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La pourriture de Falardeau

«Il ne faut jamais juger les gens sur leurs fréquentations : Judas, par exemple, avait des amis irréprochables».

 

 

    La lecture du «panégyrique» écrit par Pierre Falardeau, suite au décès de Claude Ryan, a fait sursauter bien des indépendantistes, enrager la plupart des fédéralistes; il a embêté les petits bourgeois bloquistes qui siègent, bien rémunérés, dans le pays qu’ils veulent abandonner, copieusement pensionnés. Il a médusé les péquistes confédéralistes dirigés par Bernard Landry, laissé indifférents la grande majorité des Québécois s’esclaffant devant «Les Bougons», s’éclatant devant les nouvelles vedettes instantanées de Star Académie .

    Pourquoi faut-il, diantre, que, dans cette société délabrée, décousue, balafrée, démantibulée, un cinéaste, aussi génial que Falardeau, grassement subventionné par le gouvernement fédéral sur lequel il vomit à gros coups de gueule sur nos écrans de télé, s’en prenne à une personne récemment décédée, contestée et sûrement contestable comme toutes les personnes humaines, et qui dort maintenant, six pieds sous terre, vouée, comme nous tous, et cela très prochainement, à la pourriture et qui, par la force des choses, ne peut pas se défendre devant les diatribes de ses adversaires?

    Toute société civilisée s’est vite interrogée à savoir quoi faire avec les morts? Après les avoir inhumés, dans la prière, le chant et parfois la danse, on s’est, unanimement, entendus pour les laisser ensuite «dormir» tranquilles. La plupart des morts partent dans l’indifférence, entrent vite dans l’oubli de quelques personnes qui les ont aimés, parfois adulés. Quelquefois, selon la richesse des héritiers engraissés par le compte de banque du défunt, une stèle indique le passage de cet être humain disparu à tout jamais de ce monde temporel, marque la date de son arrivée sur cette terre, son départ pour le néant ou un monde meilleur.

    La logique exige un certain silence devant la mort. La logique veut aussi que l’on ne traîne pas dans la boue, le cadavre de quelqu’un qui vient de quitter cette terre de larmes. La logique veut aussi qu’on n’applaudisse pas le cadavre de quelqu’un que l’on porte en terre,  pourquoi applaudir quelqu’un qui n’est plus là ? pas plus qu’on le déchire, en mordant à belles dents sur sa dépouille. Le faire, manifeste un manque de civisme profond, un retour à une forme de cannibalisme primitif, à une sorte d’abaissement du coeur de l’homme que je me garderai bien d’étiqueter.

    Ainsi donc, Pierre Falardeau, toujours très en colère, poursuit Claude Ryan jusqu’au cimetière. Il lui en veut, parce qu’il a dirigé les forces du NON en 1980 et qu’il a sans doute aidé à la deuxième défaite des souverainistes-confédéralistes de 1995. La colère ou la haine ne poursuit généralement pas ses victimes au-delà du tombeau, car la mort est une épreuve plus grande que celle que la colère ou la haine peut leur réserver. C’est pourquoi, dit le philosophe Aristote, notre colère s’éteint quand ceux que nous voulions châtier ont subi par ailleurs (ce peut être une autre épreuve que la mort) plus de mal que ne leur en eût fait notre colère (Rhétorique, II, ch.3, paragraphe 4).

    La mort, disaient les gens du Moyen Âge, est le maximus defectus, la plus grande perte qu’un être humain peut subir. Quand une personne a subi la plus grande perte qui soit, il ne convient pas qu’on cherche à lui en faire subir davantage en s’attaquant à sa personne, à sa mémoire. La colère, cum ratione, empreinte de raison, ne s’élève ni contre les choses  meubles ou portes ni contre les morts. Il faut laisser ces derniers bien tranquilles. La colère sine ratione, sans raison, dépourvue de raison peut le faire. Mais elle le fait inutilement. Le mort n’étant plus là, il ne peut se défendre. C’est pourquoi, peu importe la qualité du personnage disparu, les humains doivent être sobres dans les commentaires faits sur quelqu’un qui vient de mourir. Il faut éviter, à la fois les éloges démesurées, les condamnations ex cathedra.

    Pierre Falardeau affirme que Monsieur Ryan est une «pourriture». Il n’a jamais si bien dit. Il en est une lui aussi. Et chacun de nous en sera une, dans un avenir plus ou moins lointain. La Bible, plus matérialiste, utilisant souvent un langage plus raffiné, même poétique, affirme que chacun est poussière et retournera en poussière. C’est moins vulgaire, moins choquant, mais c’est tout aussi vrai !

    Certains croient que la pourriture s’évanouira dans le temps. D’autres espèrent, par leur propre force, renaître dans une corporéité qu’ils se donneront; quelques-uns pensent qu’ils se métamorphoseront par une grâce du Créateur, et cela pour l’Éternité.

    Les propos de Falardeau me font penser que chez beaucoup d'hommes, la parole précède la pensée. Ils savent seulement ce qu'ils pensent après avoir entendu ce qu'ils disent. Maintenant que tous ont entendu ce que vous avez dit et que vous avez entendu ce que certains ont dit de vos propos, j’ose croire, cher monsieur, que vous comprendrez que la pourriture n’est pas uniquement dans les autres et qu’il y en a quelque peu dans l’être que vous êtes, dans l’être que je suis. Le combat des purs et des impurs n’est jamais fini et la tentation du manichéisme vous guette comme elle guette ma pauvre personne.

    Laissez donc dormir en paix Claude Ryan. La haine que vous avez contre lui vous détruit et détruit la cause que vous défendez. On est en droit d’attendre plus de classe d’un homme qui rêve de faire du Québec un pays libéré de ses chaînes. Un Québec tolérant, accueillant et libre!

Février 2004

 

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