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Pourquoi faut-il revenir à l’élection référendaire?

«Le préalable de toute indépendance est le refus de toute négociation».

 

Albert Camus

    Réné Lévesque affirmait que l’existence d’un parti politique ne devait pas dépasser trente ans, et que, si celui-ci n’avait pas pu pendant ce laps de temps réaliser son objectif, il devait se saborder. Dans cette perspective, le parti qu’il avait fondé en 1968, ne devrait plus exister à l’aube de 2004.

    Pourtant, quelque trente-quatre ans plus tard, le parti de Lévesque, né de la fusion du RIN de Bourgault, des membres du RN, et du mouvement souveraineté-association fondé par lui, existe toujours. Le parti reflète encore les tiraillements de son enfantement difficile : certains membres prônent une souveraineté partenariat (qui n’est que du fédéralisme renouvelé) alors que d’autres se dissocient de cette démarche et visent l’indépendance de la nation québécoise. D’une part, certains, qui se disent souverainistes, s’agrippent à un réaménagement de la fédération sous le couvert d’une souveraineté qui maintient un lien politique avec le reste du pays actuel, pendant que d’autres, moins nombreux, mais plus décidés que ces derniers, souhaitent que le Québec devienne un État totalement indépendant, avec toutes les prérogatives que cela comporte.

La fracture

    Les élections de 1970 et de 1973, auxquelles j’ai participé en tant que candidat dans la circonscription de Matane, m’avaient permis, à l’époque, de constater de visu, cette ambiguïté péquiste. Pendant que je m’époumonais à faire des dizaines de discours sur le bienfaits de l’indépendance du Québec, d’autres, dans des comtés limitrophes, ou ailleurs dans le Québec, affichaient des positions plus modérées, voire contradictoires. Ce discours, que d’aucuns appellent aujourd’hui radical, à peine cinq ans après la fondation du P.Q., m’avait permis, à l’élection de 1973, de recueillir, dans l’enthousiasme et l’honneur, 38 % du suffrage populaire.

    Mon discours était limpide comme le ruisseau qui traversait les terres de mon enfance : un vote pour P.Q. était un vote pour l’indépendance du Québec. Trente ans plus tard, lors du scrutin du 14 avril 2003, le P.Q. atteignait à peine la barre des 36 % du vote exprimé. La circonscription de Matane n’échappait pas à ce score désolant. Le candidat péquiste ne dépassait pas plus la courbe nationale et voyait fondre, devant lui, la majorité de 5000 voix acquises à l’élection précédente.

    Le discours de René Lévesque, avant la prise du pouvoir en 1976, était pourtant fort simple. Le fédéralisme était, selon lui, une maison de fous. Aucun gouvernement québécois ne pouvait être un bon gouvernement dans le régime fédéral. Sa dénonciation devenait impérieuse sur toutes les tribunes politiques. L’apparition de Claude Morin et de certains gérants d’estrade qui l’accompagnèrent et qui souhaitaient douillettement siéger à l’Assemblée nationale suite aux combats farouches des premiers soldats de l’indépendance déjà oubliés, allaient modifier toute la donne. L’intrusion, dans le programme officiel du parti, d’un référendum sur quelque chose qui n’était pas clairement défini, allait chambarder l’objectif politique des indépendantistes et les faire entrer dans une très longue saison (saison hivernale ?) où le piétinement et le tournage en rond, paralyseraient les plus ardents de la cause indépendantiste.

    La contradiction s’installa immédiatement dans le coeur même de ce parti. Elle persiste toujours, sous les apparences d’un nouveau vocabulaire peaufiné par des apparatchiks payés par les officines du pouvoir et que les meilleurs spécialistes n’arrivent pas toujours à décrypter. Les deux premières élections (1970 et 1973) avaient servi à faire le procès du fédéralisme et à affirmer que les Québécois ne pouvaient pas avoir un bon gouvernement dans un régime qui les condamnait à l’inaction, la frustration et l’inefficacité.

    Le Parti affirmait aussi sa volonté ferme de réaliser l’indépendance du Québec, s’il arrivait à prendre la pouvoir avec une majorité de sièges et une majorité du vote populaire. En d’autres termes, l’élection, dans l’esprit de ceux qui militaient au sein du P.Q., était toujours une élection référendaire et il ne pouvait pas en être autrement. Voter pour le P.Q., c’était être conscient d’un geste politique éminemment important. Bref : la seule raison qui pouvait faire voter un citoyen pour ce parti, c’était la conviction qu’il allait réaliser l’indépendance du Québec lors de son accession au pouvoir.

    En 1974, au Patro Roc Amadour de Québec, Claude Morin, en pleine heure du lunch, - beaucoup de militants s’étant absentés pour aller dîner - fit inscrire dans le programme de ce parti un élément qui allait mettre un terme aux efforts des premiers fervents du mouvement indépendantiste. Ce jour-là, les péquistes, sous la férule de Lévesque et de sa troupe qui voulaient prendre, coûte que coûte, le pouvoir au prochain scrutin, firent voter la plus grande contradiction de notre histoire politique moderne. Il serait possible, à l’avenir, d’être un bon gouvernement dans le régime fédéral, dissociant ainsi la gouvernance de l’État de la question nationale. La raison même du parti, à savoir l’indépendance du Québec, serait discutée, un peu plus tard, à une date indéterminée. La veille du scrutin, le 14 novembre 1976, tous les foyers du Québec reçurent, par le courrier, un petit carton sur lequel on pouvait lire ceci : Demain, je vote pour un bon gouvernement. La contradiction était à son comble : jusqu’ici, le Parti avait prôné qu’il ne pouvait pas être un bon gouvernement dans le régime fédéral actuel. Maintenant, noir sur plan, il invitait les électeurs à le suivre dans une direction tout à fait opposée.

    Balayés par l’enthousiasme suscité par la formule étapiste et rassurante de Morin, les indépendantistes rentrèrent à la maison pour ne plus jamais en sortir. Le P.Q. fut élu le 15 novembre 1976. Pour la majorité, cette date avait semblé, à l’époque, le début de notre libération nationale. Pour d’autres, et j’en suis, c’était le début d’une foule de contradictions qui allaient sucer les meilleures énergies des nationalistes et des fervents de la cause qui ne s’en sont jamais relevés. Cette date, loin de signifier l’accélération de la libération du peuple québécois, devint, par la suite, le sabot de Denver qui bloqua pour toujours le véhicule que les militants s’était donné, au début du regroupement des forces indépendantistes. Il devint, de plus en plus évident, avec l’exercice du pouvoir, que la cause indépendantiste deviendrait la seconde ou dernière préoccupation des dirigeants péquistes et que ce parti serait par la suite, le corbillard de leur propre idéologie politique.

    Les Québécois tirèrent eux-mêmes la conclusion lors du référendum de 1980. Le gouvernement qui était devant eux, était effectivement le meilleur gouvernement qu’ils n’avaient jamais eu depuis la Confédération. Et, grosso modo, les choses semblaient fonctionner à merveille, même dans un régime qui, antérieurement, semblait les desservir. Pourquoi alors quitter une fédération qui permettait autant d’excellence ? Ils votèrent massivement, lors du référendum de mai 1980, en faveur du maintien du lien confédératif. René Lévesque et les siens récoltaient le pouvoir et ses bienfaits, mais le peuple lui refusait le semblant de pays, aux contours imprécis et mal définis, qu’il leur proposait.

    La question posée lors du plébiscite fut fricotée par un comité ministériel, que désavoua publiquement Parizeau, quelques jours avant sa sortie. René Lévesque et ses troupes, officiellement unies mais dans les faits fort divisées, conviaient le peuple québécois à se prononcer sur le maintien du lien confédéral à partir d’une formule tout aussi imprécise que bâtarde, et donnaient ainsi, aux opposants, l’arme qu’il leur fallait pour tirer à boulets rouges sur l’arc-en-ciel souverainiste. Trudeau mis son siège en jeu pendant la campagne référendaire et rassura ainsi les plus fragiles dans la population. Il rapatria ensuite, en un geste spectaculaire, et cela unilatéralement, la Constitution en exil à Londres, excluant le Québec du processus, malgré la volonté unanime de l’Assemblée nationale et condamna Québec, depuis ce temps-là, à vivre dans un pays où la majorité des citoyens d’une province n’adhèrent pas à la première loi du pays. Quel gâchis!

 

Le boomerang

    Le référendum de 1995, dans l’esprit de Jacques Parizeau, devait donner la chance à la nation québécoise de se prononcer sur l’indépendance du Québec. La détermination de celui-ci, un an avant la consultation populaire, laissait clairement entendre que la question posée cette fois-ci, allait être simple et toucherait le fond des choses. L’arrivée du bloquiste conservateur Lucien Bouchard, flanqué de l’adéquiste Mario Dumont qui n’arriva même pas à dire, une seule fois, durant la période référendaire, s’il était ou non souverainiste, fit déraper le scénario élaboré par le premier ministre. Non seulement Parizeau n’arriva pas à poser SA question référendaire, mais il dût se résigner à reposer celle qu’il avait tant décriée en 1980. Une deuxième fois, les Québécois se prononcèrent sur un mandat de négociation de partenariat ou d’association, mais pas sur la souveraineté politique du Québec.

    Le Parti québécois a maintenant épuisé toutes les options. Il a montré que la prise du pouvoir (2 fois depuis 1976) n’a pas fait avancer la cause de l’indépendance. Il a montré que l’envoi de souverainistes, de toutes tendances, à Ottawa n’a pas fait avancer les Québécois vers la libération nationale. Il a définitivement démontré que l’autre façon de gouverner, la thèse du bon gouvernement, le déficit zéro (mais camouflé dans la dette commune), n’a pas fait bouger d’un pouce l’électorat favorable à la thèse indépendantiste. Tout au contraire, le résultat électoral du 14 avril a, non seulement dramatisé la crise vécue par les indépendantistes, mais a donné au P.Q. le plus bas niveau d’appui obtenu depuis 1976. A force de courtiser les mous souverainistes, les dirigeants du P.Q. en sont venus à délaisser leurs plus fervents adhérents. Avec les conséquences qui se profilent dans le ciel bleu politique du Québec : les gens de la première heure, abandonnés, oubliés, parfois méprisés se sont retirés du débat politique québécois et attendent, quelque part, impatiemment, un nouveau leader qui les fera renouer avec les prémisses des premières heures de combat.

    Le discours des dirigeants actuels est toujours ambigu, sans visée précise, alambiqué, parfois tordu. Les scandales et les aléas de la gouvernance ont fait en sorte que le projet national reste toujours dans la pénombre, un décor de scène de théâtre, tout au plus une référence sporadique pour alimenter le discours final des Conseils nationaux. Les acteurs sont à l’avant-scène, soit! Mais le coeur n’y est plus, on le sent bien. Et alors, que faut-il faire ?

Élection référendaire ?

    Bernard Landry a lancé la saison des idées. Elle sera courte et se terminera au début des premières chaleurs d’été. Au rythme où vont les choses, celle-ci risque de devenir «sa» saison et la saison d’une seule idée, la saison d’une idée fixe : le credo confédéraliste dont il est le seul grand-prêtre annoncé dans le vieux temple qui s’écroule, continue de semer la confusion dans les esprits. La faiblesse de la gouvernance libérale lui permet d’espérer reprendre le pouvoir dans un laps de temps très court, et éviter ainsi de préparer les esprits de ses concitoyens, à reprendre la lutte finale.

    Les jeunes militants, un peu partout au Québec, prônent de plus en plus le retour à l’élection référendaire, option rejetée par le Congrès de 1974, piloté par Lévesque et Morin. La proposition est pleine de bon sens, dans la conjoncture actuelle. Et voici pourquoi.

    L’élection référendaire présuppose la mise au rancart des deux cents pages du programme politique actuel et la mise en place, non pas d’un programme de gouvernement provincial qui veut remplacer celui qui est là présentement, mais la feuille de route d’un premier gouvernement du futur pays souverain. Il présuppose aussi l’engagement électoral de personnes qui ne sont pas des carriéristes mais des fervents d’une cause qu’ils défendent, peu importe les conséquences sur leur vie personnelle. Il présuppose aussi que les futurs députés indépendantistes s’engagent à ne jamais former le gouvernement tant et aussi longtemps qu’ils n’auront pas atteint la majorité des sièges en même temps que la pluralité des voix. Il présuppose, qu’en attendant ce jour, ils siègeront dans l’Opposition officielle, laissant les fédéralistes, de quelque allégeance qu’ils soient, former le gouvernement. Ce chemin, plus difficile, demande abnégation et renoncement. Il requiert, de la part des participants, le refus systématique de la soif du pouvoir pour le pouvoir, le don de soi et la solidarité inébranlable face à une cause qui mobilise tous les instants.

    Une telle démarche aurait pour effet, inévitablement, d’engendrer une crise politique majeure sur le territoire québécois. La perspective, par exemple, d’un gouvernement libéral, ayant obtenu entre quarante et cinquante députés, dont une large majorité viendrait du monde anglophone de l’île de Montréal, essayant de diriger une province, avec un opposition largement majoritaire, mais n’ayant pas obtenu la pluralité des voix, donnerait une vitalité et une instabilité telle à la vie politique québécoise que tous les regards du monde et du Québec se tourneraient vers notre Assemblée nationale.

    Le jour où le parti indépendantiste obtiendrait, à la fois la pluralité des voix (50 % +1) et la majorité parlementaire, les Québécois, en donnant ce verdict électoral, conviendraient que ce gouvernement élu démocratiquement, a la mission de réaliser le ce pourquoi il a été mis au pouvoir. La loi de la clarté référendaire du tandem Chrétien-Dion ne pourrait rien contre le fait.

    Il va de soi qu’une telle démarche stipule la disparition immédiate des crypto-souverainistes (B.Q.) qui siègent dans un parlement étranger. Il va de soi que ces ressortissants, ne pouvant plus, après quatre élections justifier leur présence au Parlement canadien, viendraient rejoindre, dans un geste spectaculaire de démission collective, les forces indépendantistes qui oeuvrent en territoire québécois.

    Les fidèles soldats de la libération nationale, dans une telle démarche, auraient donc avantage à se regrouper sous l’égide d’un seul chef, dont les idées, la pensée, seraient totalement et entièrement vouées à l’indépendance nationale. Le Parti québécois peut commencer à chanter son «libera» s’il ne prend pas la voie proposée par les jeunes loups qui s’activent de plus en plus au sein des organisations locales. Il risque même de s’éteindre et de reprendre, lentement mais sûrement, les couleurs de l’ancienne union nationale qu’il a si souvent décrié.

    Les courageux ont repris le combat où il a été laissé avant 1976. Certains n’ont pas vu, tout comme les Laurin, les Bourgault, les Mirons, les Lussier, etc., et ne verront pas cette terre de liberté. Il faut continuer, le coeur joyeux, malgré les revers et les incompréhensions antérieures et futures, à faire naître ce pays qu’il reste à nommer et qui est au fond de chacun de soi. Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer.

    Il est urgent de renouer avec les couleurs des membres fondateurs du parti indépendantiste. Il est urgent de reprendre le flambeau tel qu’il était à ses débuts. Ne pas le faire, c’est laisser le chemin à d’autres opportunistes politiques de la nouvelle génération, qui n’attendent que l’effondrement de l’idéologie libérale, pour s’emparer du pouvoir. L’attentisme ne peut être la solution pour ceux qui croient faire le pays. La libération nationale a toujours été un rapport de forces. L’élection référendaire permet de le créer et de le maintenir jusqu’à la réalisation de l’oeuvre entreprise. Les indépendantistes entendront-ils l’appel à renouer avec ce passé oublié?
 

8 mars 2004

 

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