nous ayons tant de mal à
insérer notre Moi personnel dans ce «Je crois».
Doù vient quil nous paraisse presque impossible
didentifier notre «JE» daujourdhui -
«JE» absolument irréductible à celui
dautrui avec ce «JE» du CREDO, que des
générations antérieures ont fixé et formulé?
Ne nous leurrons pas :
sincorporer dans ce «JE» du Symbole des Apôtres,
transformer le «JE» schématique de cette formule en un
«JE» personnel et vivant, cela a toujours
été une entreprise irréalisable. Personne
ny arrive parfaitement. A la lumière des recherches
historiques, dit le cardinal, on se rend bien compte, par exemple que la
grande masse ne fait que suivre en troupeau. Le nombre de
ceux qui entrent dans le mouvement profond de la foi se réduit
à très peu. « Si vous aviez la foi gros comme
un grain de sénevé&ldots;». Pourquoi en est-il
ainsi? Cest quun abîme infini sépare Dieu de
lhomme; de par sa nature, lhomme ne peut apercevoir que
ce qui nest pas Dieu. Dieu est essentiellement invisible
à lhomme et se trouvera toujours en dehors de son champ
de vision.
Lhomme est
lêtre qui voit, lêtre dont lespace
vitale semble défini par lespace même de sa vue et
de son toucher. Or Dieu ne paraît pas et ne paraîtra
jamais dans cet espace, quelque dimension que prenne ce dernier. Il
est très important, selon Ratzinger, que le principe de cette
affirmation ait été formulé dans lAncien
Testament : Dieu nest pas seulement lÊtre
qui, actuellement, se trouve en dehors de notre champ de
vision, mais Celui qui est essentiellement en dehors et le restera
toujours, si étendu que devienne notre champ de vision.
Nous trouvons là un
premier aspect de lattitude exprimée par le mot CREDO.
Cela veut dire que lhomme ne considère pas la vue,
louïe et le toucher comme la totalité de ce qui le
concerne; quil ne pense pas que lespace de son monde soit
délimité par sa vue et son toucher; quil cherche une
deuxième forme daccès au réel,
appelée précisément FOI, dans laquelle il
découvre même, de façon décisive, sa vraie
vision du monde.
Le petit mot «CREDO»
renferme une option fondamentale à
légard de la réalité en tant que telle. Il
ne vise pas à exprimer telle ou telle vérité, il
indique une prise de position en face de lêtre, de
lexistence, de sa propre réalité et de la
réalité totale. Il affirme que linvisible,
inaccessible par principe à notre vue, loin dêtre
irréel, constitue au contraire la véritable
réalité, fondement et racine de toutes les autres
réalités. Il affirme que cette cause universelle est
aussi ce qui confère à lhomme une existence
proprement humaine, ce qui rend possible lhomme comme tel,
comme être humain.
Croire,
cest admettre quau plus intime de lhomme existe un
point qui nentre pas dans la catégorie de la vue et du
toucher, un point tangent à linvisible, servant de point
de jonction entre lhomme et lui, absolument indispensable
à la vie.
Une
telle attitude, selon la Bible, appelle un
«retournement», une conversion. La pesanteur
naturelle entraîne lhomme vers le visible, le tangible.
Il lui faut se retourner intérieurement pour constater combien
il passe à côté de ce qui fait son
être propre.
La foi est
la conversion dans laquelle lhomme découvre
quil poursuit une chimère sil se confie au seul
tangible. Et voilà la raison profonde pourquoi la foi
nest pas au bout dune démonstration. Il
faut un retournement de lêtre, condition sine qua non,
pour la recevoir. Et parce que notre pesanteur nous amène sans
cesse ailleurs, notre FOI DOIT SE RENOUVELER SANS CESSE. SEULE
UNE CONVERSION DE TOUS LES JOURS et DE TOUTE LA VIE NOUS FERA
COMPRENDRE LA SIGNIFICATION DU « JE CROIS ».
La
foi a représenté en tout temps un saut par-dessus un
abîme immense. Depuis toujours, la foi apparaîtrait comme
une rupture, comme un bon aventureux hors du monde tangible, parce
quelle comporte toujours un risque, en pariant pour la
réalité de linvisible. Jamais la foi na
été une attitude découlant automatiquement de la
nature humaine; toujours elle a exigé une décision
engageant la profondeur de lêtre, toujours elle a
exigé la conversion de lhomme, qui ne peut
sopérer que par une libre détermination.
3-Le dilemme de la foi dans le
monde daujourdhui
Au gouffre qui sépare
«visible» et «invisible», sajoute la
distance entre «autrefois» et «aujourdhui».
Dans le passé, poursuit
Ratzinger, la notion de «tradition» renfermait tout un
programme; cétait un abri où lhomme
trouvait sa sécurité. En se référant
à elle, on pouvait être sûr de ne pas
ségarer. Aujourdhui règne le sentiment
exactement opposé; la tradition cest ce qui est
périmé; ce qui est dhier. Le progrès
au contraire porte en lui la promesse de lêtre
authentique; aussi lhomme ne sattarde-t-il plus dans la
sphère de la tradition, du passé, il trouve son
milieu vital dans le progrès et lavenir.
Sous cet angle, la foi apparaît à lhomme moderne
comme un stade dépassé, incapable de lui donner une
place dans cet avenir. Tout cela semble être
lantithèse de la grande tradition où la foi prend
racine, dans cet engagement à légard du
passé où elle semble impliquer.
Voilà le scandale de
la foi chrétienne. Ce quon pourrait appeler un
«positivisme chrétien». La foi chrétienne
na donc pas seulement pour objet, comme on pourrait dabord
le supposer, ce qui est éternel et qui en vertu de son
altérité resterait totalement en dehors de notre monde
et en dehors du temps; son objet immédiat, cest
plutôt Dieu qui est entré dans
lhistoire, Dieu fait homme. En paraissant ainsi
combler le fossé entre léternel et le temporel,
entre le visible et linvisible, en nous faisant rencontrer Dieu
comme un homme, lÉternel comme un être soumis au temps.
La foi se reconnaît comme révélation.
Elle introduit
lÉternel dans notre monde. «Nul na jamais
vu Dieu, le Fils unique, qui est dans le sein du Père, lui
la fait connaître». Il est devenu «exégèse
» de DIEU. Jésus a « ex-posé »
Dieu, il la sorti de lui-même, ou comme le dit Jean
dune manière encore plus frappante dans sa
première Épître : «il la
donné à voir, à toucher, à tel point que
Celui que personne na jamais vu, nous pouvons maintenant le
toucher de nos mains» (I Jean, I, 1-3).
Cela semble le «summun»
de la révélation, de la manifestation de Dieu. Mais les
choses se présentent avec une singulière
ambiguïté. Ce qui demeure effectivement pour toujours la
révélation, cela devient en même
temps facteur dobscurité extrême.
Ce qui semble dabord
rapprocher Dieu de nous, au point que nous puissions le toucher, le
voir, suivre ses traces, est devenu le présupposé de la
«mort de Dieu» qui depuis lors commande
irrévocablement la marche de lhistoire et la relation de
lhomme avec Dieu. Dieu sest tellement
rapproché que nous pouvons le tuer; et de ce fait,
semble-t-il, il cesse dêtre Dieu pour nous. Ainsi nous
sommes déconcertés devant cette
«révélations» chrétienne. En la
comparant avec la religiosité asiatique, lon peut se
demander sil neût pas été plus simple
dadorer ce qui est éternel et caché, de sy
abandonner dans la méditation et dy aspirer.
Neût-il pas mieux valu que Dieu nous laissât dans
notre éloignement infini? Naurait-il pas
été plus facile de nous élever au-dessus des
contingences de ce monde, pour percevoir dans une paisible
contemplation le mystère ineffable, au lieu quil faille
maintenant nous livrer «au positivisme de la foi»?
nous limiter à une seule figure et placer le salut de
lhomme du monde sur le bout daiguille, dun point
fortuit de lespace et du temps? Ce Dieu réduit à
un seul petit point nest-il pas condamné à mourir
définitivement dans un monde où lhomme et
son histoire sont relativisés sans pitié et
ramenés à une toute petite poussière dans le Tout?
Alors, est-ce possible de croire
aujourdhui? Avons-nous encore le droit de croire, ou
nest-ce pas notre devoir den finir avec ce rêve et
de nous rendre à lévidence. Quand on entend un
théologien dire que la «résurrection des
morts» signifie seulement que lon doit travailler chaque
jour, sans se lasser, à luvre de lavenir,
pour que naisse un monde nouveau, avons-nous le droit de croire
encore et à soutenir la cause du christianisme par des
acrobaties dinterprétation de ce genre?
Retour à la question
antérieure. De nos jours, nous sommes enclins à ne
considérer que le concret, le «vérifiable»
comme lunique réalité. Mais de quel droit? Ne
convient-ils pas de nous demander avec plus de soin ce quest,
en fait le « réel »? Se limite-t-il à ce
qui est constaté et constatable?
4- Limite de la conception
moderne de la réalité et point dinsertion de la foi
Aux différentes
époques, différentes formes de prise de position
à légard de la réalité :
orientations magiques, métaphysiques et scientifiques (au sens
de science de la nature). Chacune de ces orientations fondamentales a
un certain rapport avec la foi, aucune ne lui est simplement
indifférente. Chacune peut la servir et en même temps la
desservir. Lattitude scientifique moderne, par exemple, est
caractérisée par le fait quelle se limite aux
«phénomènes», à ce qui appartient au
saisissable. Nous avons renoncé à rechercher
len-soi caché des choses, à sonder lessence
de lêtre; cette recherche nous apparaît comme une
entreprise inutile, puisque, en définitive, nous ne pouvons
jamais atteindre le fond de lêtre. Lattitude
scientifique se limite à ce que nous pouvons voir et mesurer.
La méthode expérimentale, par exemple, est fondée
sur cette limitation aux phénomènes. Ainsi
sest créée peu à peu dans la pensée
moderne et dans la vie pratique, une nouvelle conception de la
vérité et de la réalité, qui marque
inconsciemment nos pensées et nos paroles.
a.
Premier stade : la
genèse de lhistorisme
Le premier stade,
préparé par Descartes, reçoit son expression
chez Kant.
(Emmanuel Kant (Immanuel en allemand)
est un philosophe allemand.
Il est né le 22
avril 1724
à Königsberg,
et y meurt le 12
février 1804.
Il est le père de
lIdéalisme allemand). Celui-ci a été le
premier à formuler une idée entièrement nouvelle
de la vérité et de la connaissance. La formule typique
de lesprit moderne concernant le problème de la
vérité et de la réalité. A
léquation scolastique bien connue des philosophes :
« verum est ens = lêtre est la
vérité », il oppose la formule «verum
quia factum =nous ne pouvons connaître que ce que nous
avons fait nous-mêmes».
Cette
nouvelle formule sonne le glas de la vieille métaphysique
et annonce spécifiquement la nouvelle. Ici éclate
avec une netteté inimitable la révolution de la
pensée moderne, en opposition avec le passé. Pour
lAntiquité et le Moyen Âge, lêtre
lui-même est vrai, cest-à-dire connaissable,
parce que Dieu, lIntelligence absolue, la ainsi fait; Il
la fait en le pensant. Penser et faire se confondent dans
lEsprit créateur, le Spiritus Creator. Les
choses sont parce quelles sont pensées par le Créateur.
Dans la perspective antique
et médiévale, tout être est une pensée
de lEsprit absolu. Inversement, puisque tout être est
«pensée», tout être est sens,
«logos», vérité. La pensée humaine
devient de ce fait «re-pensée» de lêtre
lui-même, réflexion de la pensée quest
lêtre lui-même. Or lhomme est capable de
réfléchir sur le logos, le sens de lêtre,
parce que son propre logos, sa propre intelligence est logos de
lunique Logos, pensée de la Pensée, de
lEsprit créateur, Principe de tout être.
Dans cette perspective,
luvre humaine apparaît, à
lopposé, comme contingente et transitoire.
Lêtre est pensée, donc pensable, objet de la
pensée et de la science qui aspire à la sagesse.
Luvre humaine au contraire, est un mélange de
logique et dillogique, qui peu à peu se perd dans le
passé. Elle ne saurait être comprise tout à
fait, car il lui manque la présence nécessaire pour
être objet de vision, ainsi que le logos,
lintelligibilité complète. Pour cette raison,
dans les milieux scientifiques de lAntiquité et au Moyen
Âge, la connaissance des réalités humaines
était regardée comme technè, comme
un savoir purement pratique, non comme une vraie connaissance et une
vraie science. A lUniversité, les arts demeuraient
une simple introduction à la véritable science dont le
propre était de réfléchir sur lêtre lui-même.
Avec Descartes,
soppose le renversement. Il naccepte comme vraiment
certain que les certitudes formelles de la raison,
débarrassée de toutes les incertitudes du donné
de fait. Mais il annonce déjà le glissement vers les
temps nouveaux, lorsquil envisage cette certitude rationnelle
essentiellement à partir de la certitude mathématique,
exaltant les mathématiques comme le type de toute pensée
rationnelle.
Le philosophe italien
Giambattista Vico (1688-1744), disciple dAristote,
déclare que la science réelle est la science des
causes. Mais il tire de nouvelles conclusions à partir
de cet axiome. Si pour connaître vraiment, il faut la
connaissance des causes, alors nous ne pourrons connaître
vraiment que CE que nous avons fait nous-mêmes, car nous
ne connaissons que nous-mêmes.
Ainsi,
à la place de lancienne équation «
vérité/être » il faut mettre la nouvelle
équation «vérité/fait réel»,
car seul est connaissable le factum, ce que nous avons fait nous-mêmes.
Lesprit humain na pas à réfléchir
sur lêtre, il nen a pas la possibilité; son
devoir, cest de réfléchir sur le factum,
sur SA CRÉATION : là est son propre
domaine, le seul que nous pouvons vraiment connaître.
Lhistoire est le domaine des créations de lhomme
et par conséquent lobjet de sa science. Ainsi naît
une humanité nouvelle. On découvre à nouveau
dans le «FATUM» la terre ferme sur laquelle
lhomme pourra reconstruire une nouvelle existence. Le
règne du « fait » commence,
cest-à-dire que lhomme se tourne radicalement
vers SA PROPRE CRÉATION. Il la
considère comme sa seule certitude.
Lhistoire,
dédaignée auparavant comme non-scientifique, devient
maintenant la seule science, à coté des
mathématiques. La méditation sur le sens de
lêtre, regardée jusque-là comme seule digne
dun esprit libre, apparaît dès lors comme une
occupation oiseuse et sans issue qui nest pas un savoir véritable.
Ainsi, la philosophie est
ramenée par Hegel, et de manière
différente par Auguste Comte, père du positivisme, à
un problème dhistoire, où
lêtre lui-même doit être conçu comme
un processus historique. La théologie
elle-même, par le moyen dune sévère
recherche historique, explore les faits passés dans
lespoir de découvrir la vérité
authentique. LÉconomie nationale est pensée dans
la perspective historique chez Marx; les sciences de la nature
elles-mêmes subissent linfluence de cet engouement pour
lhistoire : Darwin conçoit lévolution
biologique comme une histoire de la vie; à la théorie
fixiste préconisant la fixité des espèces
créées, succède la théorie de
lévolution, en vertu de laquelle toutes les choses
viennent les unes des autres et peuvent être ramenées
les unes aux autres. De ce fait, le monde napparaît
plus comme le solide édifice de lêtre, mais
comme un processus dont le développement permanent est le
mouvement même de lêtre.
En dautres termes, lhomme
ne peut connaître le monde quen tant que celui-ci est
son uvre. Il aura beau faire, il lui sera
impossible de regarder au-delà de lui-même, sinon sur le
plan du FACTUM. Là, il est bien obligé de
constater que lui-même est un produit du hasard, le
résultat de transformations millénaires.
Dès lors il se trouve dans une situation extrêmement
singulière. Du moment où, selon un anthropocentrisme
radical, lhomme ne peut connaître que son uvre
propre, il se voit réduit à saccepter comme un
produit purement fortuit, comme un simple «factum» (voir
Sartre, Gide, et les autres). Et le voilà tombé de ce
ciel quil avait pour origine; il ne lui reste que la terre des
faits, cette terre où il sefforce de
déchiffrer, à la bêche, la laborieuse histoire de
son devenir.
b.
Deuxième stade :
lopérationnel
«Verum
quia factum», qui
ne cherchait la vérité que dans lhistoire,
était naturellement insuffisant. Cent ans plus tard,
Marx devait lui donner son complément : «
Jusquà présent les philosophes ont
interprété le monde de différentes
manières, il sagit maintenant de le transformer.»
Il définit ainsi lobjet de la philosophie dune
façon totalement nouvelle. Suivant le langage de la tradition
philosophique, on pourrait dire que laxiome « verum
quia factum » - est connaissable et vrai ce que lhomme
a fait» et quil peut dès lors contempler est
remplacé par laxiome nouveau : «verum
qui faciendum» - la vérité
dont il sagit maintenant est celle de «lopérationnel».
Autrement dit, la
vérité à rechercher ne se trouve pas dans
lêtre ni même dans les événements
antérieurs, mais dans la transformation du monde, dans
lorganisation du monde; cest la vérité qui
se rapporte à lavenir et à laction.
Ainsi
le règne de la technique supplante celui de lhistoire.
Lhistoire subit une crise. Le fait brut et sa certitude
prétendue absolue nexistent pas en réalité.
Car au fait sajoute fatalement lambiguïté
de son interprétation. Ainsi prit corps, toujours
plus, la conviction que lhomme ne pouvait connaître en
dernière analyse que ce qui est à chaque instant
expérimentalement renouvelable.
Tout ce qui relève de
témoignages indirects (le passé), nous échappe
toujours en partie malgré les documents. Seule
lexpérience renouvelable, devient le seul critère
de certitude absolue. Objet de transformation par le travail, le factum
, a donné naissance au faciendum , à
ce qui «faisable», en quoi le «factum»
trouve sa justification.
On en arrive, affirme
Ratzinger, au primat de «lopérationnel»
de «ce-qui-est-à-faire» sur «ce-qui-a-été-fait».
Ce nest pas en étant le gardien du musée de son
passé que lhomme pourra dominer son présent.
La technique, voilà le véritable domaine de
lhomme, de ses possibilités, de ses obligations. Ce qui
jusquà présent se trouvait au bas de
léchelle sest haussé au sommet; de là
un nouveau changement de perspective : dans
lAntiquité et au Moyen Âge, lhomme sest
intéressé à lAbsolu; puis, durant le
règne éphémère de lhistoire, il
sest tourné vers le passé, maintenant, le faciendum
, «lopérationnel» loriente vers
lavenir, vers ce quil peut créer lui-même.
Si, auparavant, en vertu de la théorie de
lévolution, il a dû se résigner à
nêtre par son origine que «de la terre», un pur
hasard de lévolution, sil a pu être
déçu par une telle science et sil sest
senti dégradé, désormais il naura plus
à sen troubler, car il pourra, quelle que soit son
origine, envisager sans crainte son avenir, il pourra se hisser au
niveau que lui-même se fixera; rien ne lempêche de
se faire Dieu, dont désormais la place est à la fin, en
tant que «faciendum», comme visée de son
opération, et non plus au commencement en qualité de
logos, de sens.
La cybernétique ne vise que cela : créer un
homme nouveau. Les possibilités de lhomme de
prévoir et daccomplir sa propre transformation
présentent un problème bien plus urgent que la question
de son origine.
4- Point dinsertion de la foi
La théologie, essayant de sadapter à la
problématique de lhistoire, qui réduisait la
vérité aux faits, avait essayé de
présenter la foi elle-même comme de lhistoire. A
première vue, elle ne pouvait que se féliciter de cette
tournure. Car enfin, par son contenu essentiel, la foi
chrétienne se réfère à lhistoire.
Bien des affirmations bibliques ont un caractère historique et
non pas métaphysique. La théologie devait donc
apparemment se réjouir, en voyant la métaphysique
relayée par lhistoire. Il pouvait même sembler que
son heure à elle était maintenant venue.
Mais lorsque la technique se mit à détrôner
de plus en plus lhistoire, un tel espoir fut vite
déçu. Alors une nouvelle idée se fait jour et
lon éprouve le besoin détablir la foi non
plus sur le plan du fatum, mais sur celui du faciendum et
de la présenter, grâce à une
«théologie politique», comme un ressort de la
transformation du monde.
Voyant le monde se tourner résolument vers
lopérationnel, lon veut y répondre en
transposant la foi elle-même sur le même plan. (Voir la
théologie de la libération). Loin de moi la
pensée de vouloir taxer ces deux tentatives dabsurdes,
dit le nouveau pape. Ce serait les méconnaître.
Toutes deux ont mis en lumière certains aspects
essentiels plus ou moins négligés. La foi
chrétienne, dune part, se réfère à
des faits. Elle est située dune manière
très spécifique sur le plan historique. Dailleurs,
ce nest pas hasard si lhistorisme et lhistoire se
sont développés dans la sphère chrétienne.
Dautre part, il est certain que la foi nest pas sans
incidence sur la transformation du monde, sur son organisation, en
élevant sa protestation contre linertie des institutions
humaines et contre les profiteurs.
On ne peut nier que dans les deux cas un aspect réel de
la foi chrétienne, resté trop longtemps caché,
nait été mise en relief. La foi chrétienne
est liée de façon décisive aux forces dynamiques
essentielles de notre temps. Nous avons donc une chance unique de
comprendre dune manière toute nouvelle la structure de
la foi en la situant entre le factum et le faciendum;
la théologie a le devoir de percevoir et de saisir cette
occasion pour découvrir et combler les lacunes du passé.
Cependant, sil ne faut pas se hâter de condamner,
une mise en garde simpose tout de même. Car dans la
mesure où ces deux tentatives deviennent exclusives, pour
situer la foi uniquement sur le plan du factum et du faciendum,
on masque finalement la véritable signification de la
profession de la foi chrétienne. En effet, en disant «JE
CROIS», le chrétien ne veut pas dabord esquisser un
programme pour la transformation du monde, et il ne veut pas non plus
se considérer comme un simple chaînon au bout de la
longue suite des événements du passé.
Pour souligner son caractère particulier, Ratzinger
affirme que le processus de la foi nappartient pas à la
relation «savoir/faire», qui caractérise une
pensée centrée sur
l«lopérationnel»; il comprend
plutôt une relation totalement différente «Prendre
appui/comprendre».
6. Foi :prendre appui/comprendre
En opposant les relations «prendre appui/comprendre»
et «savoir/faire», Ratzinger fait allusion ici à un
verset biblique concernant la foi, pratiquement impossible à
traduire. Luther a essayé de rendre le jeu de mots profonds
dans la formule : « Si vous ne croyez pas, vous ne
subsisterez pas». Plus littéralement lon
pourrait traduire : «Si vous ne tenez pas à moi,
vous ne tiendrez pas» (Is 7, 9).
Cest le sens du mot « AMEN ». La racine mn
(amen) comprend à elle-seule plusieurs significations, dont
la parenté et les nuances font la subtile richesse de ce
verset. Elle peut signifier : vérité,
solidité, ferme appui; ou encore : fidélité,
se fier, se confier, prendre appui, avoir foi. Ainsi croire en Dieu,
cest adhérer à Dieu et grâce à cette
adhésion, lhomme gagne un appui ferme pour sa vie.
Croire, cest prendre pied, sappuyer avec confiance sur le
fondement de la parole de Dieu. Les Septante (traduction grecque de
lAncien Testament) ont traduit ce verset, en
linfléchissant dans le sens de la pensée
grecque : «Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez
pas». Selon certains exégètes, dit le
cardinal, nous assisterions ici au processus
dhellénisation, déviation de la pensée
biblique originelle. La foi aurait été
intellectualisée. Au lieu dexprimer lattitude
confiante qui sappuie sur la parole indéfectible de
Dieu, la foi est mise en relation avec lintelligence, avec la
raison, et placée sur un plan totalement différent et
complètement inadéquat.
Il y a sans doute une part de vérité. Mais,
à mon sens, on peut dire que le rapport à
lensemble et dans des catégories différentes,
lessentiel est sauf. Le mot hébreu, qui exprime une
prise de position du croyant, nest nullement
lélément intellectuel.
En attendant, nous pouvons reprendre le fil de nos
considérations et dire : la foi se situe donc sur un plan
totalement différent de celui de
«lopérationnel». Dans son essence, elle
traduit la confiance en une réalité qui nest pas
et ne peut pas être luvre de nous-mêmes, et
qui pour cette raison est le fondement de notre activité. On
ne saurait jamais la rencontrer ni en aucun cas la trouver sur le
plan de «lopérationnel», sur le plan du factum
et du faciendum. Si lon essayait de
«létaler sur la table» et den donner une
preuve dans le contexte «opérationnel», on ferait
fausse route, on irait à léchec.
Les deux formes doivent exister : la pensée
mathématique ordonnée à
«lopérationnel» et la pensée
spéculative qui réfléchit sur lêtre.
Notre époque, uniquement préoccupée par de
«lopérationnel», risque doublier le
retour sur lui-même, de réfléchir sur le sens de
son être. Sans doute que cette tentation est de tous les temps.
Au XIIIe siècle, le grand théologien franciscain
Bonaventure se crut obligé de reprocher à ses
collègues de la faculté de philosophie à Paris,
davoir appris à mesurer le monde, mais davoir
désappris à se mesurer eux-mêmes.
Autrement dit, la foi telle que le CREDO la conçoit
nest pas une forme inachevée du savoir, une opinion que
lon pourrait ou devrait transposer en termes de savoir
opérationnel. Par son essence, elle est plutôt une autre
forme dattitude spirituelle qui se juxtapose, avec son
caractère personnel et autonome, au savoir opérationnel,
auquel on ne saurait la ramener et dont elle ne dérive en
aucun cas. Car la foi nest pas ordonnée au domaine de la
technique et de lhistoire, bien quelle ait rapport aux
deux. Elle est du ressort des options fondamentales de lhomme,
qui demandent inévitablement une réponse. Cette
réponse, de par son essence, ne peut revêtir quune
forme , que nous appelons la foi.
Tout homme doit prendre position, dune manière ou
dune autre, à légard des options
fondamentales de lexistence. Il ne peut le faire que sous la
forme dune foi. Il y a un domaine que nadmet pas
dautres réponses que la foi; il nest au pouvoir de
personne de léviter entièrement. Dune
certaine manière, tout homme est obligé davoir
une FOI .
La tentative la plus convaincante jusquà
présent, de faire coïncider lattitude de foi avec
lattitude du savoir pratique, a été faite avec le
marxisme et dans une certaine mesure, avec la théologie de la
libération. Car ici, le faciendum, lavenir que
lhomme doit édifier de ses propres forces,
représente en même temps le «sens de
lhomme», de sorte que ce sens donné normalement par
la foi est donné ici sur le plan de lopérationnel.
De ce fait le marxisme est allé à lextrême
limite de la pensée moderne. Il semble avoir réussi
à faire entrer entièrement le sens de lhomme dans
«lopérationnel» au point de le faire
coïncider. Mais à y regarder de plus près, on
saperçoit que lui non plus na pas trouvé la
solution de la quadrature du cercle. Car il ne saurait
démontrer que «lopérationnel» soit le
véritable sens de la vie. Il ne peut que le promettre et en
faire un objet de foi.
Alors, posons encore la question : QUEST QUE LA FOI?
Nous dirons : elle est la forme, irréductible au savoir
et sans commune mesure avec lui, dune prise de position de
lhomme à légard de la réalité;
elle est ce qui donne le sens, fournissant une base à la vie
humaine, sens préexistant au calcul et à laction
de lhomme, sans lequel, en définitive, il ne saurait ni
calculer ni agir, faute de fondement indispensable. En
vérité, lhomme ne vit pas seulement du pain de
son activité technique. Il est HOMME ; il vit de ce qui
lui précisément propre : de la parole, de
lamour et du sens. Le sens est le pain qui fait vivre le
tréfonds de son être. Sans la parole, sans le sens, sans
lamour, lhomme sombre dans le désespoir, même
sil jouit du confort et de labondance.
On sait combien la situation du «je nen peux
plus» éclôt très souvent au sein même
de la richesse matérielle ! Or le sens ne provient pas du
savoir. Personne nest capable de se tirer soi-même du
marais de lincertitude et du désespoir; et ce nest
pas une série de syllogismes, de preuves logiques, par un «cogito
ergo sum» comme Descartes pouvait encore le penser, que
nous y arriverons. Un sens que lon se donne à
soi-même na pas de sens en dernier ressort. Le sens,
cest-à-dire le fondement sur lequel repose toute notre
existence, nous ne pouvons le créer nous-mêmes, nous ne
pouvons que le recevoir.
Croire en chrétien veut dire : se confier au sens
qui me porte et qui porte aussi le monde; le regarder comme un roc
solide sur lequel je puis mappuyer sans crainte. Suivant le
langage traditionnel, nous pourrions dire : croire en
chrétien, cest faire de son existence une réponse
à la parole, au LOGOS, racine et fondement de toutes choses.
Cest admettre que le sens qui ne dépend pas de nous,
nous est déjà donné, de telle manière
quil nous suffit de le saisir et de nous y abandonner. En
conséquence, la foi chrétienne, cest
reconnaître que LE DON PRÉCÈDE LACTION
sans pour autant déprécier laction ou même
la déclarer inutile. Cest parce que nous avons
reçu quil nous est possible de «faire». Et
puis, comme nous lavons dit, la foi chrétienne accorde
plus de réalité à linvisible quau
visible. Elle professe le primat de linvisible comme
étant le vrai réel qui nous porte et qui nous permet
ainsi daffronter avec assurance le monde visible, conscient de
notre responsabilité devant lInvisible, racine de toutes choses.
De ce fait, la foi chrétienne on ne peut le nier
représente un double défi à lattitude
préconisée par la vision du monde moderne. Le
positivisme et le phénoménologisme nous incitent
à nous limiter au «visible», au
«phénomène», dans le sens le plus large du
mot. La technique nous invite à faire confiance à la
«praxis», qui fournira un point dappui solide, Or, le
primat, accordé à linvisible et à
laccueil dun don, va dans le sens diamétralement
opposé. Voilà pourquoi le saut de la foi dans
lInvisible devient difficile de nos jours.
7- La foi raisonnable
Ces réflexions montrent combien le premier et le dernier
mot du CREDO - « Je crois » et le mot « AMEN » -
se rejoignent harmonieusement, encadrant les propositions
indiquant la dimension intime de tout le contenu. Dans cet accord du
CREDO et de lAMEN apparaît le mouvement spirituel qui
anime tout.
Le mot hébreu « AMEN », nous lavons vu,
appartient au même radical que le mot «FOI». Ainsi
AMEN est comme lécho de «croire» :
sappuyer avec confiance sur une assise solide,
indépendante de nos efforts et de nos calculs, mais qui nous
porte pour cette raison même; sen remettre à ce
«SENS» qui nous précède, qui est le fondement
du monde et qui nous octroie la liberté de créer.
Toutefois, agir ainsi, ce nest pas se livrer aveuglement
à labsurde. Bien au contraire, cest aller vers le
LOGOS, vers la RATIO, vers le sens et donc vers la
vérité elle-même; car en fin de compte, la basse
sur laquelle lhomme prend appui ne peut et ne doit être
que la vérité même qui se révèle.
Par là nous nous heurtons, de façon imprévue,
à une dernière antinomie entre la foi et le savoir opérationnel.
Ce dernier, en effet nous lavons vu se
limite logiquement au positif, au fait mesurable; il fait donc
abstraction de la vérité. Ses grands succès, il
les obtient en renonçant au problème de la
vérité; il se contente de vérifier la
«vérité» du système, dont
lhypothèse doit être confirmée par le bon
fonctionnement de lexpérience. Autrement dit, le savoir
opérationnel ne se préoccupe pas de len-soi
des choses, mais uniquement de leur utilité pour nous. La
conversion vers le savoir opérationnel est une
conséquence de cet abandon de l «être-en-soi»,
pour ne le considérer quen fonction de la
rentabilité. La transposition du problème de
lêtre sur le plan du factum et du faciendum
a nécessairement entraîné un changement radical
du concept de la vérité elle-même. A la
vérité de l «être-en-soi»
sest substituée lutilité des choses pour
nous, confirmée par «la vérité» des
résultats. Il faut reconnaître que seule cette
vérité-là se prête à notre
vérification, à laquelle lêtre
lui-même se dérobe.
Par son attitude de foi, exprimée dans ce le petit mot
AMEN, comprenant les sens apparentés de : se fier, se
confier, fidélité, fermeté, base solide,
être debout, vérité, le chrétien entend
affirmer quil na dautre fondement que la
vérité, qui seule peut lui donner un sens.
Ainsi, lacte de foi implique essentiellement la
conviction que le LOGOS, le fondement «rationnel» sur
lequel nous nous appuyons et qui est porteur de sens, ne peut
être que la vérité. Un sens qui ne serait pas la
vérité serait tout simplement un non-sens. Il y a toute
une vision du monde dans ces deux mots AMEN et LOGOS, qui signifient
à la fois : sens, fondement et vérité.
Ainsi la foi, on le voit, dans son essence, ne consiste pas en
une accumulation de paradoxes incompréhensibles; et lon
voit combien il est contre-indiqué de vouloir se retrancher
derrière le mystère, comme il arrive pourtant assez
souvent, pour pallier la défaillance de lintelligence
Quand la théologie en arrive à toutes sortes
dinepties et quelle veut, en recourant au mystère,
non seulement les excuser mais encore, si possible, les canoniser,
elle fait preuve de méconnaissance de la vraie notion de
«mystère». En effet, le mystère nest
pas la négation de lintelligence : il permet
plutôt à la foi dêtre une certaine
intelligence. Sil est vrai que la foi nest pas un savoir
sur le modèle du savoir opérationnel avec la
possibilité de vérification, et quelle ne peut
que se couvrir de ridicule si elle sobstine malgré tout
à vouloir paraître sous cette forme, il nen est
pas moins vrai que le savoir opérationnel vérifiable,
qui se limite essentiellement au phénomène et au
fonctionnel, est à son tour incapable de trouver la
vérité, quen vertu de sa méthode il veut
systématiquement ignorer.
Le mouvement dapproche vers la vérité de
lêtre doit revêtir la forme du
«comprendre» et non pas celle du «savoir» :
comprendre le sens auquel lon sest confié. Il faut
ajouter nécessairement que la possibilité de comprendre
ne nous est ouverte que dans la mesure où nous nous confions
ainsi, où NOUS PRENONS APPUI.
Lun ne va pas sans lautre; car comprendre veut dire que
le sens reçu comme fondement est saisi et conçu comme
SENS. Cest là, dit Ratzinger, la vraie
signification de ce que nous appelons «comprendre» :
concevoir le fondement, sur lequel nous nous appuyons, comme
étant sens et vérité, reconnaître que ce
FONDEMENT représente LE SENS.
Sil en est ainsi, comprendre, loin de sopposer
à croire, continue lélément le plus
propre. En effet, connaître le monde dans sa
fonctionnalité, comme nous le permet aujourdhui
admirablement la pensée technique et scientifique, ce
nest pas encore COMPRENDRE LE SENS DU MONDE ET DE
lÊTRE. On ne peut comprendre quà
partir dune foi. Aussi la théologie, comme DISCOURS SUR
DIEU qui fait comprendre, comme discours conforme au LOGOS (= rationale :
qui comprend de façon raisonnable), est-elle une tâche
primordiale de la foi chrétienne.
Cest à ce point de vue aussi quil faut
rattacher le droit imprescriptible de lélément
grec dans le christianisme. Ce nest pas par hasard si le
message chrétien, dans son élaboration, a
dabord pénétré dans le MONDE GREC,
et sest mêlé au problème de
lintelligibilité et de la vérité. On ne
saurait dissocier CROIRE et COMPRENDRE, de même que lon
ne peut SÉPARER CROIRE ET PRENDRE APPUI, car, «prendre
appui» et «comprendre» sont indissolublement liés.
Toutes ces réflexions ne nous ont pas encore
dévoilé la caractéristique la plus profonde de
la foi : son ouverture sur un ETRE PERSONNEL.
La foi chrétienne est plus que loption pour un
principe spirituel du monde. Sa formule centrale ne dit pas : «Je
crois à quelque chose», «Je crois en un
être supérieur», mais «JE CROIS EN TOI».
Elle est rencontre avec lhomme Jésus, et elle
découvre dans une telle rencontre que le SENS DU MONDE
EST UNE PERSONNE.
Par sa vie dans le Père, par
limmédiateté et la densité de ses
relations avec Lui, il est le TÉMOIN DE DIEU, en qui
lintouchable peut être touché, linfiniment
Éloigné est devenu tout proche. Plus, il nest pas
seulement le témoin, il est LA PRÉSNCE DE
LÉTERNEL LUI-MÊME DANS CE MONDE. Dans sa vie, dans
la donation totale de lui-même pour les hommes, le sens de la
vie se révèle comme une présence, sous la forme
de lamour, qui maime moi-aussi et qui fait que la vie
vaut la peine dêtre vécue, grâce à ce
don incompréhensible dun amour qui nest pas
menacé par une fin ou troublé par
légoïsme. Le sens du monde, cest le
«TU», non pas celui dune interrogation qui resterait
elle-même en quête de réponse, mais le
«TU» qui le fondement de TOUT, sans avoir besoin
daucun autre fondement.
Ainsi croire, cest trouver un «TU » qui me
porte et qui mapporte la promesse dun amour
indéfectible, malgré laccueil humain
obligatoirement imparfait, un amour qui non seulement aspire à
léternité mais qui la donne de fait.
« Je crois en TOI », de la découverte de Dieu
dans le visage de lhomme Jésus de Nazareth.
Bien sûr, cela ne supprime pas la réflexion.
«Es-tu bien celui-là?» En une heure
dangoisse, Jean-Baptiste envoya ses disciples poser la question
à Jésus. Le croyant éprouvera toujours le
lancinement de ce clair-obscur, dont le halo lentoure comme
dune prison noire, dans laquelle il ne pourra
séchapper. Ajoutez à cela
lindifférence du monde, qui continue son cours comme si
rien ne sétait passé.
«Es-tu bien celui-là?» : cette question
doit être posée non seulement par honnêteté
intellectuelle, et à cause de la responsabilité
encourue par notre raison, mais aussi à cause de la foi
profonde de lamour, qui désire connaître toujours
plus Celui à qui il a accordé son « OUI
», pour mieux laimer. Toutes ces lignes
étaient ordonnées en dernière analyse à
cette question et gravitent autour de ce principe fondamental de
notre confession de toi : «JE CROIS EN TOI,
JÉSUS DE NAZARETH» en TOI qui est LE SENS (Logos) du
monde et de ma vie.
Conclusion
Notre formule du CREDO est un reste dun dialogue
primitif : «Crois-tu Je crois». La foi
nest pas le résultat délucubration du MOI
solitaire, qui se forgerait des idées et qui,
détaché de tout, rêverait tout seul à la
vérité. Elle est le fruit dun dialogue,
lexpression dune audition, dun accueil et dune
réponse, par laquelle lhomme, grâce
léchange entre le «JE» et le «TU»,
sinsère dans le « NOUS » de ceux qui partagent
la même foi.
Paul dit dans la lettre aux Romains : «La foi
naît de la prédication» (Rm 10, 17). La foi
naît de la «prédication», et non de la
«réflexion», comme cest le cas de la
philosophie. De sa nature, elle ne vise pas à concevoir ce qui
concevable, au point de constituer finalement un fruit de ma
pensée. Sa caractéristique, cest de naître
vraiment de la prédication; elle est accueil
dune donnée, non un produit personnel.
Lexercice de ma pensée sur lobjet de la foi est
toujours «re-pensée», ré-flexion sur ce que
jai entendu et reçu. Les premiers évêques
ne faisaient quune chose : il prêchait. Ils
nallaient pas à des réunions de pastorales, comme
le font trop souvent aujourdhui les pasteurs de nos paroisses.
Augustin prêchait. Son uvre le montre. Lire ses sermons.
Les curés devraient être occupés à une
chose : la prédication. Comme le curé dArs !
En dautres termes, dans la foi, il y a une priorité
de la parole sur la pensée, priorité qui la
différencie davec la philosophie. La philosophie est le
produit de la réflexion, que lon essaie ensuite de
traduire en paroles, du reste toujours secondaire par rapport à
la pensée et, en principe, susceptibles dêtre
remplacées. La foi, au contraire, se présente à
lhomme de lextérieur; cest là sa
marque caractéristique. Elle nest pas
répétons-le une idée personnelle,
mais la parole dun autre; elle nest ni
conçue ni pleinement concevable par moi; à ce titre
précisément elle matteint, minterpelle et mengage.
La double structure : une interpellation venant du dehors
« Crois-tu?» et ma réponse «Je
crois», lui est essentielle.
Rien danormal donc, si lon est amené à
dire : ce nest pas à la suite dune recherche
privée que jai trouvé la foi, mais je lai
reçue, elle ma, pour ainsi dire devancé. La foi
ne peut pas et ne doit pas être le fruit de la réflexion.
Lidée que la foi devrait jaillir de nos
réflexions personnelles, quon devrait la trouver par le
moyen dune recherche privée, manifeste un certain
idéal, une certaine attitude de pensée qui
méconnaît le caractère propre de la foi.
La foi nest pas de mon cru. Elle se présente
à moi venant du dehors. La parole de foi nest pas
adaptable à loisir. Elle nest pas interchangeable. Elle
mest «imposée» déjà toute
préparée. Elle devance ma pensée. De là
découle la priorité de la parole sur la pensée.
Ce nest pas la pensée qui crée les paroles mais
la parole déjà constituée qui trace la voie
à la pensée spéculative.
A cela se rattache le caractère social de la foi.
Cest là une deuxième différence de
structure par rapport à la pensée philosophique qui est
essentiellement individualiste. La philosophie, de sa nature, est
luvre dun particulier qui médite comme tel
sur la vérité. La pensée, ce qui jai
conçu, mappartient du moins apparemment, puisquelle
vient de moi. Pour ce qui est de la foi, ce qui est premier,
cest la parole proclamée. Le philosophe se met
dabord en quête dune vérité
personnelle et après seulement il cherchera à la
communiquer à dautres. La foi, au contraire, est
dabord appel à une communion, appel à
lunité de lesprit par lunité de la
parole. Dès le départ, elle a un sens social :
créer lunité de lesprit par
lunité de la parole. En deuxième lieu seulement,
elle ouvre la voie à chacun pour son aventure personnelle vers
la vérité.
Une dernière remarque fort importante. Tout le contenu de la
foi chrétienne est inséparablement lié à
la profession du baptême qui signifie : assentiment,
renonciation, conversion, retournement de lêtre, nouvelle
orientation de vie. La doctrine chrétienne nexiste pas
sous la forme dénoncés, séparés
comme des atomes, mais dans lunité du SYMBOLE,
nom donné par lÉglise primitive à cette
profession de foi baptismale.
Le mot «symbole» vient du grec symballein :
mettre ensemble, réunir. Une coutume antique en constitue
larrière-plan : deux parties adaptables dun
anneau, dun bateau ou dune tablette, comptaient comme
signe de reconnaissance des hôtes, des messagers, ou de
partenaires dun traité. Le fait dêtre en
possession dun morceau correspondant donnait droit à un
certain objet ou simplement à lhospitalité. Le
symbole est un élément qui renvoie à un autre
élément destiné à le compléter,
pour créer ainsi une connaissance et une unité
réciproque. Il est expression et moyen dunité.
La désignation de la confession chrétienne comme
«symbole» indique profondément sa vraie nature. Car
tel est le sens des formulations dogmatiques de la primitive
Église : permettre une confession commune de Dieu, une
adoration commune. Comme tel, le symbole, renvoie à
lautre, à lunité de lesprit dans
lunité de la Parole.
Le dogme (ou le symbole) implique toujours une
détermination de la terminologie qui, sous langle de la
pensée, aurait pu être différente, mais qui, en
tant que formulation, a son sens bien précis :
créer la communion dans lexpression de la foi. Le dogme
nest pas un énoncé isolé qui aurait sa
raison dêtre pour soi et en soi, il est lexpression
de notre culte, la forme de notre conversion, par laquelle nous nous
tournons non seulement vers Dieu, mais encore les uns vers les autres
pour sa commune glorification.
De tout cela, il ressort que chaque homme ne détient la foi
que comme «symbole», comme une pièce
incomplète et brisée, qui ne saurait trouver son
unité et son intégralité quen
sunissant aux autres. Doù la
nécessité de lÉglise. Réalité
mystique quil faut distinguer du «personnel
clérical» (Jacques Maritain).
La foi demande lunité. Elle appelle les
frères et les surs dans la foi. Elle est essentiellement
orientée vers lÉglise. LÉglise
nest pas une institution secondaire, formée à
partir didées sans rapport avec elle, tout au plus un
mal nécessaire. LÉglise est partie
intégrante de la foi, dont le sens est la confession commune
et ladoration commune.
LÉglise, dans sa totalité, ne
détient, elle aussi, la foi que comme «symbole»,
comme une moitié brisée, qui nest
vérité que par sa relation avec lInfini, à
ce qui est tout autre, et à quoi elle vise au-delà
delle-même. La foi ne peut sapprocher de Dieu
quà travers cette brisure infinie du symbole, à
travers ce dépassement perpétuel de lhomme.
Permettez-moi de retourner à mon ami Augustin,
évêque dHippone, mort en 430. Dans ses Confessions
( VIII 2 ) il raconte comment la conversion au
christianisme du célèbre philosophe Marius Victorinus,
a été décisive pour lui-même. Victorinus
avait refusé dentrer dans lÉglise, en
effet, sous prétexte quil possédait dans sa
philosophie tout lessentiel du christianisme et quil
était daccord avec les données fondamentales de
la doctrine chrétienne. Puisquil pouvait, grâce
à sa spéculation philosophique, considérer comme
siennes les idées chrétiennes centrales, il navait
pas besoin dinstitutionnalisation de ses convictions par
lappartenance à une Église. Il voyait dans
lÉglise comme beaucoup de gens cultivés
dhier et daujourdhui un platonisme pour le
peuple, dont il pouvait se dispenser en qualité de platonicien
supérieur. Pour lui, seule lIdée comptait.
En entrant finalement quand même dans
lÉglise, et devenu chrétien en dépit de
son platonisme, Marius Victorinus a reconnu lerreur
fondamentale dune telle opinion. Le grand platonicien avait
compris que lÉglise était plus et autre chose
quune simple institutionnalisation et organisation
didées. Il avait compris que le christianisme
nétait pas un système de connaissance. Mais LA
SEULE ET UNIQUE ET AUTHENTIQUE VOIE.
Il avait compris que le «nous» des croyants nest
pas un simple accessoire pour petits esprits. Il avait compris que
le «nous» était en un certain sens la chose
elle-même. La communauté ecclésiale était
une réalité qui se situe sur un autre plan que la
simple «idée». Si le platonisme donne une idée
de la vérité, la foi chrétienne, elle, donne la
vérité comme LA vérité de lHomme.
La vérité qui nest que connaissance, qui
nest quune simple idée, reste sans dynamisme; mais
en devenant une voie pour lhomme (la seule et unique voie
authentique pour lhomme), une voie qui le sollicite, quil
peut et doit prendre, ELLE DEVIENT LA VÉRITÉ DE LHOMME.
Ces propos, repris par le pape dernièrement, nont donc
pas à nous choquer. Ils sont exactement ceux quil doit
tenir comme chef de lÉglise catholique. Il ne faut
pas sétonner que les catholiques choisissent de temps en
temps des papes catholiques qui se donnent comme mission de conserver
le dépôt de la foi.
Font donc partie intégrante de la foi selon le
Saint-Père : la confession de la foi, la parole et
lunité créée par elle, la participation au
culte de la communauté et finalement lappartenance
à lÉglise, le fait dêtre avec les
autres. La foi chrétienne nest pas une idée,
mais une vie; elle nest pas esprit qui se replie sur
lui-même, mais incarnation, esprit dans le corps de
lHISTOIRE et de la SOCIÉTÉ. Elle nest
pas mystique de lidentification de lesprit avec Dieu,
mais obéissance et service : dépassement de soi,
libération de soi précisément par la mise au
service du transcendant qui nest luvre ni de mes
mains ni de mon intelligence; devenir libre en se mettant au service
du TOUT.
20 avril 2005
*
En consultant les récentes publications religieuses,
japprends que les Éditions du Cerf
rééditeront, au printemps 2005, le livre qui inspire
ces propos : Foi
chrétienne,, hier et aujourdhui,
23,785 Euros. (39.95 $). A acheter absolument !
uvres du cardinal Ratzinger
Liste non exhaustive :