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En entrant dans mes terres pour l’été
 

     L’été, c’est pour moi la saison des silences volontaires et doucement acceptés. C’est l’arrivée des moments choisis et mesurés qui me mènent hors des débats de la vie quotidienne parfois acharnés. C’est le charme de l’isolement calculé, le retrait et le retranchement des luttes dont les cicatrices ne s’estompent jamais, et cela, malgré les années. C’est le temps des méditations livresques, le retour dans mes sillons de jardin campagnarde où la nature me donne rendez-vous, comme une nécessité, dont je ne saurais me passer. 

     Fils de la terre, né entre les sapins et les épinettes d’un village de montagnes en terre gaspésienne éloignée, avec une vue imprenable sur le fleuve qui glisse toujours dans le lointain d’une côte Nord échevelée, j’ai gardé, dans mes veines, le goût du combat de ma tendre enfance effacée, où les forces de la nature, souvent hostiles et indomptables, me forçaient à vaincre plutôt qu’à me soumettre, à débattre plutôt qu’à admettre, à proclamer plutôt qu’à me taire, même en cet arrière-pays, comme on l’avait nommé. 

     Mesurant les combats politiques de ma vie, ceux qui maintenant s’étirent et s’étiolent dans le sexagénaire qui m’habite, j’ose croire que toutes ces heures et ces nuits à chercher et à faire vibrer le pays à nommer, n’auront pas été inutiles et que des échos germeront dans la fleur de la jeunesse qui, à coup de déceptions, ne sait toujours pas s’il  vaut la peine de prendre le relais proposé ou d’abandonner ceux qui ont parfois tout sacrifié, même réputation et retraite dorée, pour que naisse le pays qui coule toujours dans de vieilles veines fatiguées.  

     Le doute, tout naturellement, en voyant l’échec doublement calculé, monte en ce vieux chevalier, que la terre va bientôt retrouver. Est-ce que les mots pour le dire furent ceux qui devaient être prononcés ? Est que les chants pour le chanter furent ceux qui devaient être claironnés ? Est-ce que les marches pour le marteler furent bien celles qui devaient nous conduire à la patrie dessinée ? Est-ce que les strophes écrites dans la nuit avancée étaient bien celles qui devaient être écrites avec tant de coeur, ensuite prononcées ?

     Dans mes terres, pour quelques mois, à me faire oublier, je n’ai pas du tout envie de «rêver en bleu», quoiqu’en pensent ceux qui l’écrivent et qui veulent nous le suggérer. Le temps n’est pas au rêve en ces risques de tempêtes au pays mal dessiné, mais à la prise en charge sur le terrain de la réalité. Au bout de mes champs, dans mes sillons bien tracés, le rêve, même en bleu, ne trouvera pas son jardinier. Courbé sur les quelques dizaines de rangs bien alignés, avec ses deux cents pieds bien mesurés, je n’aurai de cesse de penser qu’il faudra bien trouver, quelque part, par en avant, au coeur des combats journaliers, le grand timonier qui mettra à l’ouvrage toute la contrée et dressera la tente de la solidarité, mettra sur la carte le carré québécois au coeur de la nouvelle humanité.

     Le Québec, un vaste chantier et des batailleurs, à tous les instants, pour le déchiffrer ? Ça, c’est mieux que de «rêver en bleu» vous le devinez! Le Québec, un vaste potager et des travailleurs, à tous les instants, pour l’émonder ? Ça, c’est mieux que de «rêver en bleu», c’est assuré! Le Québec, un vaste jardin et des jardiniers, à chaque instant, affairés pour que pousse la récolte déjà dans les coeurs engrangée ? Ça, c’est mieux que de «rêver en bleu» dois-je vous le répéter ? Il y a des rêves qui mènent parfois à la réalité. Il y a des réalités qui n’ont pas besoin d’être rêvées, parce qu’à chaque instant, en ce terrain labouré, pousse, dans le paysage déjà transformé, le contour de la nouvelle réalité.

     Accompagné, comme à l’habitude, de quelques caisses de livres pour m’occuper, des récents pour raconter ce que les autres ont dit et qu’on a eu le goût de répéter; des anciens, pour relire ce qui a déjà été lu et n’est jamais démodé, le jardinier de l’été s’en va s’enfermer dans sa solitude volontairement acceptée. Quelques compagnons à la sagesse éprouvée : Aristote, Platon, Saint-Augustin, quelques Pères de l’Église oubliés, un moine dominicain, nommé Thomas d’Aquin et tant de fois décrié,  quelques sages du Moyen-âge, ceux de «la grand noirceur» comme le disent ces ignorants mal informés; quelques modernes, afin de mieux comparer que les chemins parcourus ne sont pas si éloignés, en fait, de ceux que l’on vient de trouver avec les quelques détours d’une pensée qui se croit originale, parce que nouvellement exprimée.

     Accroché à mon passé, mon présent et mon futur incertain mais forcément arbitrairement mesuré, caché dans mon coeur affaibli par les luttes et les combats menés, je prendrai, une fois de plus, le temps de lire ce pays dans ces contrées littéraires et philosophiques trop souvent oubliées.

     Je continuerai à chercher le pays au-delà des terres où il peut se dessiner. A chacun aussi de trouver le pays, en écoutant son histoire tant de fois racontée, en dansant sur la musique de nos ancêtres, reprise par les Vigneault, les Leclerc et quelques autres bien éclairés; en franchissant, dans le silence, le territoire à arpenter, le patrimoine dans l’horloge du temps accumulé, et la joie dynamisante de ce peuple trop  et tant de fois humilié.

     En sortant de mes terres, les deux prochains mois passés, le combat ne fera que continuer. Il semblerait aux yeux de mes pairs qu’il s’était arrêté. En fait, il n’aura fait que mieux s’abreuver pour que la joyeuse cavale reprenne son chemin de liberté. On ne meurt pas, quand on est pétri de ce pain à livrer et qui doit se partager au banquet de la fraternité.  Aurais-je le temps de chanter, un jour, pas si lointain, je l’espère, le dernier refrain qui mène à cette réalité ? C’est à la jeunesse paumée de me réconforter en prenant le rythme du dernier combat à terminer.

     Le soir, dans ma patrie, esseulé, au bord de ma rivière qui recueille en son bruit les étoiles multipliées, la réalité de mon pays renaîtra, je vous le redis, chaque fois que mon espérance sera renouvelée par l’analyse de la réalité. Seulement à en parler, comme je le fais aujourd’hui, avant de vous quitter, à y croire, et comme il est possible de l’affirmer, je sais que le pays ne tardera pas, à l’aurore, à se lever.

 

25 mai 2003

 

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