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Qu’on me dise ce que veut dire : être progressiste !

 
     Si vous voulez être in ou dans la rectitude politique par les temps qui courent, vous n’avez qu’à truffer vos locutions verbales d’un petit mot inoffensif : « progressiste » et la magie fera le reste. Vos auditeurs, suspendus à vos lèvres, vous croiront sorti d’une nouvelle galaxie, d’un monde où la loi, la première qui régirait toutes les autres, sera la loi du Progrès. Bref, un Siècles des Lumières, mais à l’aube du 21e siècle.

     Le Petit Robert, édition 1993, précise le sens du mot : qui est partisan du progrès politique, sociale et économique; qui tend à la modification de la société vers un idéal, par des réformes ou des moyens violents. En politique, quelqu’un est dit progressiste s’il est partisan d’une politique d’extrême gauche.

     L’idéal progressiste véhicule l’idée de progrès. Celle-ci semble avoir eu pour les Anciens grecs beaucoup moins d’importance que pour les modernes. L’idéal politique de Platon et de beaucoup de ses concitoyens était la stabilité; le progrès dans la nature ne fut vaguement conçu que par Héraclite, qui admit plutôt le changement incessant. Aristote crut, au contraire, à des formes éternelles et immuables. Les stoïciens ne concevaient qu’un retour à l’embrasement universel au terme de la «grande année». Lucrèce n’a fait qu’esquisser dans son Ve livre du De natura rerum une théorie du progrès naturel et social.

     Pascal eut, au XVIIe siècle, la conception d’un progrès de l’humanité prise dans son ensemble, «considérée comme un même homme qui subsiste toujours et apprend continuellement». Mais c’est surtout aux XVIIIe et XIXe siècle que l’idée de Progrès universel a fait du chemin : Condorcet trace le Tableau des progrès de l’esprit humain, Goethe compare l’humanité à un coursier qui suit une spirale s’élargissant continuellement; Price, Priestley, Kant, Lessing, Schiller, Fontenelle, Turgot, Fourier, Saint-Simon, Auguste Comte, sont les ardents propagateurs de l’idée de progrès. Kant et Laplace formulent leur théorie de la nébuleuse, théories que Comte adopte, dont Herbert Spencer fait la base de son système évolutionniste.

     Mais dans les sciences naturelles, Darwin et Lamarck montrent la transformation incessante des espèces vivantes; les théories des cataclysmes est remplacé par celles des actions continues; la croyance à l’emboîtement des germes (Bonnet) fait place à la théorie de l’épigenèse ou du progrès embryonnaire par évolution continue de la cellule vivante. Des philosophes constatent un progrès naturel du langage, de la mentalité, des institutions sociales.

     Bien des questions se posent au sujet du progrès : est-il indéfini? Et, par définition même, ne doit-il pas avoir un terme assignable? N’est-il pas sans cesse compromis par l’irréflexion, l’imprévoyance, l’oubli des leçons du passé, l’égoïsme, la cupidité des individus et des nations et par les guerres qui en résultent? Le progrès est-il continu? Et toute période d’évolution positive n’est-elle pas suivie dans la nature d’une régression? Le progrès moral suit-il nécessairement le progrès scientifique. Tous ces points posent question et sont fort discutables.

     Le Parti québécois affirme, sur son site Internet, qu’il est de tendance social-démocrate et qu’il est progressiste. Le nouveau mouvement appelé «SPQ libre» (Syndicalistes et progressistes pour un Québec libre) né le 23 février 2004, veut tirer vers la gauche le Parti québécois qu’ils entendent investir, car, selon eux, les électeurs, à l’élection du 14 avril 2003 ont été incapables de distinguer le PQ. du PLQ, les deux étant blanc bonnet, bonnet blanc. Ceci explique le haut taux d’absentéisme (entre 400,000 et 500,000 électeurs) lors du dernier scrutin. La gauche, plus progressiste, doit, selon cette nouvelle gauche, prendre le contrôle du Parti québécois et ainsi, se démarquer d’un parti libéral de droite que le Parti québécois a singé depuis quelques années.

     La pensée progressiste se situe habituellement au-delà des clivages politiques simplistes et sans préjugés. Cette pensée pourrait se résumer en ceci : l’État est laïque; la démocratie s’exprime dans un régime républicain; les valeurs de solidarité et de partage sont à l’honneur; on prône la liberté d’expression ou le libéralisme intellectuel; l’écologie occupe une grande place et la promotion de la paix, tant sur le plan national qu’international est l’oeuvre de tous les instants.

     L’idéologie progressiste, logiquement, s’oppose au racisme, à la xénophobie, à toutes les formes de violence, à toutes formes d’intolérance, à la société de consommation, à l’ultra libéralisme économique, à la dictature, au nationalisme exacerbé, à l’impérialisme et à l’extrémisme sous toutes ses coutures.

     Ces critères énoncés, il reste à savoir qui est progressiste? A la simple lecture de ces énoncés généraux, on peut facilement dire que tout le monde est pour le progressisme, pris dans ce sens-là, comme tout le monde est pour la vertu. Qui peut ne pas être d’accord avec la paix, la tolérance, la non-violence? Qui ne peut pas être contre les abus des systèmes économiques, le nationalisme exacerbé, l’impérialisme aux multiples visages, la xénophobie, l’intolérance, la dictature, la société de consommation? D’ores et déjà, on peut conclure que tout le monde est progressiste puisque tout le monde vise à atteindre cet idéal de justice, de non-exploitation des êtres, à être opposé aux systèmes politiques qui briment les droits des personnes et des collectivités?

     Et pourtant, il y a un hic. Si collectivement, il est facile de se battre pour cette idéologie dite progressiste, il n’est pas peut-être pas facile de défendre individuellement, chacun des items ci-haut cités.

     Deux exemples suffiront à illustrer mon propos : la non-violence, et la dictature.

     Les médias nous rapportent, chaque jour, des cas de violence faite aux femmes, à des groupes minoritaires, comme les homosexuels, à des enfants abusés par leurs parents, etc. Certains mouvements, fort légitimes, (comme les syndicats, les groupes féministes) s’allient souvent pour essayer de contrer cette violence qui gagne toutes les couches de la société. Et c’est très bien. Pourtant, ces mêmes groupes, à la défense des faibles, maintiennent certaines barrières sur certains surjets, où la violence est tout aussi évidente que dans les cas déjà mentionnés. Je songe au problème de l’avortement qui est à la fois une question morale et une question sociétale. Depuis plus de 20 ans, le Québec, société fragile et démographiquement mal en point, élimine environ 35,000 enfants à naître dans les CLSCs et les cliniques spécialisées. N’est-ce pas là une violence sournoise et larvée qui devrait être dénoncée par tous ces groupes progressistes qui sont, en principe, contre toute forme de violence? L’avortement a eu, sur notre peuple et sur sa démographie, une conséquence dont on commence à peine à mesurer les conséquences. Plus de 700,000 enfants ne sont pas nés au Québec, depuis 20 ans, à cause de l’absence de loi dans ce domaine. Les progressistes, sur ce point, sont bien silencieux. Ils sont contre toute forme de violence!.mais jusqu’à un certain point. Comme la plupart des points qui composent l’idéologie progressiste ont, à la fois une incidence sociale et morale, les groupes dits progressistes évitent bien de toucher au premier point, le reléguant uniquement à une question de conscience individuelle.

     Les progressistes sont aussi contre toute forme de dictature. Et pourtant? Dans les faits, les choses ne se passent pas ainsi. Pour avoir été membre d’un syndicat d’enseignants, une grande partie de ma vie, j’ai pu constater que la dictature n’était pas, à l’époque, uniquement dans les apparatchiks marxistes-léninistes de Moscou. Bien des décisions furent prises, pendant ces années, sans que la base ne fut consultée. Les votes pris, parfois, contre les décisions du bureau central, furent maintes et maintes fois repris suite à des conférences ou des rencontres où les manipulateurs envoyés par l’Agence centrale n’avaient qu’un but : se rallier les dissidents à la majorité. Et la majorité, ça voulait dire, les volontés dictées par des idéologues formés, parfois à l’extérieur, et qui n’avaient qu’un but dans leur tête : endoctriner et faire taire les opposants à l’idéologie crypto-maristes proposée.

     Ces deux petits exemples suffisent à démontrer que la pensée progressiste, dans l’idéal, est facile à concevoir. Comme toutes les idéologies. Sur papier, c’est facile. Dans la réalité, pas tout à fait. Je ne peux que réécrire mon questionnement antérieur.

     Bien des questions se posent au sujet du progrès : est-il indéfini? Et, par définition même, ne doit-il pas avoir un terme assignable? N’est-il pas sans cesse compromis par l’irréflexion, l’imprévoyance, l’oubli des leçons du passé, l’égoïsme, la cupidité des individus et des nations et par les guerres qui en résultent?

     Le progrès est-il continu? Et toute période d’évolution positive n’est-elle pas suivie dans la nature d’une régression? Le progrès moral suit-il nécessairement le progrès scientifique. Tous ces points posent question et sont fort discutables.

     Dans son petit livre Carnet d’un biologiste Jean Rostand affirme que le progrès, c’est souvent le retour à des choses oubliées. Le vieux naturaliste et biologiste a sans doute raison. Et ces choses oubliées portent des noms fort simples : respect de la vie, notion fondamentale du bien commun, justice commutative et distributive, accueil du plus faible, la société comme moyen d’arriver au bonheur humain, finalité dans l’homme.

15 mars 2004

 

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