Tout
naturellement, certains hommes sont pacifiques; dautres, sont
un peu plus belliqueux. Devant ce constat universel, une question
surgit : faut-il, à tout prix, éviter toute guerre
entre les hommes et vouloir à tout prix la paix ? Il ne
sagit pas ici dun simple désir mais dune
volonté qui donne un caractère impératif, une
sorte de finalité dans laction à poser. Bref, la
paix est-elle soumise à certaines conditions ou doit-elle
être voulue dune manière inconditionnelle ? Pour
traiter convenablement cette question, laquelle est à la fois
morale et politique, il faut la regarder sous langle des
finalités et des moyens utilisés. Vouloir la paix est
un principe moral que lhumanité semble accepter
demblée. Mais, par quels moyens y arriver ? La guerre
peut-elle faire partie des moyens pour régler une crise
nationale ou internationale, et cela dans le but de réaliser
la paix ? Dans ce dernier cas, la question change de registre. Elle
nest plus seulement une question morale; elle devient une
question politique.
La
guerre, un mal nécessaire ?
Environ 150,000
Québécois sont descendus dans la rue, samedi le 15
février, à linvitation du Collectif «Contre
la guerre». Étaient-ils tous des pacifistes ? Peu de gens
ont été capables de le mesurer, sauf Jean Bernard
Landry, premier ministre du Québec, qui les a associés
au mouvement souverainiste. La majorité des marcheurs
était sans doute contre toute intervention unilatérale
des Américains en sol irakien. Les gens ont marché,
dans le froid, beaucoup plus contre quelque chose quil faut
absolument éviter que pour quelque chose que daucuns
souhaitent vouloir universellement se réaliser. Ils ont
marché contre la guerre, soit ! Ils ont marché aussi
pour la paix !
La volonté des
pacifistes est toujours confrontée à la
réalité qui se trouve juste en face. Personne ne veut
la guerre, mais, que faut-il faire si, tout juste à
lopposé, on a affaire à quelquun qui la
prépare, quelquun qui peut la déclencher à
chaque instant par des actes terroristes et sur lesquels les gens ont
peu de contrôle ? Faut-il, au nom de la paix laisser se
perpétuer des massacres, des génocides, des manquements
connus et flagrants aux droits de lhomme ? Ny a-t-il pas
des cas où la guerre semble juste, comme le défendait
jadis lÉglise catholique, en bénissant les
soldats qui allaient combattre lennemi ? Les guerres de
libération nationale, dans plusieurs cas, nont-elles pas
apporté plus de bien que fait de mal ? Les mouvements de
résistance durant la dernière guerre nont-ils pas
assuré un retour plus rapide à la liberté perdue
? Qui peut légitiment trancher ce débat ?
Un premier constat. Les
notions de paix et de guerre sont dabord deux notions
étroitement liées. Elles ne sont pas seulement
lantithèse lune et de lautre. Les humains
veulent-il davantage et à tout prix la paix ou veulent-ils
éviter, en toute circonstance, la guerre et cela, sous toutes
ses formes ? Est-ce possible que les humains veillent et souhaitent
la paix partout et toujours ? Même si la paix est toujours
souhaitée universellement, est-ce possible que les humains,
sans désirer la guerre, en arrivent à se résigner
à la faire ?
Lhistoire
démontre que le rapport entre les hommes et la guerre a
toujours été ambigu. Les hommes nont jamais voulu
la guerre, en principe, mais dans bien des circonstances, ils se sont
résignés à la faire et lont même
minutieusement préparée pendant de longs moments.
Certains chefs politiques ont trouvé plaisir et satisfaction
à faire la guerre. Ils ont trouvé satisfaction à
détruire, à démolir, à éliminer
des villes, à tuer des êtres humains sans défense.
Freud mentionne quil y a des pulsions de mort dans tout
être humain. Cest un fait troublant de le constater. Il a
aussi des pulsions de vie qui essaient de contrer les
premières. Les pulsions de vie veulent que la vie triomphe
partout, quelle soit conservée sous toutes ses formes.
Lhumanité,
maladroitement, lutte de toutes ses forces contre les pulsions de
mort et veut favoriser toutes les pulsions de vie. Mais tout cela
nest pas clair dans les esprits de bien des humains. Ny a-t-il
pas, par exemple, une sorte dhypocrisie chez nous, à
vouloir la paix à tout prix pour les enfants dailleurs,
alors que par ici justement, on ne laisse pas la paix à des
dizaines de milliers denfants qui veulent naître, parce
quon leur fait violence, en les détruisant, en jetant
sur eux les pulsions de mort que lon condamne chez les autres ?
Il est plus facile de marcher dans les rues pour contrer la mort que
lon afflige aux enfants des autres, alors que par ici, on ne
marche guère contre le fait quon en tue sans doute tout
autant, dans lanonymat dopérations clandestines ou
payer par notre système de santé nationale. Le
pacifisme, si lon en est, doit rejoindre toutes les fibres
morales de lêtre humain et ne pas être un lieu de
camouflage pour nos propres actes personnels.
Lhumanité a
toujours voulu la paix. Mais elle a néanmoins toujours fait la
guerre. Elle a compris que la paix, idéalement, doit et peut
exister. Dans la pratique, cependant, les choses ont tendance à
tourner tout autrement. Lorsque lenvahisseur est à la
porte dun territoire, quil est à
lintérieur dun pays, invisible, agissant
sournoisement, attaquant sans prévenir, dites-moi : que
faut-il faire ? Attendre que lennemi attaque, le dénoncer
lorsquil aura fait son oeuvre, lui pardonner avant même
quil ait réalisé son crime, monter à
lOratoire et prier pour que Dieu intervienne et chasse les
pulsions de mort qui sont dans le coeur de lhomme qui
sème le mal, qui sème la terreur au coeur de nos vies
bien tranquilles ?
Le christianisme, par
exemple, répugne à la violence sous toutes ses formes.
Il prêche le pardon des injures. Comme les guerres ont pour but
de semparer des biens dautrui, il y a donc
incompatibilité entre le christianisme et lesprit de
conquête et de domination. LÉglise,
généralement, sest toujours employée
à empêcher ou à arrêter les guerres. Elle a
toujours soutenu que certaines guerres pouvaient être justes et
elle a posé trois conditions principales pour les justifier.
Il faut, dit-elle, quil y ait dabord une juste cause,
cest-à-dire une injustice commise par ladversaire;
il faut quil y ait nécessité,
cest-à-dire une impossibilité dobtenir
réparation par un autre moyen; il faut, enfin, quil y
ait proportion entre les maux de la guerre et limportance de
linjustice à réparer.
En fait,
lÉglise catholique applique, pour justifier une guerre
juste, les mêmes conditions du droit de légitime
défense. Est-ce le cas
présentement ? Le monde est-il
présentement, à cause du terrorisme international, en
état de légitime défense
? Si oui, il faut légitiment prendre les moyens pour se
défendre. Si on ne le sait pas, il faut chercher à
savoir afin de vaincre le doute dans les esprits.
Ny a-t-il pas une
autre solution que la guerre, une autre solution à chercher
pour éviter un conflit qui pourrait
dégénérer en une flambée
incontrôlable ? Est-ce possible, dans le contexte militaire
actuel, de parler encore de guerre juste ? Avec les moyens
disproportionnés à lusage des potentiels
belligérants, qui peut dire quutiliser de tels armes,
rendrait service à lhumanité et que dun mal
hautement imprévisible, pourrait éventuellement sortir
un plus grand bien ? Pas facile à répondre!
Le philosophe
Érasme, mort en 1536 a écrit ceci : « Il ny
a pas de paix, même injuste, qui ne soit
préférable à la plus juste des guerres.»
Depuis lépoque de la Renaissance, il semble que le
pacifisme veuille lemporter sur lesprit belliqueux de
lhomme. Même si, depuis cette époque, les hommes
ont raffiné et multiplié leurs armes, lidée
de vouloir la paix à tout prix lemporte maintenant,
pour des raisons purement morales, sur les raisons, souvent
politiques, qui tendaient à justifier même une guerre juste.
Il
faut vouloir la paix à tout prix
La paix entre les
nations doit dépasser les voeux pieux du Temps des fêtes.
Elle doit, tout en tenant compte du réalisme humain, chercher
à contrer les conflits et les luttes qui sont le lot quotidien
de lhumanité. Elle doit chercher, par tous les moyens
disponibles, à créer cette volonté commune de
vivre ensemble.
Le philosophe Kant nous
donne sans doute une piste fort intéressante. Selon lui, la
paix est un commandement de la raison; elle est un devoir pour
lhumanité. «La raison énonce en nous son
veto irrésistible : il ne doit y avoir aucune guerre; ni celle
entre toi et moi, ni celle entre nous en tant
quÉtats.» Le philosophe allemand écarte
ainsi tous ceux qui affirment que la paix universelle est
irréalisable et fait de la recherche dune paix durable
entre les hommes, un devoir pour tous. «La question nest
plus de savoir si la paix perpétuelle est quelque chose de
réel ou si ce nest quune chimère.»
Même si lon croît que la paix universelle semble
impossible, il faut se faire un devoir de la chercher, à
chaque instant, dans toutes nos actions quotidiennes. Les
États, au lieu dinvestir les budgets dans la
préparation des guerres, devraient les mettre dans toutes
oeuvres qui favorisent lépanouissement physique, moral,
intellectuel de lêtre humain.
Le devoir de poursuivre
lidéal de paix ne doit pas nous empêcher de penser
ce quil faut faire dans tel cas particulier.
Présentement, lhumanité est confronté
à un problème inusité, sans
précédent : le terrorisme international. Des gens, au
nom dune idéologie politique ou religieuse, ont-ils le
droit de massacrer, par une action imprévisible, de pauvres
innocents ? Jadis, lennemi était en avant de soi, facile
à combattre. Aujourdhui, lennemi est partout,
invisible, nulle part, tout juste à côté et
sapprête à tuer ladversaire, sans que celui
sache quil est cela dans la tête de celui qui attaque ?
Que faut-il faire ? Que celui qui marche pour la paix dans la rue
froide de Montréal ou dailleurs, me dise ce quil
faut faire ? Attendre ? Partir au pays de Saddam pour devenir
bouclier humain ? Tendre la main à celui qui la refuse ?
Distribuer des biens matériels au peuple pour apaiser sa
colère, en sachant très bien que les biens ne se
rendront pas, seront détournés au bénéfice
du despote qui terrorise sa propre population ? Que faire ?
Le pacifisme est noble,
grand et justifié. Mais il ne peut pas nous faire éviter
la question fondamentale qui est devant nous: faut-il attendre
dêtre attaqué pour se défendre ou faut-il
prévenir, en essayant, pacifiquement, de désarmer,
celui, qui à tout instant, peut attaquer sans que personne ne
le sache ? Le pacifisme, sans aucun doute, apaise les tensions,
diminue les écarts de langage, ramène ces situations
difficiles à des préoccupations plus pratiques et donc
plus humaines. Le prix de la paix a, selon nous, une limite à
ne pas franchir : la violation du droit international. A chaque fois
que ce droit nest pas respecté, les nations ont le
devoir de sunir pour le faire respecter, par la force si
nécessaire, afin déviter le pire.
La paix entre les hommes
est un idéal, un but vers lequel chacun doit tendre. Les chefs
dÉtat, remplis dorgueil, de volonté de
puissance et de domination, ne la trouvent pas toujours sur leur
chemin parce quils créent eux-mêmes les conditions
de sa non réalisation. En ce sens, la paix entre les homme
restera toujours fragile. Il a suffi dun attentat à
Sarajevo pour mettre le feu aux poudres en Europe 1914. La guerre de
1945 a commencé un peu de la même façon.
Quen sera-t-il du prochain conflit, si jamais il y en a un ? Un
rien suffira sans doute pour le justifier auprès de ceux qui
le mettront en marche.
Cest un devoir
pour lhumanité entière de vouloir la paix à
tout prix. De lutter contre toutes les formes dagression et
dinaction qui pourrait la conduire à la catastrophe.
Mais le pacifisme bien compris veut une paix durable, en utilisant le
moyen du droit international respecté par tous. A chaque fois
que lon séloigne de ce moyen accessible à
tous et voulu par tous les hommes de bonne volonté, les
nations doivent sunir pour faire entendre raison, par la
négociation ou par la force si nécessaire, au pays qui
sen est éloigné.
Pour chaque citoyen, le
pacifisme commence à son lieu de travail, à partir
dactions et de gestes qui se doivent dêtre
cohérents, convergents, et solidaires. Le pacifisme appelle
à laccueil de toutes vies humaines, les plus humbles
comme les plus accomplies, les plus éblouissantes comme les
plus cachées. Tout homme mérite dêtre
accueilli, partir de la plus infime parti de son être,
jusquau moment où celui-ci entre dans le terreau de la mort.
Il est de bon aloi de
proposer le pacifisme comme solution aux problèmes de
lhumanité. Avant de le proposer aux autres, il serait
juste et bon de commencer à le faire pour nous-mêmes. Si
la violence est entre nos murs, comment, celui qui nous verra venir
à lui, pourra-t-il croire en la sincérité de
notre démarche ? La paix entre les hommes a un
préalable. Elle se nomme réconciliation avec
soi-même, avec les autres et même avec son Créateur.
14 février 2003