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« La vie entière est
employée à s'occuper des autres. Nous en passons une
moitié à les aimer, l'autre moitié à en
médire ». |
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Joseph Joubert |
À
hauteur dhomme, continue à faire jaser la rectitude
politique. Les anges du pouvoir, scandalisés, se drapent,
depuis deux semaines, dans leur visage outré, offensé,
démaquillé par les propos crûs de lancien
premier ministre du Québec, Bernard Landry. Jean Charest,
comme pour se donner bonne conscience, à micros ouverts, ose
dire quil na pas, lui non plus, le monopole de la vertu.
Lui dire que je men étais pas aperçu lors du
débat des chefs, serait un truisme.
Dans les officines du
«politically correct», les gros mots de Landry ne passent
pas le carreau du confessionnal des grands prêtres de la
conduite vertueuse. Et les chantres de cette conduite vertueuse,
accompagnés des bombardes du pouvoir, épuré de
tous ses sacres, brandissent lanathème et la
condamnation dun premier ministre, courageux, qui,
linstant dune campagne électorale, à coeur
ouvert, a voulu se faire lun des nôtres,
Les philosophes anciens, dans leur sagesse
immuable, ont toujours manifesté cette douce invitation
à être très discret au sujet de la conduite des
autres. L'Évangile reprend aussi le même enseignement.
Il invite ses fidèles à ne pas juger le monde.
L'humanité,
malgré cet avertissement deux fois millénaires,
continue à juger et parfois à condamner les autres. La
moitié de l'humanité parle sans doute de l'autre
moitié, et si chacun savait, juste dans son petit coin de pays
où il évolue chaque jour, ce que les autres disent de
lui, il en serait sidéré. Il serait sans doute
gêné de croiser ses concitoyens sur la place publique.
En fait, il n'y a ni discrets, ni indiscrets. La
plupart du temps, les uns redisent tout de suite ce qu'on leur a
raconté; les autres répètent plus tard ce
quils ont si mal retenus des propos tenus chez le voisin
dà côté. Et tous inventent ce qu'on ne leur
a pas dit, afin de noircir davantage le tableau griffonné
à la hâte par le premier calomniateur du quartier .
La plupart des choses
que nous disons sur les autres sont complètement inutiles.
Elles n'apportent souvent rien de neuf, rien de constructif. Elles ne
sont que mots vides, placotages, phrases pour meubler notre propre
solitude, notre goût de domination. Ce sont souvent des
futilités qui seraient nécessaires de taire.
Non seulement les choses
que nous disons sur les autres sont complètement inutiles,
mais souvent, elles ne sont pas bonnes à dire. Nous sommes
plus enclins à divulguer ce que nous appelons les travers des
autres qu'à reconnaître nos propres erreurs.« Qu'il
se lève celui qui ne se paie pas dix minutes de calomnie par
jour», dit Félix Leclerc ! Personne n'a bougé, les
saints courent pas les rues , » continue le poète. Si
l'humanité cessait de parler des autres, elle tomberait vite
dans un silence profond. Chacun trouverait la vie quasi
insupportable, parce qu'il se retrouverait en face de lui-même.
Parler des autres, c'est
tellement facile. C'est même trop facile. Les propos tenus sont
habituellement inutiles, mais pire encore, ils sont carrément
parfois mauvais. Ils ne respirent ni bonté, ni
tolérance. De plus, en général, les
conversations tenues sur les autres ne sont que des «on dit
», des « entendu-dire », «des
demi-vérités» quand ce n'est pas carrément
du mensonge.
Lorsque l'on parle des
autres, la vérité n'est rarement au rendez-vous. La
bonté est ordinairement absente et la méchanceté
accompagne habituellement ces échanges futiles. Il faudrait un
jour inventer la semaine du silence sur les autres. Nous serions
surpris du résultat et des transformations que cela
apporterait dans notre société. Durant cette semaine
particulière, nous pourrions être appelés à
ne rien dire sur les autres, et à consacrer tout ce temps
à réfléchir sur soi-même. La face de la
terre en serait changée. Et ainsi, on déciderait de
faire lindépendance, chacun de son coeur. On pourrait
voter, une semaine après ce carême silencieux collectif,
pour la libération du Québec! Le résultat en
serait étonnant. Il serait nettement majoritaire.
Le temps pour aller au
coeur de soi-même est plus long que celui qui conduit à
la condamnation d'autrui. Peu le prenne. C'est le chemin le moins
fréquenté. On préfère se prononcer sur
l'autre plutôt que sur soi-même. En jugeant l'autre, on
semble pénétrer dans une zone de certitude qui nous
satisfait et nous remplit d'orgueil. Pourtant, le premier jugement
à porter devrait être sur sa propre conduite. On y
trouverait sans doute le chemin de l'humilité. On y
retrouverait probablement le chemin qui conduit vers son semblable,
à savoir celui du pardon.
Et pardonner, cest
souvent reconnaître que la faute dénoncée chez
lautre, est souvent commise dans le silence de sa propre
chambre. Landry a dit des gros mots. Il marrive de dire ce
quil dit sans que mon confesseur ne le sache. Il vous arrive
tous dimiter lancien premier ministre, sans le crier sur
les toits. Mais, pour sauver la face, sous le visage de la
pureté angélique qui vous drape, vous nosez pas
vous en accuser. Vivre A hauteur dhomme, cest grand,
parce quun homme nest grand et véritablement un
homme, que lorsquil se dit comme sont tous les autres hommes :
faillible et imparfait! Merci à Bernard Landry davoir eu
le courage de nous le rappeler.
15 octobre 2003