La vie nous
réserve de drôles de coïncidences et parfois des
moments imprévisibles. Le 29 avril 1970, le Parti
québécois, participant à sa première
élection, faisait élire sept députés sur
lensemble du territoire québécois. Quelques-uns,
depuis, sont morts, dont lillustre psychiatre Camille Laurin,
père de la loi 101. Trente-trois ans plus tard, le 20 avril
2003, le chef libéral Jean Charest sapprête
à prendre les rennes du pouvoir à Québec. Les
péquistes viennent de perdre lélection
après plus de huit années de pouvoir, pendant
lesquelles ils ont tout fait pour mettre en veilleuse leur propre
raison dêtre, soit lindépendance du Québec.
En 1970, avec de
très humbles moyens, jétais de la cohorte des
soldats péquistes de la première heure. Avec une
équipe enthousiaste, sans expérience mais le coeur
à louvrage, je recueillais, comme candidat officiel du
Parti québécois, 24 % des suffrages exprimés.
Trois ans plus tard, en 1973, je tentais un retour en politique,
toujours sous la bannière du Parti québécois,
et, en ne parlant toujours que de lindépendance du
Québec, je recueillais 38 % du vote populaire. Pour
lépoque, cétait toute une victoire!
14 avril 2003, trente
ans plus tard, le Parti québécois, avec un taux
dabsentéisme marqué (près du tiers des
électeurs), le P.Q. ne récolte, dans Matane, quun
maigre 41 % des suffrages exprimés. 33 ans après ma
première élection dans Matane, le P.Q. est battu par 33
voix dans le comté, où javais moi-même
été candidat, quelque trente ans auparavant. Le chemin
parcouru depuis 30 ans est donc bien mince! Cest ce qui se
passe lorsque les visées ne sont pas claires, lorsque les gens
qui prennent le pouvoir font passer davantage le culte de leur
personnalité, la soif de largent et de lexercice
passager dune fonction, avant le goût de faire triompher
une cause, en loccurrence ici celle dun Québec
libre et indépendant.
Victime des
assoiffés du pouvoir qui ont conduit le Parti
québécois au gouvernement de Québec en 1976, la
cause de lindépendance sest enlisée sous la
houlette dapparatchiks, dont le seul but était de se
servir au lieu de servir la cause pour laquelle ils étaient là.
Ils ont, pour ce faire,
inventer des locutions verbales de toutes sortes, des mots pour le
dire, des façons emberlificotées, des façons de
lexprimer et de le signifier, des expressions nébuleuses,
des mots gaffeurs, des affiches aguichantes, des slogans creux, des
«restons forts», des «autres façons de
gouverner», des «jai confiance», afin de se
servir délibérément du pouvoir, au lieu de
servir la cause par laquelle on les avait mis au pouvoir.
Dès ces premiers
moments euphoriques de 1976, jai pris mes distances face
à ce parti qui ne nous menait que dans des méandres
calculés, lesquels nous éloignaient sans cesse de
lobjectif que les militants de la première heure
sétaient fixés.
Dorant la pilule, les
bonzes-stratèges cachés ou dissimulés
derrière des appareils à faire fonctionner la machine
du pouvoir, sortaient occasionnellement de leur bunker, pour venir
faire la cueillette des réactions de ceux qui
sépoumonaient à remplir la cagnotte, à
vendre des cartes tard dans la soirée, à remplir de
peine et de misère les salles devenues à moitié
pleines. Ou, si vous voulez, à moitié vides!
Les fabricants de mots,
toujours à loeuvre, se sont ingéniés
à inventer des expressions nouvelles pour faire croire à
la population que lindépendance, ce nétait
pas dangereux, que ça pouvait se faire en douce, quil
ny aurait, somme toute, presque pas de sacrifices à
faire, et que les changements proposés allaient se faire sans
lutte, sans révolution, sans que ça fasse mal quelque
part. Lindépendance tranquille allait, tout
delle-même, être le fruit de la révolution tranquille.
Et que, dans les faits,
le paradis attendait, un jour, le pauvre peuple égaré,
perdu dans cette logomachie inventée de toutes pièces
par des spécialistes de la communication, des marchands du
non-dit, des metteurs en scène de nouvelles stratégies,
collées à la dernière grille dun sondage
commandé, où les dernières
velléités des Québécois étaient
mis en exergue, gonflées et tartinées à la mode
du jour, toujours dans le but de gagner des votes, sans aucun souci
de la cause quils devaient porter et mener à terme.
La naissance des
expressions «souveraineté-association»,
souveraineté et association (donc sans trait dunion),
souveraineté-partenariat, union confédérale,
nouvelle union canadienne, firent, petit à petit, leur
appariation et composèrent, lentement mais fidèlement,
le nouveau lexique des indépendantistes(?) de tout crin. Et le
pauvre petit peuple quon refusait toujours dinstruire et
déduquer, tombait, périodiquement, dans le
piège du verbalisme coutumier, constant,
agrémenté à la sauce du dernier slogan, aux
ingrédients des sondages, des tendances populaires, de
lélection possible à remporter pour sauver in
extremis la cause dont on ne parlait jamais!
33 ans plus tard, la
cause indépendantiste se meurt parce quelle a
été spoliée, volée, trafiquée,
édulcorée par ceux-là même qui avaient
comme mission de lexpliquer, de la faire vivre, de la faire
germer au coeur de la nation québécoise.
Force mest de
constater que ce ne sont pas les Anglais ne nous ont pas volé
notre pays. Le pays nous a été volé par
ceux-là mêmes qui avaient comme devoir de le faire
lever, de le nommer, de le développer, de lentretenir
dans les terres intimes des coeurs à libérer. Le pays a
été déchiqueté, mis en pièces par
ceux-là mêmes à qui on avait mis toute notre
confiance et qui devaient le nommer. Ils se sont servis en nous
disant quils nous servaient; ils se sont élevés
en nous disant quils allaient nous libérer; ils se sont
engraissés dans les verts pâturages du pouvoir en nous
disant quils allaient nous délivrer des chaînes du
pouvoir et de loppression des autres; ils ont pactisé
avec loccupant dominateur et usurpateur du territoire
occupé, allant jusquà siéger dans son
propre parlement, en bénéficiant largement dun
système, que des lèvres seulement, ils condamnaient.
Ce faisant, ils se sont
moqués des gens quils ont si facilement manipulés,
conquis à leur cause personnelle, sachant très bien
quen exploitant, un tant soit peu le nationalisme larvé
des Québécois mal informés, leur petite gloriole
triompherait bien avant la grandiose liberté promise par la
cohorte des confédéralistes mal astiqués.
33 ans plus tard... la
génération qui voulait la liberté
sapprête à entrer dans les terres de la
passivité et sendormir, victimes dun certain
découragement quon ne peut leur reprocher.
Sporadiquement, dans ma région, des gens sont venus, de
lextérieur, de Montréal, de Québec, de la
Côte-Nord, pour venir nous dire quils allaient nous
libérer, que nos chaînes avaient assez duré, et
que le vent de liberté, tant de fois annoncé, allait
enfin sabattre sur nous, comme une brise du soir, et que la
vent léger de la liberté allait enfin enrober ce
Québec trop longtemps écrasé, programmé
par des spécialistes à loeil calculateur, au
regard à dévisager, aux instincts dominateurs, tant de
fois mesurés. Ils sont tous venus, le sourire aux
lèvres, lair bien décidé : ils sont tous
repartis, quelques années passées, pour ne laisser en
nos coeurs que chants du soir esseulés, que promesses non
tenues et brisées, que tensions démesurées, que
déceptions multipliées.
Lune des
premières en lice de ce combat abandonné, est
lancienne ministre Beaudoin, contente dêtre battue
dans son propre comté, ne se voyant pas dans lopposition,
pour poursuivre et terminer une longue lutte à laquelle elle
a si doucement participé. Les limousines remisées, les
voyages par lÉtat bien payés, en passant par
Paris et Puerto Allegre, lillustre ministre des affaires
intergouvernementales nen a que pour le mépris du titre
dOpposition officielle quelle ne trouve pas suffisamment
élevé, en regard des anciennes fonctions
élevées quelle a occupées. Le peuple, lui,
le petit peuple peut encore y croire à la cause cachée,
se battre à un ennemi démesuré. Moi, je rentre
chez nous : ma carrière est terminée. Pour la cause,
vous repasserez! Le système ma suffisamment
engraissée. Braves soldats, continuez la bataille, si vous
voulez. Je préfère ma demeure, bien cachée,
à vous regarder mener un combat qui tarde à se terminer.
Je ne sais pas ce
quil arrivera du jeune candidat dans Matane, à ce
quon me dit, pas mal découragé. Certains
mont affirmé quil songeait déjà
à se retirer, le politique layant déjà
désabusé. Si les jeunes soldats partent à la
première bataille engagée, que feront les vieux
soldats, toujours au combat, passablement essoufflés ?
Le combat pour
lindépendance doit-il reprendre ? Je ne le sais pas, en
tout sincérité. Sil doit se faire, que ce soit
dictionnaire à la main, jose me répéter.
Pour éviter le piège des locutions verbales, les mots
déviés de leur sens, les expressions imprécises,
les mots à la mode, ceux qui camouflent la dure
réalité. La liberté na pas de prix, je
lai écrit, tout ma vie durant passée. Mais qui
est prêt, à sacrifier même sa carrière, sa
notoriété, pour quelle germe et apparaisse dans
la clarté dun nouvel soleil levant plusieurs fois
annoncé ? Ma génération a fourni le meilleur
delle-même, je peux vous lassurer. Elle a
oublié cependant de faire le relais à la
génération qui vient, toute préoccupée
par leurs gadgets électroniques, la course folle aux plaisirs
dont elle est gavée, à la réussite individuelle,
au succès personnel à tous prix et recherché.
Mon espoir est du
côté de ce «leader introuvable», sans doute
encore caché, qui aurait le courage des mots, la clarté
dans lexpression, la vigueur et le courage combinés
à une vision qui ne souffre daucune faille en ces temps
malmenés, et qui comblerait nos vieux coeurs brisés. Il
serait illusoire de vous dire que je ne le vois pas poindre à
lhorizon, avec mes 63 ans passés.
Mais la vie
réserve de mauvaises et de bonnes coïncidences, je viens
de vous lindiquer. Nous avons vécu les premières
pendant les trente dernières années passées. Il
faut espérer que les prochaines qui viennent signeront le
chant du pays à nommer.
29 février 2003