Dinstinct,
lorsquun politicien parle, jouvre rapidement mes
dictionnaires. Depuis quelques semaines, Jean Charest, le nouveau
premier ministre élu le 14 avril dernier, veut
réinventer le Québec.
Le mot est dans le petit
dictionnaire Robert, page 1913, à mon édition de 1993.
Celui-ci définit le mot de la façon suivante : inventer
de nouveau, redonner une valeur nouvelle à une chose,
oubliée ou perdue. Le mot est évidemment dans le petit
dictionnaire Larousse en couleurs, où la définition
donnée est fort sobre. A ce mot, dans mon édition de
1983, il dit tout simplement ceci : inventer de nouveau.
Inventeur, invention,
inventer, réinventer sont des mots courants et ils sont tous
dérivés du latin invenire, qui signifie trouver au sens
où larchéologue découvre des armes, des
bijoux, des potiches, une arme, à laide de sa pioche ou
de tout autre instrument. Cest dans ce sens que
lÉglise catholique célèbre la fête
de linvention de la croix du Christ. Les avocats parlent aussi
de linventeur qui découvre un trésor et qui
forcément lui appartient, selon des conditions que la loi
détermine. Il ne faudra pas croire que Charest utilise le mot
réinventer dans ce sens.
Dans le langage
habituel, inventer na donc pas le sens de trouver quelque
chose, mais de créer quelque chose qui nexistait pas
avant. Franklin a ainsi inventé le paratonnerre, Édison
a inventé le phonographe, Graham Bell a inventé le
téléphone, les Summériens ont inventé
lécriture, et les Bulgares sont certains que John Vinent
Atansoff est linventeur de lordinateur. Quant aux
médiévaux, lhistoire leur concède
davoir inventé la brouette. Ce nest certainement
pas non plus en ce sens que Charest veut ou va réinventer le Québec!
Habituellement, lorsque
les humains réinventent quelque chose, cest à la
manière du professeur de chimie ou de physique quils
procèdent. Le professeur de physique peut et souhaite que tous
ses étudiants réinventent quelque chose. De cette
manière, étudiants et professeurs peuvent ainsi se
permettre dinventer le téléphone,
lordinateur, la théorie des vases communicants,
lapplication de la loi de Newton. Étant moi-même
enseignant de métier, et selon la pédagogie
enseignée par mes maîtres, jai vite compris
quenseigner, cétait faire découvrir à
mes étudiants ce que dautres avaient découvert
avant eux.
Le professeur de
métier (le politicien, comme éducateur du peuple)
attire lattention sur les faits qui ont conduit à
léclair de génie de linventeur. Ils les
ordonne et, empruntant le raccourci de lenseignement, il
conduit ses élèves à redécouvrir
linvention, à réinventer ce dont il parle. De
cette manière-là, Jean Charest peut dire quil
peut réinventer la vie politique québécoise. En
se basant sur ses devanciers, il peut réinventer la politique,
sachant très bien, que dans les faits, il ninvente rien
: il ne fait que redécouvrir ce quil connaît
déjà et ce que tout bon citoyen aspire à mieux
connaître. Ainsi, en se servant de son talent de communicateur
et déducateur du peuple, il peut enseigner à ses
commettants les règles du bon fonctionnement dune
société normale.
Jean Charest va-t-il
réinventer le Québec? Il en est capable à la
manière du professeur qui réinvente le fonctionnement
du téléphone, lanatomie du corps humain. Il ne
trouvera rien de nouveau que ce que la nature y a déjà
planté. Celle-ci veut dabord que les hommes vivent en
société. Pourquoi? Parce que lhomme na pas
seulement besoin de vivre pour être heureux, mais il a besoin
de bien vivre. Et celui-ci a vite compris que les produits sont plus
abondants et souvent de meilleure qualité quand chaque citoyen
se spécialise dans son métier, conforme à ses
goûts et à ses aptitudes. Ainsi sest formée
la société humaine. Lhomme est naturellement
social parce quil a besoin, pour bien vivre, dune foule
de choses quil est impuissant à se procurer seul.
Retranché de la société, lhomme est
comparable à un pied ou à une main détaché
du corps.
Le chef ( du latin caput
qui signifie tête) est constitué gardien du corps
social. Il ne linvente pas. Il lanime, comme la tête
du corps humain anime lensemble afin quil fonctionne
dans lordre et lharmonie. Aristote, toujours lui, affirme
que le chef est non seulement gardien de la société,
mais quil doit travailler de toutes ses forces à faire
régner la justice, fondement de toute vie en
société. Cest là son rôle principal.
En ce sens, Jean Charest
ne réinventera pas non plus le Québec
daujourdhui et de demain. Toute société est
basée sur la notion de justice et la justice porte sur le
droit, cest-à-dire, ce qui est dû à autrui
en raison dune certaine égalité. Dans mes vieux
livres de philosophie, on mentionnait quil y avait deux sortes
de justice. Une qui règle les rapports horizontaux et
lautre, les rapports verticaux. La première règle
les rapports des parties entre elles : moi et lautre. La
seconde, les rapports verticaux, règle les rapports du tout
aux parties.
La première forme
de justice, la justice commutative (celle qui règle les
rapports horizontaux) soccupe des échanges entre les
hommes. Elle veille à ce que chacun ne donne pas ses services
alors que lautre les vend à prix dor. Toute
société est échange de services. Chacun est
appelé à faire quelque chose pour les autres. Ceux-ci,
en échange, sengagent à en faire autant envers lui.
La deuxième forme
de justice, la justice distributive, (celle qui règles les
rapports verticaux) soccupe des rapports du tout aux parties.
Jean Charest a, comme tous les autres chefs avant lui, a faire en
sorte que le bien commun amassé par tous, ne soit pas
donné au premier groupe corporatiste qui se plantera,
pancartes en mains, devant lédifice de
lAssemblée nationale. Il doit, comme chef de la famille
politique québécoise, distribuer à chacun une
part du gâteau que la collectivité à amasser dans
les greniers de lÉtat. En cela, Jean Charest
ninventera rien non plus. Certains de ses devanciers ont
distribué une part du gâteau collectif, alors que
celui-ci avait été emprunté dans la cuisine du
pâtissier den face. Il ne peut distribuer plus de
richesse que celle produite par la société quil
dirige. Il pourrait bien continuer à le faire, mais, certains
indicatifs linvitent à cesser ce genre de calculs
à courte vue. La carte de crédit semble être
à son maximum. Et distribuer à la collectivité
une richesse qui nest que virtuelle mène
inévitablement à la banqueroute collective.
Si Jean Charest veut
inventer quelque chose, il doit se tourner vers le rôle que la
société lui a confié lors des dernières
élections. Aristote, (encore lui!) enjoignait aux pouvoirs de
son époque de consacrer le plus clair de leurs efforts à
faire régner la vertu parmi leurs sujets. Le philosophe grec,
dans sa sagesse deux fois millénaire, invitait le chef
dÉtat à cultiver certaines vertus, à la
pratiquer sans cesse, afin que ces sujets trouvent en lui un
éducateur, un modèle à imiter.
Le vieux philosophe
dresse rapidement la liste des vertus du chef dÉtat. Il
le convie à la justice, à lhonnêteté,
à la franchise, à la tempérance, et à
lamour du travail. On présume que Jean Charest,
étoffera ses prochains discours de ces notions morales
souventes fois fort oubliées. Il en parlera avec conviction,
sinvitant lui-même à se dépasser dans
lexercice de ces vertus qui font les sociétés les
plus justes, harmonieuses et pacifiques.
Bref, Jean Charest
ninventera rien. Il changera la plomberie ici et là,
mais dans les faits, il devra bien se soumettre aux impératifs
de lexpérience humaine. Toute société a
les siens et aucune ne peut sen passer si elle veut fonctionner
le moins mal possible.
Est-il besoin de
rappeler que Jean Charest se retrouve maintenant à la
tête du Québec, à la tête dune
société qui se questionne et qui na pas encore
réussi à régler SA question nationale.
Silencieux sur ces points tout aussi importants que fondamentaux,
Jean Charest ne pourra pas esquiver LA question dans les mois qui
viennent. Il ne peut prétendre que les deux derniers
référendums ont réglé
définitivement la question.
Le seul fait que les
Québécois nont pas adhéré à
la loi constitutionnelle de 1982, montre bien que la nation ne vit
pas comme tous les peuples normaux, libres de leurs décisions
et de leurs choix. La loi constitutionnelle est à la base de
toutes les autres interventions du législateur. Elle est le
fondement de lédifice social. Quen est-il dun
peuple qui élit un gouvernement qui ne soccupe
guère de la loi fondamentale qui doit régir le bon
fonctionnement de ce dernier? Cest une incongruité qui
devrait nous mener, tous et chacun, à bâtir des haltes
de réflexion, afin quensemble, on en arrive à
résoudre cette question.
Jean Charest
ninventera rien dans la société
québécoise. Sil voulait le faire, il lancerait la
réflexion collective proposée antérieurement. Il
ne le fera pas, parce quil ouvrirait un débat dont il ne
peut connaître les conclusions à plus ou moins long
terme. Il ne le fera pas, parce quil a décidé de
réinventer le Québec en se foutant éperdument de
la boussole qui devrait le guider dans toutes ses décisions.
Jean Charest peut bien
se targuer de réinventer le Québec. Cest son
droit. Mais personne nest dupe. Il ninventera rien.
Sil avait le courage de le faire, il nous proposerait une voie
qui mène à notre liberté collective. Il
continuera, comme ses devanciers, à inventer un Québec
aux couleurs dun temps qui passe. Sil voulait vraiment le
faire, il nous conduirait sur des avenues nouvelles, celles qui nou
mèneraient à couper les chaînes qui entravent la
marche de tout un peuple vers sa liberté.
Le peuple du
Québec ne veut pas seulement réaménager
lingénierie de lédifice social. Il veut lui
donner une orientation, un statut qui englobe la première
opération, mais qui la dépasse et la fait passer
à sa maturité.
Ce sera, je
lespère bien, pour la prochaine fois...
1 novembre 2003