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La logique de Pierre Brien

 
     Les prochaines élections nous réservent de grandes surprises. Quelques-unes sont déjà affichées publiquement sur le babillard électoral. Au moins deux «souverainistes» avoués se présentent sous la bannière de l'Action démocratique de Mario Dumont. Le premier, originaire de Matane, Raynald Bernier, avocat substitut de la Couronne à Montréal, briguera les suffrages dans la circonscription de Matane qui l'a vu naître. L'autre, beaucoup plus connu,  puisqu'il est l'ancien whip du Bloc québécois qui s'éternise à Ottawa - Pierre Brien, diplômé des HEC, se présentera dans la circonscription de Témiscaminque.

     Les libéraux n'ont pas tardé à réagir à copinage existentiel. Selon eux, il y a deux partis souverainistes au Québec : le Parti québécois et l'Action démocratique. Les libéraux sont les seuls, selon eux, à défendre le fédéralisme canadien. Lequel ? Personne ne le sait trop ! Celui que l'on connaît et qui ne dérange plus personne ou celui qu'ils veulent promouvoir et qui ne dérangerait guère, si on en connaissait la teneur.

     Les libéraux ont sans doute raison de dire qu'ils sont les seuls à défendre le fédéralisme canadien tel qu'il se présente ou tel qu'ils voudraient bien le modifier. Le Parti québécois a toujours, à l'article un de son programme, l'objectif de réaliser, un jour, la souveraineté-asssociation-partenariat, c'est-à-dire, la volonté, plus ou moins ferme, de faire semblant de sortir le Canada du Québec, tout en continuant à faire comme s'il ne le voulait pas.

     Faisant un tournée européenne en 2001, particulièrement à Bruxelles, le premier ministre Landry, avait évoqué, dans une entrevue avec des journalistes, une visite de d'un de ses éminents prédécesseurs, l'ancien premier ministre Robert Bourassa. Le chef libéral Robert Bourassa avait, en 1992, au grand dam de son entourage, évoqué la possibilité d'un référendum portant sur une souveraineté assortie d'une union économique avec le reste du Canada. Il avait dit alors que la question soumise pourrait avoir le libellé suivant : Voulez-vous remplacer l'ordre constitutionnel existant par deux États souverains associés dans une union économique, responsable devant un parlement commun ?» A l'époque, le Parti québécois s'était royalement moqué de cette formule bourassiene.

     Jean Bernard Landry affirme, maintenant, haut et fort, qu'il voterait OUI à la question proposée par Robert Bourassa. Car, toujours selon le premier ministre actuel, le Parti québécois propose à peu près la même chose, depuis quelques années, soit la souveraineté du Québec, assortie d'une forme d'union économique et politique à l'européenne, avec le reste du Canada.

     Les Québécois l'auront remarqué. Dans ses discours, le premier ministre actuel parle sans cesse, d'une souveraineté partagée avec le reste du Canada, dans une union de type confédéral. Les Québécois, sans s'en rendre compte, ont donc voté, lors du référendum de 1995, pour ce type d'union confédérale. Ils n'ont pas voté pour ou contre l'indépendance du Québec, mais ils ont voté sur une offre de partenariat avec le reste du Canada et, comble de l'ironie, ils se sont dit majoritairement NON à cela. En clair, les Québécois, en 1995, ont voté, sans s'en rendre compte, pour rester dans le Canada, mais ont refusé, majoritairement, que les choses se passent différemment avec le reste du pays, qui de toute évidence, ne veulent pas quitter.

     Bien des gens, huit ans après ce deuxième référendum, se demandent toujours pourquoi Mario Dumont était alors dans le camp du OUI. Il l'était parce que la thèse de l'Action démocratique était sur la table, et que ce point de vue confédéral dans la question référendaire, concocté par l'Action démocratique, avait rallié le point de vue de Lucien Bouchard, du Bloc québécois, et d'un bon nombre de ministres voués au confédéralisme, dont Jean Bernard Landry, devenu, par la suite, premier ministre du Québec. Si les Dumontistes n'avaient pas pu présenter leur option lors du référendum de 1995, il n'y aurait tout simplement pas eu cette coalition trinitaire en juin 1995. La question posée lors du référendum aurait été beaucoup plus simple et aurait porté sur la volonté ou pas de faire du Québec un pays, un état indépendant.

     Jacques Parizeau, un an avant le référendum de 1995, avait pourtant clairement affirmé qu'il voulait une question claire, une question courte, qui ne souffrirait d'aucune interprétation et qui empêcherait Ottawa de faire, par la suite, une loi sur la clarté référendaire. Dix ans plus tard, Parizeau est parti, Lucien Bouchard aussi, la loi sur la clarté est passée, et Pierre Brien retrouve les siens, c'est-à-dire, «les modérés» de l'Action démocratique, dont la thèse constitutionnelle allairiste-dumontiste a été spoliée par le Parti québécois, le seul parti qui, à l'origine, était voué à l'indépendance du Québec.

     Pierre Brien sait bien, dans les circonstances actuelles, que les Québécois vont prendre des lustres avant de faire l'indépendance. Aujourd'hui, tenant compte de son âge et des perspectives à court et à moyen terme, il penche tout naturellement vers une solution mitoyenne, celle de Robert Bourassa, adoptée par Jean Bernard Landry et les siens, mais qui a toujours été le fondement de la thèse constitutionnelle du nouveau parti dans lequel il s'engage. Il penche vers le parti, qui, à ses origines, défendait et défend toujours la thèse confédéraliste, qui ne demande pas de sortir le Canada du Québec, mais de procéder, par voie administrative, à des négociations avec le reste du Canada, afin de réaménager la fédération actuelle.

     La question de Bruxelles, formulée par Robert Bourassa, était fort habile à l'époque et laissait planer un doute sur ses allégeances fédéralistes. Mais tel n'était pas le cas. Bourassa, devait préciser, à son retour de Bruxelles, que la formule de l'union confédérale n'était pas applicable au Canada, puisqu'elle supposerait d'abord, d'une part, que le reste du Canada accepte de se prononcer sur l'opportunité de faire cette réforme de gré et à gré et, d'autre part, le premier ministre Bourassa était convaincu que le reste du Canada refuserait un tel changement dans l'aménagement socio-politique pan-canadien. Sûr que rien ne pouvait changer dans les faits, il pouvait bien proposer une autre formule qu'il savait, à l'avance, rejetée.

     L'erreur historique la plus grave commise par le Parti québécois est celle d'avoir voulu emprunté les sentiers bourassiens, c'est-à-dire une formule de type confédérale, en sachant très bien, en partant, qu'elle serait éventuellement rejetée par le reste du pays actuel. En soi, la question référendaire de 1995 était donc très habile. Substantiellement, elle reprenait la démarche proposée par Robert Bourassa, sauf qu'au terme d'un court laps de temps de négociations avec Ottawa ( un an, tel que prévu dans la loi ), l'échec, étant déjà prévisible, tout comme Robert Bourassa l'avait prévu, le Parti québécois s'engageait à déclarer unilatéralement l'indépendance. Il y avait dans cette façon de faire une astuce que j'ai toujours dénoncée : l'indépendance est une réalité trop sérieuse pour qu'elle s'accomplisse dans la brouillard. Les Québécois, si la démarche avait fonctionné, auraient été, sans doute, la première nation à accéder à son indépendance, sans qu'elle le sache.

     Le Parti québécois, après s'être plusieurs fois transformé, remodelé, travesti parfois, arrive à la quadrature du cercle. Ou bien il se relance avec, en tête, ses aspirations d'origine, où il se fond avec l'Action démocratique du Québec, dont il a spolié, volontairement ou involontairement, son programme constitutionnel. Michel Vastel écrivait un jour qu'il y avait du bourassien dans Bernard Landry. Bien d'autres députés du Parti québécois et du Bloc québécois sont pris du même mal.

     Pierre Brien, reste souverainiste, mais à la façon de Jean Allaire et de Mario Dumont. Il a le droit de croire que c'est par cette voie que le Québec passera pour accéder à sa véritable souveraineté. Il n'opte pas pour le Parti québécois, sans doute parce qu'il se trouve trop jeune pour se joindre à une équipe aussi vieillissante et usée. Il préfère une nouvelle équipe jeune et fringante, égale à son âge (32 ans), qui pense la même chose que le Parti québécois, qu'il ne veut pas rejoindre et qu'il trouve inutile de rejoindre.

     Le babillard politique nous réserve encore bien des surprises avant le déclenchement des élections. Une chose est maintenant claire : il y a au Québec un seul parti fédéraliste, le Parti libéral du Québec. Il y a, comme le dit Jean-Marc Fournier, deux partis souverainistes-confédéralistes. L'un, usé par le pouvoir et un double mandat terminé depuis novembre dernier et qui fait toutes les entourloupettes pour arriver à se faire réélire. Un autre parti, l'Action démocratique du Québec, avec un chef jeune, plein de charisme et de dynamisme, socialement démarqué de son frère jumeau, mais qui déclasse son aîné, justement parce qu'il n'a jamais exercé le pouvoir, et promet de l'exercer «autrement», en proposant rien de moins que le changement. Il copie, en cela, l'ancien premier ministre Jean Lesage, qui, en 1960, pour se débarrasser de Duplessis, avait lancer le slogan : «C'est le temps que ça change!» Il n'y a rien de nouveau sous le soleil politique québécois.

     Pierre Brien ne fait pas une erreur stratégique en allant à l'Action démocratique. Il joue la bonne stratégie. Il sait qu'il lui reste suffisamment d'années en politique devant lui pour reposer le problème constitutionnel, le temps venu. Lui et les jeunes qui l'accompagnent, pourront peut-être nous mener exactement là où le Parti québécois n'a jamais osé nous conduire. L'Action démocratique, en exerçant le pouvoir, verra bien que le Canada anglais n'a jamais voulu et ne voudra jamais négocier de gré à gré avec le Québec, et qu'un autre référendum, portant sur une forme d'union confédérale, mènera la nation québécoise dans un autre cul-de-sac.

     En espérant que ce soit le dernier

 
14 janvier 2003

 

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