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Sainte nuit ou Les catholiques ont-il oublié le sens de Noël?

     Il n’est sans doute pas facile de parler du mystère de Noël ou du mystère de l’Incarnation du Fils de Dieu. Il y a trois ans, à la messe du 24 décembre 1999, dans une église bondée pour la circonstance, le prêtre de la paroisse où j’assistais à la messe de minuit, réussit le tour de force de prononcer l’homélie, sans mentionner une seule fois les mots Jésus, Christ, Enfant-Dieu, Sauveur. Des gens étonnés, à la sortie de la célébration eucharistique, m’en firent discrètement la remarque. Il convient de rappeler un peu ce que les catholiques célèbrent en cette nuit très sainte. Qu’en disent les théologiens sérieux comme Guardini, Zundel, Varillon, Sertillanges, et tant d’autres?

      Le christianisme enseigne que le Christ est le centre de tout, ou, selon les mots du philosophe Hegel et les ajustements qu’il faut faire, «le gond de l’histoire». Le christianisme enseigne que Dieu est Trinité et que c’est par le Christ incarné que nous pouvons la connaître. Jésus est le centre de toute connaissance religieuse et il est le centre de toute l’histoire humaine. Quelle que soit la philosophie que l’on utilise, quelles que soient les images choisies pour éclairer un peu notre pauvre intelligence humaine, il faut qu’elles ne contredisent en rien les données du mystère de l’Incarnation: le Christ, l’unique Christ, est à la fois pleinement Dieu et pleinement homme. C’est lui qui nous révèle le coeur de Dieu et c’est Lui qui nous explique à la fois le sens de l’histoire humaine présente et le sens de la vie du monde à venir, hors du temps et de l’espace.

      Jésus est d’abord pleinement et véritablement Dieu. Lorsque le Christ mange, boit, dort, marche, pleure et meurt en Palestine, au début de notre ère, nous devons dire : Dieu mange, Dieu boit, Dieu dort, Dieu marche, Dieu pleure et meurt. Jésus n’est pas uniquement, comme certains le disaient au début de l’Église naissante et comme tant d’autres le disent encore aujourd’hui, un envoyé de Dieu, quelqu’un qui est inspiré par Dieu, quelqu’un qui est uni à Dieu, quelqu’un qui est un représentant de Dieu. Il est Dieu. Point. Il ne faut pas dire que Dieu prend à son compte ce que l’homme fait en Jésus comme un souverain prend à son compte les actes de l’ambassadeur qu’il a envoyé. Le christianisme enseigne que tout ce que l’homme fait en Jésus, c’est Dieu réellement qui le fait.

      Jésus est aussi pleinement et véritablement homme. Jésus n’a pas une apparence d’homme. Il n’a pas une forme humaine quelconque qu’il aurait empruntée, qu’il aurait utilisée un certain temps pour se rendre sensible et entrer ainsi en contact avec les hommes. Il n’est point Dieu-sous-un-masque. Il est en tout point semblable à chacun de nous, sauf le péché. Il est comme tout être humain, libre et spontané. Il est éprouvé comme nous, jusqu’à la tentation. Il naît comme tous les êtres humains, vit de la vie humaine de tous les humains et meurt d’une mort toute humaine comme le font tous les humains. Son corps est bien un corps d’homme. On doit dire : c’est la chair de Dieu, mais c’est une chair humaine. L’Incarnation du Christ n’est pas une tricherie, une fourberie. Elle est authentiquement humaine.

      Comme la vie trinitaire n’est qu’Amour, on ne peut comprendre le sens ou la signification de la Nativité que dans la vie d’Amour qui est la vie même du Dieu des chrétiens. C’est pour nous, hommes, et pour notre salut, que le Verbe est descendu des cieux, dit le Credo de Nicée. Si Dieu est Amour, où se trouve alors sa gloire? Elle se trouve dans la Richesse surabondante de l’Amour. Et cette surabondance de l’Amour, qui s’exprime à l’intérieur même de la Trinité, va jusqu’à se donner en sa créature afin qu’elle devienne fils et fille de Dieu. Dieu, dans la pensée chrétienne, n’est pas un être solitaire, isolé, dominateur, justicier ou vengeur. Il n’est qu’Amour. L’Incarnation du Fils de Dieu, célébrée à Noël, introduit définitivement l’humanité dans le circuit des relations trinitaires. Aucune autre religion n’enseigne cela. Aucun autre Dieu ne s’est dit si près de la créature humaine.

      L’union du Fils éternel et de l’homme se réalise, affirme le théologien François Varillon, dans la Personne du Christ, de telle sorte que la nature humaine, assumée dans l’unité d’une Personne divine, est associée à l’échange d’Amour -  accueil et don - qui constitue la vie de Dieu.  Parce que Dieu, en Jésus son Fils, s’est incarné dans le monde, l’humanité entière est appelée à être divinisée par grâce, à être accueil et don comme l’est la Trinité sainte.  En Jésus-Christ, poursuit le théologien, temporellement, mais pour l’éternité, le voeu de l’Amour qui créé l’homme est exaucé par l’unité de la Personne dans la dualité des natures de Jésus-Christ fait homme. C’est parce que Dieu est Trinité que la mystère de l’Incarnation est rendu possible.

      En d’autres termes, - et c’est là tout le mystère de l’Incarnation -  un membre de la race humaine est, en rigueur de termes, Fils de Dieu. Mais il ne l’est pour que nous le soyons nous aussi.  Jésus, Fils de Dieu, vrai Dieu et vrai homme, est donc le Premier-né d’une Humanité nouvelle, une Humanité de fils de Dieu. Chacun est évidemment libre d’accepter ce grand mystère. Mais vivre Noël dans son aspect le plus mystérieux, c’est communier à cette grande  et unique réalité.

      L’Incarnation du Fils de Dieu a été préparée pendant plus de vingt siècles selon l’enseignement de la Bible. Mais elle était déjà commencée dans la création même du monde, car, dans la Bible, promettre, c’est en même temps agir. Le Christ naît au temps du recensement de Quirinius, à Bethléem. Mais il est déjà là au temps d’Abraham, car il est Celui qui vient, qui ne cesse de venir jusqu’à ce qu’il naisse dans les conditions que l’on connaît. Des milliers d’années avant sa naissance,  le Christ est en gestation. Il est comme un germe planté dans l’histoire de ce petit peuple hébreu, nomade, constamment persécuté, sans cesse en guerre et humilié. Le peuple hébreu est donc un peuple germinal. Il est porteur d’une promesse que Dieu, qui n’est qu’Amour, et qui réalise dans son histoire, au moment où Il le veut bien.. Ah! quel grand mystère! chantons-nous à Noël. Et avec raison!

      Dieu aurait pu faire naître son Fils dès le commencement du monde. L’Amour infini de Dieu répugne cependant au prodige et il s’adapte aux conditions de sa créature affaiblie par le mal. Il prend le visage d’un enfant, d’un homme inconnu de Nazareth. Il veut que la Création et l’Incarnation soient histoire. Vingt siècles d’éducation d’Israël préparent d’abord le monothéisme le plus strict, afin que celui-ci crût en un Dieu distinct du monde et toujours en rapport avec Lui. Tranquillement et patiemment Dieu va faire accepter à son peuple l’idée d’un Dieu qui s’engage avec l’homme et pour l’homme dans l’histoire humaine. Aucune philosophie païenne ne sut parvenir à un tel enseignement. C’est par la Bible, qui raconte l’histoire du petit peuple hébreu, que l’intelligence de l’Incarnation nous est rendue possible.

      L’humanité est pécheresse : c’est un fait incontestable. Ce que Dieu fait concerne tout ce qui est. En ce sens, l’Incarnation est rédemptrice. Le lien qu’elle noue entre les hommes et Dieu est en même temps et indivisible- ment  une réconciliation. Par un seul et même acte de la Toute-puissance de l’Amour, l’homme cesse d’être pécheur et devient fils de Dieu. Noël, c’est cela : Dieu entre dans l’histoire de l’humanité pour la sauver et lui demande de cesser d’être pécheresse pour s’ouvrir à la grâce divinisante du Rédempteur et ainsi devenir fils de Dieu.

      Tout cela n’a rien à voir avec le Père Noël et ses lutins, aux plantureux repas à la dinde, aux parties de toutes sortes et à Nez rouge, essoufflé dans le vent glacial de nos hivers rigoureux. Saint Ambroise de Milan a sans doute le mieux résumé le mystère de Noël. Dans une phrase lapidaire, comme lui seul et son émule Augustin savaient le faire, l’évêque écrit que la gloire de Dieu c’est un homme vivant et la vie de l’homme c’est la vision de Dieu. Cette phrase devrait être écrite sur les murs de toutes les églises catholiques du Québec et du monde entier Ainsi, à chaque dimanche, on fêterait Noël qui est comme la Pâques éternelle anticipée.
 

15 décembre 2003

 

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