La
société québécoise se targue
dêtre une société de tolérance. Le
gouvernement actuel a, dans son vocabulaire, ce petit mot «
tolérance» quil mélange à toutes les
sauces. «La société québécoise est
la plus tolérante en Amérique du Nord», dit
souvent Bernard Landry et bon nombre de ses ministres. Qui plus est,
elle est aussi, selon eux, la plus «progressiste», en
signifiant sans doute que ceux qui ne pensent pas comme «les
progressistes» sont des conservateurs, des rétrogrades,
des arriérés, des gens qui nont pas évolué.
Le hold-up commis par
Marc Synder en 1987 servira, de toute évidence, darme
secrète à tous les honnêtes politiciens lors de
la prochaine campagne électorale. Ils se présenteront
tous avec des visages vierges et honnêtes devant une population
hébétée, en leur disant quils nont
jamais volé dans leur vie plus de 114 $. Ils affirmeront, sans
rire, quils nont jamais, par exemple, volé ou
fraudé le gouvernement de plus de 114 $ en faisant faire leur
rapport dimpôts par dautres, quils nont
jamais triché, en gonflant délibérément
une facture de frais dhonoraire, en mettant sur leur compte de
dépenses des repas quils nont jamais pris, de
lessence quils nont jamais fait couler dans leur
réservoir dautomobile.
Le commandant Picher
cessa dêtre un héros dans la tête de bien
des gens lorsque son passé fut connu du public. On oublia vite
sa qualité dexcellent pilote qui sauva de la mort
certaine plus de trois cent personnes pour le traîner dans la
boue dun passé lointain, sans doute longuement
expié. Alors quil était âgé de 19
ans, Richard Therrien avait donné asile à des membres
du Front de Libération du Québec liés à
lenlèvement et au meurtre du ministre Pierre Laporte, au
moment de la Crise doctobre en 1970. Après avoir
purgé sa peine (1 an de prison), celui-ci est devenu avocat en
1975. Nommé juge par le gouvernement du Québec, Richard
Therrien porta sa cause devant le plus haut tribunal du pays
après que la Cours dappel eut recommandé sa
congédiement, en 1998, et après avoir appris son
passé lié au terrorisme. Therrien était-il moins
bon dans ses fonctions parce quon avait mis à jour une
faute commise dans le passé ?
Si on mettait à
jour le passé de tout le monde, la société
serait vite paralysée et invivable. Un professeur de
philosophie morale est-il, subitement, moins bon professeur de
morale, si on met à jour ses abus dalcool ou son
penchant pour la polygamie ? Est-il obligé, pour enseigner la
vertu cardinale de tempérance, de la pratiquer à un
degré héroïque ? Un politicien est-il moins bon
politicien, si les médias électroniques mettent à
jour le fait quil triche sa femme dans un quelconque motel,
non loin de son lieu de travail ? Un curé administre-t-il
moins bien les sacrements, si ses fidèles apprennent quil
a fait un séjour dune semaine avec sa servante en
Floride, sans doute pour faire autre chose que de dire la sainte
messe ? Peut-il encore monter en chaire et enseigner les vertus
évangéliques, si la veille, il a commis un
détournement dargent dans une fabrique, ou
participé à une coucherie dont il est le seul à
connaître les lieux ? Un chirurgien opère-t-il moins
bien parce quil a quelques petits travers que son milieu
professionnel ignore ? Un manipulateur du bras canadien dans
lespace est-il congédié par la Nasa si celle-ci
apprend quil a volé, jadis, une pièce
dordinateur, lorsquil fréquentait son
collège local ? Va-t-elle le congédier et lui
interdire de retourner dans lespace ? Létudiant
qui a triché un jour, à un examen, va-t-il
définitivement être banni dun milieu universitaire
quil aimerait fréquenter malgré sa faute
antérieure ? Que chacun multiplie les exemples!
Lhumanité
sort difficilement du manichéisme. Du pur et de limpur.
Du clair et du sale. Du vrai et du faux. Du bien et du mal. En
principe, on est tolérant. Dans les faits, on condamne à
tour de bras. Les apôtres du Christ ont voulu, un jour, se
livrer à ce jeu. Arracher livraie qui poussait dans le
champ de blé. Le Seigneur les a ramenés lordre.
Il convint, avec eux, que cela ne relevait pas de leur compétence.
Synder et tous les
autres du genre, continueront à se faire crucifier sur la
place publique parce que, sur la place publique, il ny a que
des purs qui jugent les impurs. Le jugement des purs cachent souvent
pire que la faute quils condamnent si sévèrement.
Et si on mettait à jour les fautes des purs, quen
serait-il des jugements portés sur les impurs par les purs qui
jugent sans cesse les impurs ? Chacun devrait bien admettre,
humblement, quil cache quelque chose que le grand public ignore
et qui ferait drôlement jaser celui-ci, si cela était
rendu public.
Mario Dumont a sans
doute eu la meilleure attitude dans cette affaire imprévisible.
Cest assez rare, aujourdhui, quun homme public
pardonne devant les caméras, et en direct, une faute commise
par quelquun avec qui il était lié damitié.
Cest
peut-être cela «le grand changement» dont la
société québécoise a tellement besoin. Et
si cétait cela la façon «de faire
autrement» de la politique, je serais parfaitement en accord
avec la démarche de Monsieur Dumont.
23 novembre 2002