Mon cher Nestor,
Avant daller
dormir, hier soir, jai jeté un petit coup doeil
sur mon courrier électronique. LInternet nous permet
maintenant de rejoindre rapidement tous les terriens. Dans les
demeures célestes, cette nouvelle invention fait fureur. Ici,
les anges samusent à «chatter» avec les gens
de la terre presque quotidiennement. Moi, jen suis toujours au
bon vieux téléphone. Cest ainsi que jai
appris la nouvelle de larrivée de Trudeau, il y a un peu
plus dun an. Cest Bourassa qui ma mis au courant.
Il la même invité au restaurant pour parler de
constitution dès son inscription dans les registres
éternels. Celle-ci loccupe même dans
léternité, et il nest pas rare de le voir,
prolonger ses soirées en dinterminables discussions qui
finissent toujours de la même manière. Lorsque
Trudeau est arrivé, un bon matin, il la invité
toute de suite au restaurant du coin, tout joyeux de lui payer
sa frite et son hot-dog de circonstance, afin de discuter des
derniers développements constitutionnels. Je suis allé
les rejoindre en soirée après avoir eu une longue
conversation avec quelques poètes québécois.
Je vois que tu
continues toujours à te battre pour le pays dont je vous ai
tant parlé. Tu sembles avoir toujours la même fougue, la
même lucidité, le même désir de
réaliser le rêve qui nous animait tous à la fin
des années soixante. Je te remercie de mavoir
rafraîchi un peu la mémoire sur notre histoire
politique. Tu sais, ici, je moccupe surtout à ma passion
première : les cartes et la lecture. Mais entre deux
parties journalières de poker et quelques bonnes biographies
historiques, il marrive de croiser au bar, certains
fédéralistes qui ont parfois la mine basse. Et qui ne
sont pas toujours fiers de leur passé de politicien, je dois
te le dire honnêtement.
Hier, jai
jasé avec les «trois colombes» maintenant
réunies éternellement. Trudeau est toujours aussi
unitaire et centralisateur; Marchand et Pelletier ont ramolli et ils
penchent vers une nouvelle formule qui ressemble passablement à
celle dun certain Mario Dumont qui semble être le sosie
politiquement, me dit-on, de Robert Bourassa.
Si je tiens compte des
renseignements que tu me donnes, la situation du Québec
névolue guère. Les homme changent, mais les
situations perdurent. Et les derniers clips de presse minforment
que Jean Bernard Landry sest fait coupé par
Chrétien un paiement de transfert de péréquation
de près dun milliard de dollars. Jen ai
parlé à Duplessis, hier soir, en faisant une ballade
dans la brise du soir. Il ma dit quil y avait là
un excellent thème pour la prochaine campagne
électorale. Son slogan serait : «Rendez-nous
notre butin». Tu vois que limagination ne
déborde pas, même en paradis! Duplessis est toujours
aussi pragmatique. Donnez-moi du pognon pour faire des routes et des
ponts! Les chicanes constitutionnelles, ça ne la jamais intéressé!
Pour ce qui regarde le
parti que jai fondé en 1968, jai bien peur que tes
craintes se réalisent au plus au point. Cest sans doute
la grande erreur que jai faite en fondant le Parti
québécois. Jai pensé, à
lépoque, que la meilleure voie pour réaliser
lindépendance, serait de fonder un parti qui aurait
comme objectif premier de réaliser la souveraineté.
Mais le temps a montré que le goût du pouvoir la
emporté sur le goût du Québec. Et quen
1976, si le Parti a pris le pouvoir, cest bien en mettant au
frigidaire son option fondamentale. Un bon gouvernement, puis la
souveraineté, le temps arrivé. On a tellement
été un bon gouvernement que les gens ont voté
NON en 1980, nous disant, par ricochet, que si étions
arrivés à faire daussi belles choses, dans le
système fédéral, pourquoi en sortir ? En fait,
je dois te lavouer aujourdhui : on a, à
lépoque, quelque peu menti aux gens. En 1970 et en 1973,
on disait au peuple quon ne pouvait pas être un bon
gouvernement dans le régime fédéral actuel. En
1976, on a dit exactement le contraire : il était
possible dêtre un bon gouvernement dans le régime
actuel, et le temps venu, on pourrait en sortir
démocratiquement, en pensant quon pourrait faire mieux
hors du régime dans lequel on était. Les gens ne nous
ont pas crûs.
Tu sembles me dire
que la crise est maintenant à son paroxysme dans le parti et
que les mois lui semblent comptés. Cest peut-être
la meilleure chose qui pourrait arriver à la fois au Parti et
aux Québécois. On ma dit quun certain Jean
Charest, un autre ancien conservateur dOttawa, était
venu prendre la direction du Parti libéral du Québec.
Jai peine à y croire. Je lai connu gueulant contre
Chrétien et ses amis, et le voilà couchant avec ses
anciens ennemis! La politique réserve bien des surprises
en ce bas monde, je le vois encore une fois de plus.
Alors tu me
demandes quelques suggestions afin que notre grand rêve commun
se réalise. Dabord, il ne faut pas abandonner le combat
pour lindépendance du Québec. Ce serait la pire
erreur de notre histoire. Après avoir tant combattu pour
vaincre notre statut de colonisés, il serait aberrant de
donner raison aux conquérants. La bataille doit continuer.
Comment ? Je pense
toujours que la division des forces est notre plus cruel et sournois
ennemi. La disparition du Bloc québécois en
«bloc» ferait réfléchir lensemble de la
population. Chrétien se retrouverait avec un sacré
problème de crédibilité. La
récupération de tant dhommes et de femmes dont la
compétence nest plus à faire, redonnerait du
ciment aux troupes trop dispersées. Elle redonnerait du tonus,
de la jeunesse, du dynamisme à une équipe quon me
dit vieillissante à Québec. Elle permettrait de refaire
lunité perdue en cours de route.
Il me semble, au
point où en sont les choses, que le retour au programme du
Parti québécois, tel que nous lavions en 1970 et
1973, rendrait bien service à tous les indépendantistes.
Les choses redeviendraient claires et limpides. Tout citoyen et
citoyenne qui voteraient pour le Parti québécois
voteraient du même coup pour la souveraineté du
Québec. Une fois élu majoritairement à
lAssemblée nationale, le gouvernement élu
démocratiquement, aurait le mandat de proclamer
unilatéralement lindépendance du Québec.
Devenu pays normal, le Québec ferait approuver par
référendum son projet de constitution. Devenu pays
libre, le Québec offrirait ensuite une union
confédérale avec le reste du Canada, si le reste du
Canada le voulait. Chrétien ne pourrait pas dire ce que
nest pas clair et le petit Stéphane Dion naurait
quà se tenir coi dans son coin.
Jen conviens
que je me suis fais berner par les opportunistes, les
affirmationnistes, les étapistes, les associationnistes
à la Claude Morin. Jen conviens que le peuple du
Québec a perdu en quelque sorte les trente dernières
années à faire de petits pas qui nont rien
donné et qui ont montré, à la face du monde, son
incapacité de décider, de franchir le grand pas qui
mène à la liberté.
Si
jen avais la capacité, je prendrais bien une petite
année sabbatique pour aller vous donner un coup de mains.
Surtout pour réveiller toute une majorité de jeunes qui
stagnent dans leur confort douillet, croupissent devant leur
écran de télé, leurs jeux vidéos, leurs
écrans dordinateurs. Qui ont choisi le confort et lindifférence.
Il y a un certain
Guillaume le Taciturne qui rode dans les dédales du paradis et
qui répète souvent les mots suivants : «Il
nest pas nécessaire despérer pour
entreprendre, ni de réussir pour persévérer».
Je vois que tu continues à espérer même si ce
nest pas toi, comme tant dautres, qui, un jour,
récolteront ce quils ont semé. Se
souviendront-ils même de ton nom ? Plusieurs ont
été oublié dans laventure : mais je
sais que tu sais que la libération dun peuple est autre
chose quun concours de popularité. Je te souhaite bon
courage dans ta lutte et du haut de mon nuage, je te demande de
transmettre à tous ceux que le combat stimule encore, mes
meilleurs voeux de réussite. Lexpérience
mapprend maintenant quil ne sert à rien et que
cela na rien servi de prendre le pouvoir pour faire
lindépendance du Québec. Le pouvoir éloigne
de la cause pour laquelle tant de gens se battent encore silencieusement.
Advenant une
défaite électorale pour bientôt, - cest ce
que les derniers sondages mindiquent sur mon ordinateur ... les
indépendantistes devraient sans doute revenir aux sources de
notre cause toujours légitime : la formation dun
mouvement indépendantiste, libre de tout lien partisan et
politique. Le jour où le mouvement sera assez fort,
démocratiquement, les gens descendront dans la rue pour
revendiquer le chemin de la liberté. Cest sans doute par
cette voie que se réalisera le grand rêve que
lhistoire ma fait porté bien humblement sur mes
épaules. Bon courage et continue ton combat.
À la
prochaine fois!
René Lévesque
2 mars 2002