Le mot
«politique» vient du grec polis, qui signifie Cité.
Cest dans la Grèce antique que cette
réalité a pris forme. Les grands philosophes de
lAntiquité ont expérimenté cette prise de
conscience et leurs grandes oeuvres littéraires et
philosophiques, telles que la République et les Lois de
Platon, la Politique dAristote, en sont les témoignages
les plus vivants. La polis signifiait essentiellement le corps
politique. Elle était moins une unité
géographique quune société humaine. Il a
cependant manqué aux Grecs de comprendre «la
liberté intérieure et spirituelle de la personne
humaine à légard de la cité».
La
société est un moyen mis à la disposition de
lhomme pour achever son accomplissement terrestre. Elle
laide à trouver son mieux-être. Chaque citoyen
est, cependant, plus que ce que la société lui donne,
plus que ce quil apporte à la société.
Chaque personne a rapport à la communauté entière
comme la partie au tout. Mais le tout nabsorbe jamais chacune
des parties. Premier principe de la vie communautaire.
Le second
principe est tout aussi important que le premier. Lhomme
nest pas ordonné à la société
politique selon lui-même tout entier et selon tout ce qui est
en lui. Fidèle à ces deux principes, toute
société peut échapper à deux erreurs dommageables.
Le
philosophe Jacques Maritain affirme que lindividualisme
(première erreur) nie que lhomme sengage tout
entier, en vertu de certaines choses qui sont en lui, comme partie de
la société politique; le totalitarisme (deuxième
erreur) affirme que lhomme est une partie de la
société politique selon lui-même tout entier et
selon tout ce qui est en lui («tout dans lÉtat,
rien contre lÉtat, rien en dehors de lÉtat»).
La
vérité, cest quaucun être humain ne
sengage tout entier comme partie de la société
politique. Tout comme un bon philosophe sengage tout entier
dans la philosophie, mais non pas selon toutes les fonctions ni
toutes les finalités de son être; il sengage tout
entier dans la philosophie selon la fonction spéciale et la
finalité spéciale de lintelligence en lui.
Un bon
coureur sengage tout entier dans la course, mais non pas selon
toutes les fonctions et les finalités de son être; il
sengage tout entier dans la course, selon la machinerie
neuro-musculaire qui est en lui.
La
personne humaine sengage tout entière comme partie de la
société politique, mais non pas en vertu de tout ce qui
est en elle et de tout ce qui lui appartient. En vertu dautres
choses qui sont en elle, elle est aussi tout entière au dessus
de la société politique. En dautres mots, la
politique ne doit jamais absorber toutes les énergies
humaines. Chacun est une partie de lÉtat en raison de
certaines relations à la vie commune qui intéressent
son être tout entier. Mais en raison dautres relations
(qui intéressent aussi son être tout entier) à
des choses plus importantes que la vie commune, il y a en chaque
être humain des biens et des valeurs qui ne sont pas par
lÉtat ni pour lÉtat et qui sont en dehors
de lÉtat.
Il y a
donc un but, une tâche commune qui fait souhaiter à tous
de vivre ensemble. Cette tache commune est ce quon appelle le
bien commun politique. Ce bien commun est un héritage,
reçu du passé national. Il est à conquérir
en usant de toutes les forces vives de la nation. Il est le
résultat de leffort de tous et appartient à tous.
Nul ne peut le dilapider, le mépriser, se laccaparer. Il
est pour chaque citoyen ce que le gâteau danniversaire
est pour la famille qui festoie autour de la table. Il réunit
les convives pour le partage et la joie dêtre ensemble.
Il ne doit jamais être objet de divisions entre ceux qui le
partagent. Il ne doit jamais être divisé selon des
intérêts qui outrepassent les besoins et les
volontés légitimes des autres.
Le
philosophe Maritain a sur ce sujet un texte mémorable. Il
serait souhaitable que ce court extrait de son ouvrage La personne et
le bien commun se retrouve dans les programmes de tous les partis
politiques au début de cette campagne électorale. Ce
qui constitue le bien commun de la société politique,
ce nest pas seulement lensemble des biens et services
dutilité publique ou dintérêt
national (routes, ports, écoles, etc.) que suppose
lorganisation de la vie commune, ni les bonnes finances de
lÉtat, ni sa puissance militaire; ce nest pas
seulement le réseau de justes lois, de bonnes coutumes et de
sages institutions qui donnent sa structure à la nation, ni
lhéritage de ses grands souvenirs historiques, de ses
symboles et de ses gloires, de ses traditions vivantes et de ses
trésors de culture. Le bien commun comprend toutes ces choses,
mais bien plus encore, et de plus profond et de plus humain : car il
enveloppe aussi et avant tout la somme elle-même (très
différente dune simple collection dunité
juxtaposées, car même dans lordre
mathématique Aristote nous avertit que 6 est autre chose que
3+3), il enveloppe la somme ou lintégration sociologique
de tout ce quil y a de conscience civique, de vertus politiques
et de sens du droit et de la liberté, et de tout ce quil
y a dactivité, de prospérité
matérielle et de richesses de lesprit, de sagesse
héréditaire, inconsciemment mise en oeuvre, de
rectitude morale, de justice, damitié, de bonheur et de
vertu, et dhéroïsme, dans les vies individuelles
des membres de la communauté, selon que tout cela est, dans
une certaine mesure, communicable, et se reverse dans une certaine
mesure sur chacun, et aide ainsi chacun à parfaire sa vie et
sa liberté de personne. Cest tout cela qui fait la bonne
vie humaine de la multitude. Quel texte admirable !
Le mot
«politique» vient du grec polis qui signifie
Cité. Et le mot «civilisation», que nous connaissons
bien, vient dun autre mot latin civitas, qui veut dire aussi
Cité. Le rôle de la société politique est
de permettre aux hommes de saffranchir des servitudes qui
viennent de la nature matérielle en se civilisant. Maritain
affirme que la société politique est le berceau de la
vie civilisée. Mais cest la Civilisation qui en est le
but. Un but qui nest jamais un absolu, mais qui demeure louable
et bon dans lordre qui lui est propre.
Chaque
citoyen doit soccuper de politique. Mais il ne faut jamais que
la politique labsorbe au point que la vie civique étouffe
ce qui émerge du plus profond de lui-même. Il y a dans
chaque citoyen une autre dimension encore bien plus importante,
à savoir la dimension spirituelle et quaucun
régime politique ne peut satisfaire. Le spirituel a besoin du
temporel. Mais le spirituel transcendant nest pas
désincarné. Cest en étant
entièrement à loeuvre dans le monde que toute
chair sera spiritualisée.
En
boutade, Jacques Parizeau avait lhabitude de dire que «la
politique, cest sérieux, mais il ne faut jamais prendre
cela au sérieux». Péguy le disait en dautres
mots en 1933 : «La révolution sociale sera morale ou elle
ne sera pas». Et il donnait à ce mot son vrai sens. Il ne
faut pas attendre, dit-il, pour transformer le régime social
que tous les hommes aient été convertis à la
vertu. Tout passe par une invitation aux leaders de la transformation
sociale pour quils fassent en même temps, et dabord
en eux-mêmes, le travail de rénovation spirituelle sans
lequel cette révolution serait vaine. Cela reste vrai encore aujourdhui.
La
révolution sociale sest faite. En passant par
lindividualisme (Rousseau) et toutes les formes de
totalitarisme (socialisme scientifique ou pas). Mais elle na
pas été morale. Cela explique en grande partie le chaos
dans lequel la société se trouve. Cela explique
pourquoi le chaos va perdurer.
4 mars 2003