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Comment va notre monde?

 
     La magie de Noël passée, les gens se tournent déjà vers les fêtes de la nouvelle année. Pendant plusieurs décennies, les derniers moments de la vieille année étaient chronométrés au rythme du Bye Bye animé par Dodo, aux cris des dernières secondes égrenées avec le bruit des balounes et des bouchons de champagne que faisaient sauter nos artistes de la T.V., les premiers coups de minuit sonnés.

     Maintenant, à minuit tapant, dans tous les foyers du Québec, on s’embrasse à qui mieux mieux, en «swignant» avec la Bottine souriante ou les reels de la belle époque. Vin, bière, champagne, chips, peanuts, tourtières, restes de dinde, cipaille, bûches de Noël congelées, coupes de cognac, ponces de gin pour les plus vieux, rhum and coke pour les gens de ma génération : la fête continue. On n’a plus les fêtes qu’on avait, mais on a toujours celles qui nous restent.

     Les fêtes de Nouvel An passées, tous et chacun se demanderont ce qu’il adviendra des belles résolutions prises, des espoirs mis dans un monde meilleur, de la vie qu’on s’est souhaitée calme et paisible, des réconciliations opérées, à la sauvette, autour d’un verre de gin, au dernier party de bureau. Le monde changé de même, en si peu de temps, on le verra bien, n’était bien qu’un rêve. Le temps d’une nuit, le temps d’une réjouissance occasionnelle, le temps d’une paix passagère!

     Les nouvelles du téléjournal du lendemain du jour de l’An démontreront bien que la trêve n’était qu’un rêve de plus sur l’échiquier du monde. Le monde n’aura pas changé le 2 janvier 2004, et il risquera de perdurer toute la prochaine année et les années qui suivront celles-ci, si chacun continue à fêter par obligation et nécessité imposée par les lois du milieu, plus que parce que chacun le voudra bien, parce que chacun l’aura bien mérité.

     Pourquoi tout cela ne tiendra pas le temps d’un tour d’horloge? Tout simplement parce que le coeur de l’homme n’en sera aucunement modifié et qu’il faut plus qu’un moment de paix et de réconciliation passager pour le transformer, faire que son coeur de pierre devienne un coeur de chair.

     Les attentats se poursuivront, car les fanatiques survivront à ces fêtes éphémères. Les 40,000 enfants qui meurent de faim chaque jour continueront de mourir aussi facilement, toujours plongés dans l’indifférence et l’anonymat. Les puissants deviendront de plus en plus puissants et la multiplication des misérables sur cette planète ne feront que doubler, tripler et plus encore. La loi du profit étendra ses tentacules et les prisonniers du système tomberont de plus en plus sous les diktats de ces forces anonymes. Les enfants vivront toujours le drame des familles divisées, des pères et des mères séparés, des familles reconstituées. Les enseignants continueront à enseigner à des jeunes de plus en plus déboussolés, aux prises avec des problèmes qui les dépassent et qu’aucun psychologue ne peut régler. Les jeunes hommes et les jeunes filles continueront à vivre sans modèle, inaptes à s’engager, inquiets devant un avenir mal préparé, une famille qu’il voudrait bien fonder, mais qu’ils craignent d’amorcer, la crainte de l’échec s’étant tellement multipliée à leurs côtés que le risque, même calculé, les empêche d’avancer.

     Les maladies continueront à se multiplier. La mort poursuivra son oeuvre sous toutes les latitudes, la souffrance s’accumulera sur bien des vies, et les tourments intérieurs, les pires, ne trouveront pas de guérisseur pour calmer les moments d’angoisse annoncés. Les catastrophes naturelles s’abattront sur le globe, les accidents de la route se multiplieront et les conducteurs, filant de plus en plus rapidement, s’étonneront du nombre de blessés et de morts dénombrés, chaque semaine, sur les routes du pays. Bref, la vie comme toujours elle a été : ni meilleure, ni pire !

     Le monde de 2004 n’ira donc pas mieux que celui de l’année que l’on va bientôt quitter. L’argent sera mal dépensé. Les militaires de tous les pays en prendront une large partie pour se défendre contre un agresseur qu’ils sont de plus en plus incapables d’identifier. Les scientifiques prendront l’autre partie pour envoyer dans l’espace, à coup de millions, des engins perdus, irrécupérables et qui ne font avancer que leur petit orgueil plus ou moins récompensée dans une publication scientifique nouvellement créée.

     Pendant ce temps, la famine du monde continuera de grandir sous tous les continents appauvris, esseulés. La soif des hommes augmentera. Les enfants seront de plus en plus exploités par les marchands du sexe, et les exploiteurs des grandes compagnies, les artisans du bonheur pour eux, à grands coups de sacrifices des autres qu’on récompensera avec des salaires insuffisants pour faire nourrir une famille qui se multiplie au rythme de la nature incontrôlée, continueront à faire bombance. L’ignorance fera des progrès dans un monde «surgavé» de connaissances et les hommes, écrasés par un tel progrès, multiplieront leurs malheurs, décrocheront d’un système qui les exploite, empliront de plus en plus les hôpitaux qui débordent, les centres d’accueil de toutes sortes qui ne suffisent plus à la tâche, les lieux d’hébergement où, avec un personnel épuisé, interchangeable et sur-fatigué, des hommes et des femmes agoniseront, seuls, loin des leurs, abandonnés par un régime qui leur avait promis le bonheur, un bonheur qui n’est jamais venu, parce qu’il ne pouvait pas ainsi venir !

     Quant aux Québécois, ils continueront toujours d’être perdant dans un régime qui les exploite depuis si longtemps. Écrasés, désabusés, ils n’auront pas plus le courage en 2004 de reprendre et finir le combat qui les ferait naître à la liberté, à la conquête d’une majorité. Ils préfèreront toujours vivre enchaînés et minoritaires dans un pays qui n’est pas le leur, plutôt que de vivre libres et majoritaires, dans un pays que l’histoire leur a réservé.

     Comment ira notre monde en 2004? Il ne sera guère mieux que celui que l’on quitte, sur la pointe des pieds, dans quelques heures. Il ne sera guère plus avancé que celui que l’on abandonne, dans la nuit, dans les prochaines 48 heures. L’homme ne retient rien de ce qui fabrique son histoire. Il pourrait changer les choses, s’il s’en donnait la peine et le pouvoir. Il souhaite le conformisme, l’indifférence et l’abandon de ses responsabilités à une clique qui les manipule, les dirige et les triture dans le sens qu’ils veulent bien leur fabriquer.

     Comment ira notre monde en 2004 ? Il pourrait aller mieux si chacun se décidait de le faire autre, de le bâtir différemment. Chacun attend que le salut vienne d’ailleurs de crainte de se tromper en essayant de changer l’ordre des choses, comme la logique voudrait bien qu’il soit. Or l’ordre des choses et du monde dans lequel chaque être humain vit ne peut venir que de la volonté de chacun de le créer. Le monde ne peut aller mieux que ce que chacun essaie d’en faire. Si on essayait, peut-être que l’an prochain, le monde irait mieux et serait meilleur que celui que l’on quitte dans quelques heures et qui continuera d’être de la même manière, dans les heures qui suivront.

     On a le droit de vivre les 365 prochains jours sur les nuages de l’utopisme, du rêve et d’un possible réel changement ! Si on s’y mettait...
 

1 janvier 2004

 

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