|

Mourir dans la dignité
La vie et la mort resteront toujours un mystère pour
l'être humain. Celui-ci naît sans avoir demandé
à naître et il meurt sans savoir pourquoi cela lui arrive.
Certains êtres humains, s'ils pouvaient le faire, ne
viendraient pas au monde lorsqu'ils apprennent, après un
certain nombre d'années dexistence, quel sort la vie
leur a réservé. Pour d'autres, tout au contraire,
heureux dans la vie qu'ils mènent, souhaiteraient, rien de
moins, que de revivre plusieurs fois ce que la vie leur a si bien
gratuitement et généreusement donné.
Certains, s'ils pouvaient parler là où ils sont,
demanderaient à naître plusieurs fois. Silencieux, dans
le sein maternel, ils attendent que la nature fasse son oeuvre ou,
parfois, mais beaucoup trop souvent, sont victimes de personnes, qui,
sans leur autorisation, décident qu'ils ne verront jamais le
jour. Ils appellent cela du libre choix.
Ceux qui naissent, soumis aux règles de la nature, arrivent
tout naturellement à la vie, et ceux qui les acceptent,
quoiqu'il advienne, sont taxés de conservateurs, de militants
pro-vie. Ils portent létiquette de non-progressistes. La
vie leur est donnée comme un cadeau. Il louvre et
laccueille sans demander plus, sans passer un commentaire sur
ce don hors de leur mesure.
Les premiers, les pro-choix, sont les enfants bénis des
médias. Les autres, les pro-vies, sont taxés de non
respect des droits de la personne et refusent au ftus le droit
de vivre. Plus encore, celui-ci na aucun droit tant et
aussi longtemps qu'il flotte dans le sein maternel, là
où deux êtres, plus ou moins conscients, ont
décidé, un soir dintimité, de ly implanter.
À l'autre bout de la chaîne humaine, la mort survient,
tôt ou tard. Les accidents de la route se chargent d'en faire
disparaître un certain nombre, parfois dans la prime jeunesse.
Chacun se scandalise que Dieu puisse leur jouer un tour pareil et
déjouer leurs pauvres calculs humains. Il est assez curieux
que Dieu, celui dont on se passe une partie de la vie,
réapparaisse en bout de ligne, pour le condamner dun
geste dont il nest nullement responsable. Les folies des hommes
leur appartiennent en grande partie. Et si Dieu existe, il ne doit
porter sur ses épaules les frasques dune humanité
déréglée et sans finalité.
Jadis, par vieillesse ou par maladie, l'être humain mourrait
de...sa belle mort. Avec peu de soins, peu de médicaments,
chaque famille passait, plus ou moins vite, au travers d'une certaine
quantité de mortalités. Personne n'osait dire que
l'enfant mort en bas âge, que le mari tué ou
écrasé par un arbre en forêt, mort d'une crise
cardiaque à lentrée de sa ferme, malade chronique
et alité depuis longtemps et souffrant d'un cancer,
était mort dans l'indignité. Dieu était l'Auteur
de la vie. C'est lui qui la donnait et c'est Lui qui l'enlevait.
Soumis au Créateur, on s'arrangeait bien avec cela.
Stoïque à leurs manières, ces hommes et ces femmes
de fortes carrures, étaient habitués à
lépreuve de la vie et couchaient résolument avec
elle, comme le demandaient les circonstances de la vie.
Maintenant que Dieu est mort ou que lhomme a pris sa place en
divinisant l'Univers, le Cosmos ou la Science, on réclame,
malade, le droit de décider quand et comment, à quel
moment, on ira rejoindre le Dieu avec lequel on fusionne, le Dieu
éternel de la matière, la néantisation
d'où l'on vient.
Mourir dignement, c'est maintenant décider soi-même le
moment den finir avec la vie et, cest avec une panoplie
de médicaments que l'opération se fera dans
lanonymat le plus total, dans une salle aseptisée
dun hôpital urbain, à labri de la chaleur
humaine qui, jadis, accompagnait le mort dans sa nouvelle patrie.
Aujourdhui, toute personne qui désire prendre un autre
chemin, celui de la souffrance acceptée, consentie, est
devenue suspecte, pose un geste anti-humain, voire anti-divin.
Pourquoi, se disent-ils, si Dieu existe, passe-t-il son temps à
faire souffrir lêtre souffrant? On a les moyens
maintenant de lui faire ce pied de nez avec notre Science
divinisée, pourquoi ne pas le lui faire si allégrement
et si gentiment?
La dignité de l'homme passe maintenant par son
auto-détermination. On ne sait plus si Dieu existe, mais si
Celui-ci existe bien, on verra bien après la mort et alors, le
temps venu, on en en profitera pour laccuser de tous les maux
de cette vie que lon vient de quitter. S'Il n'existe pas, alors
aucun compte à lui rendre, et la totale liberté
permet à chacun de mettre fin à ses jours, l'heure et
la seconde qui lui convienne.
Cette fausse dignité humaine est, à bien y penser, une
tentative désespérée pour usurper le droit du
Créateur de donner la vie et de l'enlever selon sa
mystérieuse convenance. La Science permet d'empêcher la
vie de venir et permet, à la fin, de devancer les derniers
jours dune personne, selon son propre vouloir.
Jadis, la dignité était de respecter les plans du
Créateur. Aujourd'hui, Dieu étant mort, l'Homme trace
son propre itinéraire de vie et décide, au terme de son
existence de poser le geste qui revenait anciennement à Celui
par qui toute vie venait. C'est ce qu'on appelle la divinisation de
lêtre humain.
Pour ceux qui auraient encore le sens des distinctions, il ne
faudrait pas confondre cependant divinisation et déification
de lêtre humain. La première réalité
est un geste délibéré de l'homme qui ne
mène, somme toute, quà la néantisation de
lêtre humain, à une sorte de fusion
éthérée avec un grand Tout imaginaire. La
seconde est un Acte de Dieu, le deuxième Acte créateur
qui touche toute la nature humaine. La plus grande dignité de
l'homme c'est de voir Dieu et personne ne peut y arriver sans qu'Il
décide de manifester ce geste dAmour
mystérieux envers sa créature dans laquelle il implante
une vie qui ne sera jamais détruite.
L'être humain moderne contrôle sa naissance et sa mort.
Soit ! A force de se prendre pour un petit dieu, l'homme contemporain
s'est dénaturé. Ce ne sera pas sa première
tentative. Elle le conduit toujours dans un cul-de-sac. Chacun est
capable den faire le dessin, à laube de ce nouveau
millénaire, tissé dincertitudes et de visages
délabrés par les excès de toutes sortes.
Il faut espérer que naisse un Esprit nouveau et une Terre
nouvelle. Ce nest pas en suivant le chemin de labandon
des données fondamentales de lêtre quon y
arrivera. Il faut à notre monde un surplus dâme
qui tarde toujours à venir, mais que le temps se chargera
dinstaurer, en sinspirant, à la fois de
soubassements de la nature, la finalité qui loriente et
la joie de donner sans mesure.
|