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Le citoyen face à l’indépendance du Québec

 
     Depuis plusieurs décennies, les Québécois cherchent, par en avant, comment arriver à la conquête de leur liberté nationale. Rien de plus logique et rien de plus normal. Toute nation, si petite soit-elle, peut décider, dans son histoire, de s’autodéterminer. De passer du statut minoritaire au statut majoritaire. Les Québécois, malgré toute la richesse et la diversité de leur être profond collectif et individuel, n’arrivent pas cependant à se décider et à marcher dans cette direction.

     L’insistance sur le collectif, sur la nouvelle société à construire, la société libre et québécoise nous a peut-être fait oublier une autre dimension qui pourrait faire progresser la marche collective de la nation vers son autodétermination. Un de mes anciens professeurs écrivait jadis que lorsque qu’une société fonctionne mal, il serait naïf d’espérer corriger entièrement la situation en lui donnant les structures d’une société qui fonctionne bien, du moins mieux. La structure nouvelle, à elle seule, ne peut arriver à tout corriger.

     Toutes les équipes de hockey sont structurées de la même manière. Cependant, elles ne fonctionnement pas toutes aussi bien. Lorsqu’on met ensemble les meilleurs joueurs de hockey des deux grandes divisions de la ligue nationale, la structure du jeu ne change pas, mais la qualité des joueurs augmentant, le jeu devient plus passionnant. Il est en de même des sociétés. L’indépendance du Québec donnerait une nouvelle structure à notre société civile. Mais cette nouvelle structure ne pourrait, à elle seule, arriver à régler toutes les questions inhérentes à cette société nouvelle. Des crétins dans le régime fédéral ou dans le régime républicain d’un futur pays du Québec, resteront toujours des crétins. Ainsi des voleurs et des escrocs.

     Les structures, d’elles-mêmes, ne peuvent changer les hommes. Les hommes, s’ils le veulent bien, en vivant en bons citoyens, peuvent changer les structures et ainsi, améliorer le fonctionnement structurel d’une société. Aucune société n’est meilleure que les citoyens qui la composent. Lorsque les gens disent que la société est malade, ils pensent tout de suite aux citoyens qui les entourent. Ils ne se comptent pas parmi ces malades qu’ils dénoncent. Le mal n’est pas en eux, mais ailleurs, autour d’eux.

     Le vrai et nouveau défi est peut-être là : si on décidait de changer quelque chose en chacun des citoyens qui composent la société actuelle du Québec, n’en viendrions-nous pas à progresser vers cette nouvelle structure que tant de gens espèrent, à savoir l’indépendance nationale ? Je le crois.

     Il est coutume de dire que les hommes se forment en société pour mieux vivre. Cette expression est tout à faire juste et correcte. On peut former une équipe de hockey selon une certaine structure pré-établie. En cela, toute équipe de hockey est une société. On peut former un orchestre avec les mêmes joueurs de hockey en leur mettant violon et archet dans les mains au lieu du bâton qui permet de compter des buts. Et voilà que naît une autre structure qui convient dans le cas présent, car rien n’empêche de bons joueurs de hockey d’être, en même temps, d’excellents musiciens. Comme on a inventé une nouvelle structure, on est passé de la société du hockey à la société musicale. Les talents au hockey ne sont pas nécessairement transmissibles aux joueurs de musique. Les talents dans telle société ne sont sans doute pas ceux-là dont on a besoin pour bien faire fonctionner la société nouvelle.

     La matière qui permet de former une société civile (la société québécoise, par exemple) est composée d’être humains. Des êtres humains que personne ne choisit. Des êtres humains qui sont diversifiés, qui sont hommes, femmes, enfants, handicapés, riches, pauvres, chômeurs, travailleurs, malades, hétérosexuels ou homosexuels, mariés ou célibataires, etc. La matière de la société civile est donc les êtres humains eux-mêmes.

Quelle forme alors les humains doivent-ils se donner ensemble pour que cela ressemble à une société civile ? Les humains peuvent privilégier plusieurs formes d’organisation, plusieurs façons de faire pour que la société civile arrive à prendre forme. La meilleure forme, ou le meilleur point de vue que l’homme a trouvé, est de voir la société civile comme un instrument créé en vue du bonheur de toute la collectivité. L’être humain, lorsqu’il est en face d’un instrument, se demande à quoi peut-il bien servir. Il en est ainsi de la société, vue comme instrument. A quoi cela peut-il bien servir aux êtres humains de s’organiser en société ?

     En voyant la société comme un instrument qui permet d’atteindre le bonheur humain, on peut voir la question de l’indépendance du Québec d’une autre façon. Pourquoi l’indépendance ? Parce que les citoyens sont ou seront convaincus, un jour, que c’est le meilleur moyen, le meilleur instrument pour leur épanouissement collectif et personnel. Tant et aussi longtemps que la majorité n’arrivera pas à voir la souveraineté politique de la nation sous cet angle particulier, l’angle d’un instrument, du meilleur instrument pour leur mieux-être collectif, tout reste à faire. Il faut donc que ceux qui sont convaincus de la nécessité de se donner un tel instrument convainquent ceux qui ne le sont pas.

     La société familiale suffirait à rendre l’homme heureux, à vivre correctement. Mais l’être humain veut davantage. Il ne veut pas seulement vivre : il veut bien vivre. La société civile lui donne donc ce «bien vivre» que la petite cellule familiale n’arrive pas à lui procurer. Les tenants de l’indépendance du Québec doivent travailler à convaincre leur concitoyens du bien-fondé d’une nouvelle société québécoise, indépendante, libre et ouverte sur le monde. Ils doivent poursuivre, par voie de démonstration, que la nouvelle société à venir est possible et qu’elle serait bien plus juste, équilibrée, équitable que celle dans laquelle le fédéralisme les fait vivre. C’est évidemment tout un défi. En ce sens, l’indépendance du Québec ne doit jamais être prise comme une fin en soi, mais comme un instrument collectif, en vue du bien vivre d’une collectivité qui aspire à une plus grande liberté.

     N’importe qui peut, n’importe quand, abuser d’un instrument, y compris l’instrument privilégié qu’est la vie en société. Toute société est échange de services. Les uns soignent et guérissent les malades, les autres enseignent et transmettent le savoir. Les uns gardent les enfants, les autres gardent les grands-parents ou les personnes âgées. Les uns conduisent les humains dans leurs déplacements, les autres bâtissent pour protéger des intempéries et maintenir une certaine intimité aux autres. Les uns cultivent la terre, les autres transforment ses produits. A chacun de multiplier les services et prendre conscience de l’importance de celui qu’il rend dans la société dans laquelle il vit. Et ainsi, on peut dire qu’à chaque fois que chaque citoyen rend le meilleur service aux autres, rend un service de meilleur qualité, la société est devenue ou deviendra meilleure.

     Toute société tend à s’améliorer à chaque fois que chaque citoyen essaie de donner le meilleur service aux autres, dans la métier ou la profession qu’il exerce. La meilleure façon de préparer l’avènement de l’indépendance du Québec, c’est de faire en sorte que chaque citoyen accomplisse le mieux possible, la tâche qui lui est dévolue dans l’ensemble sociétal. Et on peut ajouter une meilleure qualité de services sans ajouter toujours des millions de dollars. [...]

     Le Québec indépendant sera-t-il un pays fort ? Habituellement, en posant une telle question, on pense à la question économique. Là-dessus la Commission Bélanger-Campeau a répondu. La réponse est OUI. Lorsque je demande si le Québec indépendant sera un pays fort, je songe aux 7 millions de citoyens qui composeront la nouvelle entité nationale. C’est sur la valeur de chaque citoyen que s’édifiera l’avenir du nouveau pays à construire. Et il n’y a que deux critères pour la mesurer : le service que chaque citoyen rendra à ses concitoyens et la qualité de ce même service. [...]

     Et si un jour on peut crier et vivre le : «Vive le Québec libre! », c’est qu’antérieurement, on aura pu crier : « Vive le citoyen libre », c’est-à-dire, vertueux et responsable. «Être un bon citoyen, c’est remplir une fonction efficace dans le cadre d’une société donnée», enseigne le philosophe Krishnamurti.

     Le nouvel État du Québec est déjà en préparation dans nos universités, nos collèges et nos institutions scolaires. Pour gérer et construire une société moderne, il faut de la compétence. Tout le monde sait que pour améliorer la musique il ne suffit pas d’amonceler des tonnes d’instruments neufs ou usagés, mais en bonne condition, devant les musiciens qui se préparent à jouer une pièce de Beethoven. Il importe aussi de consacrer de longs moments à former les musiciens. Les instruments les meilleurs entre les mains de musiciens incompétents ne donneront jamais une douce symphonie à entendre. Les moyens les meilleurs aux mains de gens incapables de s’en servir généreront des résultats qui décevront toujours. Afin de préparer l’avènement d’un pays fort, il faut préparer des citoyens responsables, moralement et spirituellement très forts.

     Le service le meilleur que la jeunesse montante peut donner au futur pays à faire, c’est de gravir un à un les échelons de la compétence. Pour être fort et libre collectivement, un peuple doit trouver ces composantes dans chaque citoyen. Le pays de demain est déjà celui que chacun construit dans la générosité du don qu’il fait à son semblable. Il me reste un pays à nommer, dit Vigneault, il est au tréfonds de toi, n’a ni président ni roi!

     Voilà le pays à faire! Voilà le pays que j’aime!

11 mai 2002

 

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