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Quand les mous s’en vont...

« Si nous brûlons aujourd’hui ce que nous avons adoré il y a peu, c’est que nous adorions sans raison et que nous brûlons sans discernement. Le discours politique québécois a tout simplement capoté. On s’aperçoit aujourd’hui qu’il portait en lui le germe de sa propre destruction parce qu’il était superficiel et désincarné.»

 

Pierre Bourgault

    Le 3 avril 2004, l’ancien député péquiste Brien est passé dans le camp fédéraliste. Devant les caméras de la télé, il a annoncé que la guerre était terminée et que, pour se consoler de l’avoir perdue, il passait du côté de l’adversaire qu’il avait combattu, entre 1994 et 1998, à côté de Jacques Parizeau et de sa troupe. Son geste n’était pas isolé. Accompagné de six ou sept autres anciens soldats de la cause souverainiste, l’ancien député de l’Assemblée nationale se justifiait en disant que les Québécois avaient eu deux chances de quitter le Canada et qu’ils avaient préféré y rester. En cela, il avait raison. On ne pose pas indéfiniment cette question à un peuple : on part ou on reste. Si on part, on bâtit; si on reste, on se fait démolir.

    Mais était-ce une raison pour en conclure que maintenant, si un ancien souverainiste veut faire de la politique, il lui faut quitter le bateau sur lequel il naviguait depuis si longtemps et monter dans celui qui nous tire dessus depuis énormément longtemps et pas toujours avec des armes conventionnelles?

    Voyant cela, j’ai pensé à mon bon ami Pierre Bourgault. Je suis allé relire ce qu’il disait en 1989, dans son très beau livre Moi, je me souviens, chapitre sur L’indépendance. Je cite in extenso l’illustre disparu :

    Si nous brûlons aujourd’hui ce que nous avons adoré il y a peu, c’est que nous adorions sans raison et que nous brûlons sans discernement.

    Le discours politique québécois a tout simplement capoté.

    On s’aperçoit aujourd’hui qu’il portait en lui le germe de sa propre destruction parce qu’il était superficiel et désincarné.

    Beaucoup d’indépendantistes nous disent aujourd’hui (on est en 1989 !) qu’ils se sont battus pour rien et que la grande bataille qu’ils avaient entreprises n’était rien d’autre, au fond, qu’un trip de jeunesse, presque un mauvais souvenir qu’il faut s’empresser d’enfouir au plus profond de la mémoire.

    C’est à qui nierait son passé avec le plus de célérité, c’est à qui renoncerait le plus allégrement à toutes ses passions et à tous ses espoirs.

    Brûlons tout, ainsi nous n’aurons pas à recoller les pots cassés. Recoller, ça veut dire retrouver les morceaux, les remettre en place, les faire tenir ensemble. C’est une tâche ardue qui exige de la discipline, de l’esprit d’analyse, de la minutie, de la lucidité. C’est vraiment trop forçant. Brûlons tout!

    La bêtise humaine n’a pas de limite. Bourgault écrivait, il y a quelques années, qu’on ne vieillissait bien qu’en restant fidèle à ses rêves de jeunesse. Et c’est toujours vrai. Ce n’est pas parce qu’un rêve ne s’est pas réalisé dans le temps qu’on a tort de l’entretenir.

    Pour s’excuser, certains souverainistes mous ou peu convaincus, affirment que le contexte a changé. Rien de plus faux. Les raisons qui militaient en 1960 pour faire l’indépendance du Québec sont toujours les mêmes. Je crois toujours, malgré mes 64 ans, que nos rêves de jeunesse avaient un sens et qu’ils en ont toujours aujourd’hui. Il faut reprendre, derechef, le collier et poursuivre la bataille. En souhaitant cependant que les carriéristes et les «tripeux», peu importe leur âge, restent à la maison.

    Je cite encore mon ami Bourgault :

    Aujourd’hui, comme il y a trente ans, nous n’avons que des demi-pouvoirs et des demi-libertés et c’est la majorité canadienne qui détient, dans tous les domaines, les grands pouvoirs et les grandes libertés.

    Ou bien nous sommes une société distincte, ou bien nous n’en sommes pas une. Or, si nous le sommes vraiment, comment pouvons-nous accepter que les autres la définissent selon leur bon vouloir, la gouvernent et l’administrent selon leurs propres intérêts? Comment pouvons-nous laisser aux autres le soin d’établir «nos» objectifs et «nos» priorités quand nous savons que, la plupart du temps, ils ne correspondent pas aux leurs?

    Ne nous y trompons pas, le Canada anglais, aujourd’hui comme hier, voit dans le QUÉBEC une province comme les autres et ne peut pas accepter que nous soyons différents au sein de la Confédération canadienne.

    Seule l’indépendance peut faire sauter cette barrière et nous donner tous les pouvoirs et toutes les libertés dont jouissent les peuples normaux.

    La plus grande erreur, depuis le référendum de 1995, c’est d’avoir cessé de parler d’indépendance. D’en expliquer les bienfaits. Les Partis politiques, présument indépendantistes, sont devenus muets. Il y a 38 députés bloquistes qui s’égosillent actuellement à parler des commandites et à faire la prochaine campagne sur le sujet et 45 députés péquistes à Québec qui ne disent mot sur la question de l’indépendance du Québec mais qui se contentent, tout simplement, de débâtir le gouvernement Charest. Aucun de ces députés ne parlent de sa raison d’être dans l’un ou l’autre de ces deux parlements : l’indépendance nationale

    Le Parti québécois n’a pas à faire la démonstration qu’il ferait, éventuellement, un meilleur gouvernement que celui du Parti libéral du Québec. Cela a déjà été fait deux fois, et, avec le P.Q. au pouvoir, la cause indépendantiste n’a pas avancé d’un pouce. Elle a même reculé, l’an dernier, de plusieurs crins.

    Si le Parti québécois doit survivre, il doit démontrer, jour après jour, que l’indépendance est une bonne chose pour les Québécois et qu’il la fera, s’il reprend un jour le pouvoir.

    Il ne lui suffit pas que le Parti répète, une fois tous les quatre ans, et si peu fort, qu’il faut faire l’indépendance. Il faut qu’il inscrive dans toutes les déclarations publiques et politiques la pertinence de la cause qu’il pense défendre. Il faut qu’il l’inscrive dans la réalité de tous les jours. Or, dites-moi, honnêtement, depuis un an, quand Bernard Landry, dans une déclaration publique, a-t-il fait mention de la nécessité de devenir un pays souverain? Je n’en trouve aucune. Tous ses discours sont enrobés de doux affrontements, de chicanes calculées, de multiples désirs étalés tant et tant de fois sur la place publique.

    De l’indépendance, il faut en parler, en parler, en parler... Et en parler encore»!

    Les mous nous quittent de plus en plus. Et c’est bien tant mieux. Les durs sont partis aussi, depuis belle lurette, pour entrer dans le silence ou oeuvrer ailleurs. Ne l’oublions pas. Si les mous s’en vont et les purs et les durs n’y sont plus, que restera-t-il bientôt dans ce parti qui voulait être l’arc-en-ciel de tous les souverainistes, toutes tendances confondues? A force de vouloir devenir caméléon, s’adapter à tous les discours et à toutes les tendances, ce parti a perdu son âme. Que faire alors? Il faut, pour regagner la confiance de tous, reprendre un discours cohérent, logique, sans faille.

    L’utilisation des anciens, qui sont la sagesse de notre avenir, est plus qu’urgente dans la mouvance incertaine. Plusieurs, qu’on a mis de côté, à cause de la verdeur de leurs propos, de la justesse et de la clarté de leur argumentation, ne demandent qu’à s’impliquer à nouveau. Mais pas n’importe comment. Et avec n’importe quelle structure. Il faut d’abord un dictionnaire en mains pour épurer les termes, redonner du corps aux mots utilisés. Il faut de plus, écarter les petits carriéristes qui se collent comme des sangsues et dont le seul objectif est d’avoir un siège à l’Assemblée.

    Qu’en pensent les apparatchiks confédéralistes de Québec et d’Ottawa qui ne pensent qu’à reprendre le pouvoir? Et qui critiquent plus Jean Charest et Paul Martin, qu’ils ne songent, un seul instant, à redevenir les indépendantistes qu’ils étaient sans doute jadis?
 

11 avril 2004

 

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