Les crimes sexuels de Guy Cloutier ont fait ressortir les bas-fonds
de la nature humaine. Les commentaires, pris à la volée
dans les rues, ont été unanimes : quand on
touche au domaine sexuel des êtres humains, religion ou pas,
morale ou pas, on verse facilement, et dune seule voix, dans la
condamnation des gestes répréhensibles
posés et les nuances échappent à tout le monde.
La télé na surtout pas échappé au
voyeurisme, en sortant une kyrielle de vieux films visant à
nous remémorer la conduite de certains citoyens qui ont commis
des sévices sexuels depuis une dizaine dannées au
Québec. Comme quoi, en ce domaine tout particulièrement,
le pardon nest pas facile et ceux qui se sont permis de tels
égarements nobtiendront probablement jamais une
réhabilitation complète dans la société
qui les a condamnés.
Les victimes de ces crimes abominables resteront, malgré
lanonymat officiel, à jamais perturbées par ces
gestes immoraux qui a touché le plus intime de leur personne.
Il revient à certains, - ceux qui connaissent ces personnes
de les accompagner de leur soutien moral et de leur appui
indéfectible. Pour les autres, le simple fait de taire leur
nom, si on le connaît, manifeste déjà une
sympathie et une saine discrétion qui nest pas loin de
croiser, ce que jadis, on appelait la charité chrétienne.
Mais au-delà de ces faits tragiques, que lon parle des
victimes agressées ou des agresseurs eux-mêmes, une
réalité demeure : dun côté
comme de lautre, nos chartres des Droits et Libertés de
la personne considèrent toujours ces êtres
impliqués dans tels scandales sexuels, comme des personnes
humaines qui méritent notre «respect», à
cause justement du grand principe qui guide toutes ces chartres :
la dignité de toute personne humaine.
La Chartre des Droits et Libertés de la personne du
Québec, chap. I, art.4 et 5 dit ceci : Toute personne a
droit à la sauvegarde de sa dignité, de son honneur et
de sa réputation. Toute personne a droit au respect de sa vie
privée. Tous ceux qui se réclament de cette chartre
à longueur de journée dans les médias tout
particulièrement, respectent-ils eux-mêmes les
règles quils souhaitent voir appliquer par tous? Il
mest permis den douter.
Les humains sont un mélange de bon et de mauvais, de grandeur
et de bassesse, de lâcheté et de
générosité et on ne peut résumer le
mystère le plus profond de chacun à la somme des ces
actions, surtout à une action grave posée à un
moment donné de son existence. Le mystère de chacun est
insondable et le juger, à partir uniquement dune action
mauvaise posée ici ou jadis, réduit lêtre
humain à être uniquement ce qui est mesurable à
la surface des actes quil a posés.
Déformés par lenseignement dune philosophie
reliée au pragmatisme le plus orthodoxe, les jeunes,
grandissant dans nos écoles, collèges et
universités, apprennent maintenant quil ny a plus
de vérité, quil faut se détourner de
labstraction, de tout ce qui est un soi-disant absolu ou une
prétendue origine, pour se tourner uniquement vers la
pensée concrète et adéquate, vers les faits,
vers laction efficace. Lhomme nest plus : il
nest que sporadiquement que «quelque chose» en
mouvement qui le relie aux actions quil pose. Pas
étonnant alors que les jugements sur les personnes se
modèlent à partir des derniers potins étalant la
vie privée de chacun. Cloutier est un salaud. Cest
écrit dans le journal. Il ne sera, à lavenir,
jamais autre chose que cela. Et quil se le tienne pour dit!
Quelquun sera là, en temps opportun pour lui rappeler.
Guy Cloutier, dans cette perspective, cesse dêtre ce
quil était jusquà maintenant: un être
humain à part entière de la communauté
planétaire, et, est devenu, soudainement, à cause des
faits fort regrettables, laction ou la faute quil a
commise depuis quelques années. Il est sa faute. Et sa faute
lidentifie à jamais. Et cela pour le reste de ses jours.
Glisser sur cette pente, conduit aux pires aberrations.
Inspirés et imbus dune telle philosophie, les gens se
permettent alors les pires condamnations. Les jugements les plus
farfelus samoncellent contre laccusé, sans
quils puissent les contrôler, et la solution souvre
toute grande devant ses pas, à savoir en finir avec cette
chienne de vie qui ne lui permettra sans doute aucune
réhabilitation. Cest le martyr jusquà la
fermeture de ses paupières ou, sortie côté
jardin, à la première occasion. Et si cette
dernière solution était retenue par le
pestiféré, le galeux, et tout ce que vous voudrez,
les médias seraient les premiers à se demander
sils ne sont pas allés trop loin dans... laffaire
Guy Cloutier.
Les lois humaines, on le sait, varient dune civilisation
à une autre, dun pays à un autre, parfois
dune région à une autre. En Chine, tout homme
pris en flagrants délits dadultère est
fusillé sans aucune forme de procès. Les Chinois
peuvent, sans doute, se permettre une telle façon de faire,
avec une population 1 ½ milliard de citoyens. La même loi,
appliquée au Québec, décimerait les familles
délabrées ou reconstituées et mettrait le
gouvernement du Québec en faillite, à cause du non
paiement des impôts des personnes élimées.
Dans certains pays de lAsie, le voleur se fait couper une main
à la première offense. À la deuxième, on
lui coupe la deuxième. Et sil y a récidive, on en
vient à lui couper les deux jambes. Cul-de-jatte, il nira
pas loin. Lapplication dune telle loi au Québec
conduirait peut-être certaines gens à nêtre
plus capables de tenir en mains la feuille sur laquelle ils lisent ou
écrivent sur les manquements plus ou moins graves des autres.
En Iran, toute personne prise en relations sexuelles avec une
personne du même sexe, est condamnée à mort,
illico, sans aucune forme de procès. A la prochaine occasion,
elle sera pendue sur la place publique, accompagnée de celles
qui ont commis le même délit. Au Québec, plus
tolérant, on permet aux homosexuels de vivre en paix dans leur
Village et on leur accorde le droit de se balader, plus ou moins nus,
dans les rues de Montréal, une fois par année, afin de
manifester leur fierté. Toute une différence !
Il nen demeure pas moins que les crimes à
caractères sexuels qui sexercent sur des mineurs,
doivent être condamnés par lapplication de lois
très sévères. Applicables à tous, peu
importe leur statut du citoyen. A cause de lexploitation de la
personne concernée, placée en situation de domination.
La question est de savoir comment il faut condamner les agresseurs
sexuels? Les psychiatres, par exemple, affirment que dans le cas
dun pédophile, lincarcération de celui-ci
ne modifiera en rien sa conduite, son temps en dedans terminé.
Ayant, dit-on, payé sa dette à la société
(on devrait plutôt dire : on lui a payé une dette
quil pense devoir à la société), il
ressortira avec la même déviance. La
société en fera quoi? Le pendra-t-il sur la place
publique? Lincarcérera-t-il à nouveau et pour la
vie? Le mettra-t-il en résidence surveillée?
Quelquun pour me fournir une réponse? Castration? La
Chartre interdit de se mutiler et de mutiler les autres.
Les criminels, ceux quon a jugé tels à partir de
nos lois, ne sont pas tous récupérables. On le sait.
Habituellement, les pédophiles, par exemple, achètent,
avec de largent, le silence de leur victime. Jusquà
ce que celle-ci nen puisse plus de jouer ce petit jeu, sorte
sur la place publique pour dénoncer le stratagème qui
dure depuis plus ou moins longtemps. On déplore, lorsque ces
victimes sont innocentes, en bas âge, le fait quelles ont
été exploitées, quelles ont
été dominées par des personnes en situation de
force ou dautorité. Exploitation des enfants, no sir! En
Thaïlande, au Japon comme en Amérique. Loi humaine
universelle, mais très mal appliquée.
On se scandalise, et avec raison, du mal fait à ces jeunes
innocents. Mais, quen est-il alors, - je pose la question,
puisque chacun évite de se la poser - de tous ces enfants qui,
dans le sein de leur mère, qui nont pas demandé
à naître, et qui, en situation de faiblesse face à
celles qui les portent, se font expulser avec autant de violence,
avant même quils jouissent des premiers instants de leur
vie? On me dira quon a «décriminalisé»
cette réalité au Canada et quon na pas
à revenir sur ce sujet. Avoir décriminalisé un
geste posé par les humains névacue pas la
question de la moralité de lacte posé. Le
légal nenveloppe pas toujours le moral. Et le moral
dépasse les frontières du légal. Tout citoyen
vacciné devrait savoir cela.
Mais il nen reste pas moins, que violence est faite à un
être sans défense, science à lappui,
quil sagit bel et bien là dun être
humain, de la maison en miniature dune personne et non pas,
comme le disent certains qui veulent ignorer les données
scientifiques, dun amas de cellules informes, de la
première ou deuxième brique de la maison humaine qui
sera terminée dans quelques semaines de gestation, lors de la
naissance du bébé. Non, il sagit bel et
bien là, génétiquement parlant, dun
être humain unique. Un être constitué tel
quil ny en aura jamais dautres organisés
comme celui dont on se débarrasse à laide
dinstruments que la science a fabriqués, celle qui
explique si bien la vie, et celle qui en arrive à
détruire si allègrement son organisation première.
Et pourtant, à mon sens, il sagit là, bel et bien
là, dun geste tout aussi grave que celui du viol
dun enfant. Dans ce dernier cas, lenfant peut faire
entendre son cri, mais on peut arriver à
létouffer, en lui mettant la main sur la bouche. Dans le
deuxième cas, même sil voulait crier, la nature a
prévu quon ne lentende pas. Les deux gestes sont
aussi violents lun que lautre. Pourquoi évince-t-on
de la société la personne qui viole un enfant en
situation de faiblesse et pourquoi accepte-t-on quon laisse
faire celui qui fait violence à un ftus qui ne peut se défendre?
Et on pourrait trouver dautres cas où la loi camoufle
une morale très peu exemplaire. Quon pense
uniquement aux faibles et démunis qui doivent payer
à la cenne leur impôt, alors que les riches arrivent
à trouver toutes les esquives possibles pour éviter
den payer le moins possible.
Loccasion est belle, à ce moment précis, de
réfléchir sur nos propres conduites personnelles face
à tout ce qui touche la vie humaine et ce qui lentoure.
Cloutier restera un criminel et pour lui, comme tous les autres, nos
lois doivent sappliquer. Quant aux victimes, dans la
solidarité et le partage de nos peines humaines
engrangées, il est nécessaire quon les accompagne
de toute laffection dont elles ont besoin pour sen
sortir, sil est possible encore de rêver.
Les criminels ne sont sans doute pas tous en prison. Et avant de
condamner, sans espoir de pardon, ceux qui séjournent dans nos
établissements carcéraux, un examen de conscience
simpose à chacun, afin de voir si le plus grand crime
qui sommeille en chacun de nous, ce nest pas la perte dune
morale de la responsabilité, labandon dune
conscience plus éclairée, le refus systématique
du regard damour vers les personnes blessées, soit par
nos manques de courage pour les protéger, soit par notre
inconscience, tissée aux cours des années, et qui
génèrent, aujourdhui, tant de situations dont le
contrôle semble nous échapper.
Toute société se doit de protéger les êtres
les plus faibles. Tous les êtres, y compris ceux qui doivent
venir à la vie et qui lattendent dans le silence
dune gestation joyeusement accueillie. Il ne peut y avoir, dans
une société civilisée plusieurs catégories
de faibles. On les sauve tous, ou on se révolte de quelque
manière, tant et aussi longtemps quils ne sont pas tous
protégés. Sinon, lhypocrisie triomphe à
travers nos combats devenus sélectifs.
N.B. Lusage, dans le contexte actuel, des mots
«victime ou criminel», à défaut de mieux, me
semble deux formes de prison sans barreaux, une série de
chaînes dans lesquelles ont maintient les gens en servitude.
La «victime» doit sefforcer de sortir de ce rôle
de malheureuse victime que lui impose toute une société
et éviter de vivre uniquement à partir de
comportements quelle pourrait lui suggérer. Est-ce trop
lui demander, éventuellement, de poser le geste
libérateur du Pardon? La raison ne le commande pas : seul
lAmour peut le faire. Quelquun a essayé il y a
deux mille ans : il a été reçu sur une
croix. Labuseur ou lagresseur doit essayer, de son
côté, den faire autant, en sefforçant
dabandonner, avec courage, le carcan que la
société veut bien aussi lui imposer. Retrouvant ainsi
toute sa dignité, dans le creuset de sa souffrance accueillie.
Certaines épreuves régénèrent
jusquà létonnement.