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La question de Suzanne

 
     Le journal La Presse, dans son édition du 14 septembre dernier, sous la plume de Carl Thériault, rapportait que la député bloquiste de Rimouski avait concocté une nouvelle question en vue de l’éventuel référendum que doit tenir Jean Bernard Landry, premier ministre du Québec, avant 2005. Le libellé de la question, selon Suzanne Tremblay, pourrait être le suivant : «Voulez-vous que le Québec soit souverain et son propre-parole à la table des nations?»

     Il est assez étonnant que la députée fédérale de Rimouski, sans doute dans le camp des purs et durs, des «caribous», comme disent les mous et les impurs, revienne à la question qui aurait dû être posée en 1980 et en 1995. Après plus de trente ans à tourner en rond, les indépendantistes québécois ne semblent pas trouver d’autres solutions, pour sortir de l’impasse actuelle, que de retrouver la source qui a fait jaillir la cause souverainiste : une eau claire, qui coule au grand air, débarrassée de tous les scories qui peuvent ternir et encombrer et embrouiller son débit naturel.

     Les Québécois ont voté deux fois sur quelque chose qui devait les conduire à la souveraineté. Pour les nostalgiques de la cause, il est bon de se rappeler la question référendaire de 1980. La voici dans toute sa longueur et son ambiguïté:

     «Le gouvernement du Québec a fait connaître sa proposition d’en arriver, avec le reste du Canada, à une nouvelle entente fondée sur le principe de l’égalité des peuples; cette entente permettrait au Québec d’acquérir le pouvoir exclusif de faire ses lois, de percevoir ses impôts et d’établir ses relations extérieures, ce qui est la souveraineté et, en même temps, de maintenir avec le Canada une association économique comportant l’utilisation de la même monnaie; aucun changement de statut politique résultant de ces négociations ne sera réalisé sans l’accord de la population lors d’un autre référendum; en conséquence, accordez-vous au gouvernement du Québec le mandat de négocier l’entente proposée entre le Québec et le Canada ?»

     Environ 60% des Québécois ont refusé de donner au gouvernement du Québec le mandat de négocier une telle entente. Ce mandat donné éventuellement au gouvernement du Québec n’était pas tellement malin, pas tellement dangereux. La question stipulait qu’aucun changement politique, résultant de ces négociations, ne se ferait sans un autre appel au peuple. On peut comprendre la déception de René Lévesque et son appel à une prochaine fois.

     Et il y a eu une «prochaine fois». Pas tout à fait guéris de cet appel au mandat de négociation demandé au peuple québécois en 1980, les dirigeants politiques de la nouvelle cuvée de 1995, ont repris, en raccourci, la même demande de mandat de négociation au peuple québécois. Plus courte, la question se lisait comme suit :

     «Acceptez-vous que le Québec devienne souverain, après avoir offert formellement au Canada un nouveau partenariat économique et politique dans le cadre du projet de loi sur l’avenir du Québec et de l’entente du 12 juin.»

     Moins peureux, les Québécois ont failli dire OUI à ce mandat de négocier un partenariat avec le reste du Canada, en supposant que celui-ci accepte de le faire.

     Les deux référendums, on le voit bien, n’ont jamais porté sur la souveraineté du Québec. Ils ont, tous les deux, porté sur des mandats de négocier avec le reste du Canada des associations ou des formes de partenariat qui devaient ensuite donner aux Québécois leur souveraineté politique. Mais comment négocier, d’égal à égal, avec un autre pays souverain, quand celui qui réclame la négociation n’a pas formellement voté sa propre souveraineté ? Trudeau, en ce sens-là, avait raison. Les Québécois devaient d’abord faire leur souveraineté, en pleine connaissance de cause et ensuite demander à leurs partenaires éventuels, des négociations économiques et politiques. Les Québécois, par la voie de leurs dirigeants, ont fait l’inverse. Le cul-de-sac était inévitable.

     Jean Bernard Landry veut relancer le débat référendaire. Il n’a pas donné de date précise, n’a pas donné le libellé de la question, n’a donné qu’un horizon de mille jours, quelque part en 2005, sans savoir s’il sera encore premier ministre, sans savoir si son parti sera encore à l’Assemblée nationale, sans savoir si ce prochain référendum portera uniquement sur la souveraineté ou sous une forme d’union confédérale qu’il affectionne tant!

     Mais la député bloquiste de Rimouski prend déjà les devants et affirme, sans ambages, que la nouvelle question référendaire devrait encore s’amincir et s’en tenir cette fois-ci à l’essentiel : la souveraineté. Que de détours pour en arriver à quelque chose de si simple, et que l’ex-premier ministre Parizeau, avant sa contamination avec Lucien Bouchard et cie, se plaisait à formuler avec tant de clarté.

     Si les Québécois doivent à nouveau être consultés sur leur avenir politique, particulièrement sur leur retrait de la fédération canadienne, que ce soit avec une question qui satisfera à la fois Stéphane Dion et les opposants à la sortie éventuelle du Québec de l’ensemble canadien. La députée Suzanne Tremblay arrive un peu tard avec sa proposition. Je la défends depuis plus de vingt ans, en passant parfois pour ce que vous savez! Il est sans doute plus facile de revenir aux sources, quand l’électorat canadien, sous la houlette de Paul Martin, s’apprête à rafler tous les comtés fédéraux du Québec.

     En fait, on n’a rien à perdre, quand tout semble perdu. On fait sans doute momentanément figure de héros, alors que dans les faits, on ne fait que constater certains dégâts irréparables, causés par des calculs politiques qui n’ont rien donné. Madame Tremblay semble jouer aux matamores, mais dans les faits, elle ne nous propose quelque chose que, péquistes et bloquistes, n’ont jamais eu le courage de faire : poser la vraie question, sachant déjà le résultat et les conséquences pour leur légitimité politique.

     Cependant, la question de Suzanne est encore trop longue. Il faut d’abord évacuer le verbe «vouloir» et le remplacer par le verbe «accepter». On peut vouloir sans accepter de le faire, madame la député! La question fort simple à poser, (si jamais quelqu’un arrive à le faire) est celle-ci : « Acceptez-vous que le Québec devienne souverain en date du 23 juin 2005?» Ma réponse est déjà prête.

     Mais je crains que personne ne me la pose vraiment, et que je reste avec mon OUI, dans ce pays qui est aux tréfonds de moi, qui n’a pu naître, parce que la petite politique à la petite semaine l’aura remporté sur la cause si noble et si belle de la liberté d’un peuple.

 

18 septembre 2002

 

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