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BQ - De l’éphémère à la permanence

 
     Les députés du Bloc québécois devaient aller à Ottawa uniquement pour défendre la souveraineté du Québec et uniquement pour le référendum de 1995. Lucien Bouchard l’avait bien dit : ce parti sera éphémère.

     Le référendum passé, les députés souverainistes, égarés dans la Chambre des communes, se sont inventés une nouvelle raison pour rester au Parlement canadien : défendre les intérêts du Québec, au-delà des Outaouais. Élus en 1994 pour un mandat temporaire, ils sont en train déjà, très habilement, après trois élections, de se préparer un quatrième mandat. Le statut temporaire s’est, au fil des années, transformé en statut perpétuel. De l’éphémère, on est passé à la permanence.

     Réunis à Rimouski, le 15 juin dernier, pour le conseil national du parti, le chef de la formation souverainiste, Gilles Duceppe, a déjà mis la table pour le prochain scrutin : celui-ci ne portera pas sur la défense des intérêts des Québécois à Ottawa, ne portera pas non plus sur un nouveau mandat afin de promouvoir la souveraineté du Québec, mais, sur le fait, que le Bloc, selon lui, est le mieux placé pour dénoncer les scandales politiques du gouvernement Chrétien. Les slogans mènent le parti de Lucien Bouchard et ses successeurs : on sera passé de «On se donne le vrai pouvoir», à «On est les meilleurs pour dénoncer les abus du pouvoir».

     On le voit bien, à l’expérience, ces joyeux gais lurons de la cuvée 95 ne servent aucunement et n’ont aucunement servi à faire avancer la cause de l’indépendance du Québec. Ils restent là, d’élections en élections, en bernant les Québécois sur de faux enjeux, en espérant toujours s’en mettre davantage dans les poches et, éventuellement, grossir une pension de plus en plus généreuse, venant d’un système qu’ils dénoncent timidement, occasionnellement, pour ne pas trop mal paraître aux yeux de ceux qui les ont élus. La présence de députés séparatistes (?) sur la colline parlementaire n’a aucunement bousculer l’agenda indépendantiste. La cause stagne. Elle n’avance pas. Qui plus est, elle recule. Et ces chevaliers désarçonnés ne semblent pas s’en formaliser outre mesure. Leur silence sur la cause souverainiste, quasi perpétuel dans leurs interventions en Chambre et dans leurs circonscriptions respectives, en est la preuve la plus éclatante. Le coeur n’est plus à l’indépendance. Le coeur est à la dépendance d’un salaire qui vient tout juste d’augmenter et qu’aucun d’entre eux n’a osé refuser.

     Les députés du Bloc, à l’origine, étaient en mission commandée. L’objectif raté, logiquement, ils auraient dû démissionner «en bloc» et revenir oeuvrer sur le territoire qu’ils souhaitent, paraît-il, libérer des forces fédéralistes. Lors du prochain scrutin fédéral - que d’aucuns prévoient plus rapidement que l’on pense à cause d’une course à la chefferie que Chrétien aurait avantage à court-circuiter -, les députés du Bloc québécois devront inventer autre chose que les scandales d’un gouvernement qui se maintient au pouvoir parce que l’opposition est minée par les divisions idéologiques. Ils ne peuvent revenir devant la population, pour une quatrième fois, en disant qu’ils sont les meilleurs pour défendre le Québec, qu’ils sont les meilleurs pour faire avancer une cause en laquelle ils ne croient plus, qu’ils sont meilleurs que les rouges pour faire avancer les dossiers économiques de leur propre comté. Il faudrait être niais pour conclure que les bloquistes font bouger réellement les choses, et que, pas plus que leurs grands frères de QUÉBEC, la souveraineté de leur pays semble la dernière de leurs préoccupations. La préoccupation la plus immédiate est leur propre réélection respective et tous les moyens sont bons pour y parvenir. En cela, malgré la jeunesse du parti, les députés du Bloc sont devenus rapidement de vieux politiciens qui s’installent dans leurs privilèges, sur lesquels ils sont loin de vouloir vomir.

     S’il n’y avait pas les scandales qui enlaidissent le gouvernement de Jean Chrétien, de quoi, ces aspirants au quatrième mandat, parleraient-ils ? Heureux scandales qui meublent la période de questions de ces députés inutiles! Ces petits scandales assurent, à toute fin pratique, la pérennité d’un groupe de politiciens dans un parlement qu’ils condamnent de moins en moins. Ils servent si bien leur petite politique, à la petite semaine, aux goûts des scandales du jour, qu’il faudrait être aveugle pour ne pas voir la complaisance dans laquelle le parti de Lucien Bouchard s’y vautre régulièrement.

     Jean Chrétien demeure leur meilleur allié. Lui seul peut perpétuer leur présence dans le système fédéral qu’ils ne condamnent que du bout des lèvres. Le nouvel astuce pointe déjà à l’horizon. Comme la plupart des observateurs politiques sérieux prédisent une véritable raclée au PQ aux prochaines élections générales, la tentation sera encore plus grande de jouer aux héros dans le pays d’à-côté, défenseurs ultimes de la cause de l’indépendance qui n’aura plus de porte-parole sur le territoire québécois. Les indépendantistes avertis n’embarqueront pas, cette fois-ci, dans cette nouvelle galère improvisée. Il y a une limite à exploiter la naïveté des souverainistes qu’on utilise à bon escient, le temps d’une bataille électorale. Ceux-ci en ont marre de sortir de leur cachette, uniquement pour remplir les coffres du parti à sec, écrire une signature sur une carte de membre, faire un élire un député qui ne parle plus jamais de sa raison d’être, de ce qui devrait le faire vivre. Ils en ont assez de faire partie d’une armée divisée, en lutte contre elle-même, bicéphale et sans plan de match. Ils souhaitent, de plus en plus, le retour à une seule armée, un unique chef, une seule cause clairement établie.

      Les indépendantistes veulent que tous et chacun se battent, visière levée, sans espérer gagner le régime de pensions que certains sont en train de se bâtir au détriment de ceux, qui, tous les jours, bataillent sur le terrain, en espérant rien recevoir de leurs combats obscurs. Il y a d’humbles soldats dans la prairie qui commencent à trouver moins drôles ces députés de plus en plus inefficaces. De fait, un bon nombre des ouvriers de la première heure sont entrés chez eux, sur la pointe des pieds, dans les terres du pays qu’ils avaient espéré voir naître. Ils sont fatigués de se battre pour une cause à laquelle les généraux ne participent plus. De guerre lasse, découragés, ils attendent un nouveau leader qui fera l’unité des troupes dispersées. Viendra-t-il ? Le temps réserve peut-être à ces vieux soldats désabusés, la joie de le voir naître. Mais ce n’est pas de l’intérieur de la garde actuelle qu’il paraîtra.

     D’ailleurs, n’est-il pas déjà trop tard pour espérer le voir venir ? Il y a de ces causes qui meurent avec ceux qui la livrent et espèrent la voir naître. Le temps assassine habituellement toutes les grandes causes pour lesquelles les dirigeants n’ont rien voulu sacrifier de leur propre personne. La cause de l’indépendance est de celle-là. Malheureusement, pour le peuple québécois, il ne reste, dans le paysage, que des petits politiciens calculateurs et manipulateurs, qui ne sont que le reflet de notre indifférence et notre ignorance. A ne vouloir cultiver que l’inconscience, on en vient à ne récolter que de l’indifférence. Et l’indifférence ne peut jamais donner d’excellents résultats. Le temps assimile, tôt ou tard, les fervents combattants inconnus, et les renvoie aux rythmes des multiples folklores qui ornent la planète. La cause en est rendue là.

     Le peuple du Québec, il me semble, méritait mieux que cela. Il ne mérite pas, d’une certaine façon, d’en être arrivé là où il poirote. Ceux qui avaient comme mission de le conduire plus loin n’ont fait que le faire reculer dans son évolution, justement parce ce que leur carrière personnelle est passée bien avant la vision plus égalitaire et fraternelle engendrée par toute cause qui mène à l’indépendance. Leur petite sécurité personnelle l’a emporté sur les enjeux nationaux.

     Il faudrait un miracle pour voir apparaître quelque chose de neuf. Et pour faire du neuf, il faut que, quelque part, par en avant, que le vieux meurt. Au rythme où vont les choses, ce n’est pas pour demain la récolte qui serait le travail de nouveaux et joyeux semeurs ayant repris le travail abandonné par leurs aînés, divisions et querelles de clans accumulées.

     Ils restent toujours quelques semeurs dans les champs abandonnés : mais ils ont l’allure de ceux qui veulent engranger dans leur maison personnelle plus que celle de ceux qui veulent en partager collectivement une plus grande. Le Québec trouvera-t-il ce chef à la trempe généreuse et désintéressée qui pourra faire jaillir les nouvelles pousses qui pointent dans le dynamisme de la jeunesse montante ? Il faut espérer que oui. Le grand peuple, dont parlait René Lévesque, le soir du référendum de 80, n’était-il qu’un mirage ? Si tel est le cas, son rêve se sera éteint au coeur de ses généraux qui n’ont pas eu le courage du sacrifice et du don de la personne dont il nous a légué un si beau témoignage.

     Ce serait la dernière et la plus grande bêtise de l’histoire d’un peuple qui n’aura pas eu le goût de vivre !


16 juin 2002

 

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