En
décembre 1996, une polyvalente des Cantons de l'Est,
précisément celle de Coaticook, était au prise
alors avec une vague de suicides chez ses étudiants. En effet,
entre le mois de décembre de cette année et le mois de
janvier 1997, quatre jeunes adolescents sétaient
donnés la mort. Consternés, quelques jours plus tard,
on cherchait, le 15 janvier 1997, à lémission Le
Point animée par Jean-François Lépine, les
motifs qui auraient pu conduire ces jeunes gens - apparemment sans
histoire - à poser un tel geste. Les spécialistes
étaient accourus de tous les coins du Québec pour
réfléchir sur le phénomène. Ils avaient
bien trouvé quelques raisons vagues qui auraient pu conduire
ces jeunes adolescents à la mort. Quelques raisons dordre
sociologiques. Personne navait osé savancer pour
dire la vraie cause de ce mal de vivre. Tout simplement, parce que
personne navait eu le courage de le faire!
Ces
intervenants-spécialistes n'avaient pas osé, durant
lheure du débat, pointer du doigt les éventuels
responsables dun tel drame. «Il ne faut surtout pas
chercher à trouver des coupables», de dire
quelques invités de Jean-François Lépine à
cette prestigieuse émission de fin de soirée.
Drôle de réaction, ne trouvez-vous pas ? Dans la plupart
des situations humaines, afin de mieux les comprendre et den
saisir toute la portée, on cherche toujours les causes
profondes qui conduisent à poser un geste. On cherche,
éventuellement, qui est le responsable du geste posé.
C'est même le fondement de toute l'activité morale chez
les êtres humains. Dans le cas qui nous préoccupe, on
n'avait pas osé avancer une cause globale du
phénomène, comme si on avait eu peur que le responsable
ne soit pas très loin de ceux mêmes qui posaient les
questions, de ceux qui cherchaient des réponses, des auditeurs
qui restaient sur leur appétit en écoutant tant des
spécialistes discuter sur un sujet qui semblaient les
dépasser tous.
Le
Québec, vous le savez sans doute, a le taux le plus
élevé de suicides du Canada. Cinq suicides sur dix ont
lieu sur le territoire québécois. Société
distincte oblige! Il y a, proportionnellement parlant, plus de
suicides ici que dans la plupart des pays occidentaux, comme les
États-Unis, l'Angleterre, l'Italie et la France. C'est
même devenu la première cause de mortalité chez
les jeunes de 15-20 ans. Au Québec, 1300 personnes se
suicident chaque année. En France, il y a au moins 8000
suicides annuellement. La majorité de ces jeunes, tout comme
ici, sont âgés de moins de vingt-cinq ans. En
Suède, pays de société permissive sil en
est, où règne un confort matériel incomparable,
la proportion des suicides est encore plus élevée. Ce
sont là des faits qui font réfléchir.
Habituellement,
on énumère de la façon suivante les motifs qui
conduisent au suicide chez les adolescents: milieu familial
perturbé, rupture brutale en amour, culpabilité suite
à une expérience de viol ou d'inceste, échec,
solitude, sentiment de rejet, appel au secours, manipulation,
sentiment de désintégration personnelle, manque
d'identification, etc.
Le suicide
peut être considéré du point de vue moral et du
point de vue sociologique. Du point de vue moral, peu de doctrines
philosophiques l'ont approuvé. Aucune société
na valorisé lacte suicidaire. Les différents
courants philosophiques lont, historiquement parlant,
condamné comme un geste inacceptable. Du point de vue
sociologique, le suicide et le crime en général, sont
vus comme des symptômes d'un mal qui tend à
désagréger la société. D'ailleurs, ainsi
que l'a si bien montré le sociologue français Emile
Durkheim, mort en 1917, la tendance au suicide diminue chaque fois
quun individu est uni à une collectivité, comme
la famille, le clan, léglise, la nation, la corporation.
Les liens qui, tout naturellement unissent les hommes, font diminuer
les gestes suicidaires.
Il y a
donc un rapport entre le suicide, le crime en général,
et la désagrégation de la société. Nous
offrons maintenant à la jeunesse montante le triste spectacle
des nos collectivités éclatées. Nous offrons
à la génération qui vient, rien de moins que
l'éclatement de nos familles divisées, brisées,
de nos sociétés en crise constante. Nous avons mis sur
la table de l'humanité les fruits de nos discordes, de nos
divisions sociales et politiques et nous voudrions que nos enfants ne
soient pas malades, désabusés, confrontés au mal
de vivre ? Nous offrons à nos jeunes le résultat de nos
discordes permanentes, de nos climats mortifères, de nos
luttes pour lappât du gain. Nous offrons à nos
jeunes, linstabilité de nos milieux familiaux où
lon prône lunion sans conséquence, le
divorce et la dispersion des enfants, un taux davortements sans
précédent, le rejet de tous liens permanents affectifs,
la mort de toute recherche spirituelle sérieuse, et nous
voudrions que ceux-ci cessent de se pendre au premier tournant ?
Les coupables ? Il ne faut pas avoir peur de le dire : ce sont
tous et chacun de nous qui avons inventé une civilisation de
mort plutôt qu'une civilisation de vie. Il n'est pas
étonnant que certaines jeunes choisissent de la quitter, dans
le silence dun hangar désaffecté, un grenier
froid et solitaire, une garde-robe peu fréquentée, une
rivière esseulée.
De plus,
nous sommes la génération qui a perdu le sens du
transcendant et qui ne le transmet plus. Nous avons oublié que
la vie d'un être humain est un réalité qui
dépasse la mesure de l'homme. Nous avons oublié de
transmettre à nos jeunes que la vie nous préexiste et
nous survit. Nous recevons celle-ci de plus haut et personne d'entre
nous n'est un absolu qui peut décider de sa vie s'en tenir
compte d'un Absolu dans l'être qui nous donne constamment
lêtre qui nous habite.
Le refus de la vie qui semble s'être
s'installé dans nos moeurs occidentales vient de cette perte
du «prix de la vie». Toute vie est sacrée: à
commencer par celle qui débute dans le geste silencieux,
infiniment petit et mystérieux de la conception jusqu'à
celle qui se termine sur un lit d'hôpital, emportant dans la
mort un être cher. Parce que nous avons perdu cette
référence en lAbsolu, tous les gestes deviennent
permis et excusables. Les funérailles des suicidés,
parfois, deviennent des apothéoses, où, comme pour
oublier le drame qui est devant nous, on applaudit la personne qui
nous a quittés. On n'ose pas chercher à comprendre
parce que c'est justement cest trop facile à comprendre.
On n'ose pas chercher à expliquer parce que l'explication est
trop évidente. L'être humain n'est pas le maître
de sa vie et il faut que quelquun transmettre cette
fondamentale réalité. Lêtre humain n'est
pas l'auteur de sa vie, le maître absolu de son existence. Nier
une telle réalité, c'est dire que l'homme peut
décider à tout moment de son destin. Cest
pourtant ce que lon enseigne dans bien des collèges et
universités québécoises. Avons-nous le droit
dêtre étonnés par la suite, si un bon
nombre de jeunes mettent en application les thèses que
certains professeurs ont si allègrement laissé couler
dans leurs cerveaux ? Avons-nous le droit dêtre
étonnés par la suite, si un bon nombre de jeunes
appliquent dans leur vie personnelle la pensée nihiliste
jetée sans discernement dans leurs jeunes êtres
fragiles, plongés dans la tourmente existentielle ? Et que
dire des homélies aux funérailles des jeunes qui se
sont enlevés la vie ? On y entend habituellement un discours
plate, insignifiant, teinté de sentimentalisme à
outrance. Le discours tenu par les ecclésiastiques ne fait
même plus référence à cet Absolu dont les
regards perdus et hagards de ces jeunes auditeurs réclament
à grands cris. Le discours des curés excuse, à
la limite, le geste posé. Il ne cherche plus à donner
lexplication qui comblerait le vide de ces jeunes âmes
assoiffées et perdues.
Le vide de
sens nous a conduit à l'angoisse, à une sorte d'apathie
ténébreuse. Le sens tragique de l'existence n'existe
plus pour la plupart d'entre nous. Nous vivons sans raison de vivre.
La mort de ces jeunes est un cri dans le noir qui nous interpelle. «Pourquoi continuer
à vivre en cette vie éphémère, si
personne nest plus capable de nous dire à quoi elle sert»,
semblent dire ces jeunes qui nous quittent si tragiquement. «N'importe quel
sens vaut mieux que pas de sens du tout», disait un jour le
philosophe allemand Friedrich Nietzsche. Quel sens avons-nous à
offrir à la génération montante ? Si nous n'en
avons pas, ou si peu, nous sommes les vrais responsables de ces morts
sans raison apparente.
Quand il
n'y a plus de raison de vivre, c'est souvent parce qu'il n'y a plus
de raison d'être. Parce que nous ne réfléchissons
plus sur la grandeur et la valeur de l'être, il n'est pas
étonnant de voir que certains en concluent qu'il ne vaut plus
la peine de le conserver.
Si
certains jeunes ne trouvent plus de raison de vivre, c'est sans doute
parce que notre génération est incapable de leur en
fournir une. Notre vie doit cesser de couler, plate et insignifiante.
Il y a dans toute vie un appel par en avant ou un appel par en haut.
Si, à cause de notre insignifiance et notre insouciance, cet
appel nest pas lancé, ninterrogeons plus les
effets qui nous affligent quotidiennement pour guérir le mal
qui nous gangrène. La cause du mal est intérieure. Les
jeunes le savent, comme par intuition. Les adultes se taisent, parce
quils savent bien, quils sont les grands responsables du
mal qui les imprègnent et les interrogent. Ils nont pas
le courage daccepter quils sont la cause du
désarroi dune jeunesse déboussolée. Comme
la monde adulte a choisi lavoir plutôt que
lêtre, les jeunes qui nous quittent se sentent perdus
devant une telle réalité quils refusent.
Écrasés par lavoir dont ils sont comblés,
ils sont incapables dentrer en relation avec lêtre
qui les habite. Ils narrivent plus à trouver la route,
la destinée voulue par leur Créateur. Ils choisissent
dabandonner la montée humaine parce que personne ne leur
montre quen bout de piste, lêtre total surgit.
19 février 2003