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Ne touchez pas à l’article 1

 
     Les nouvelles télévisées de ce 4 juin 2002 nous montrent les visages de nos politiciens des deux capitales nationales. Là-bas, de l’autre côté des Outaouais, Chrétien, en guerre, contre son ancien allié Martin. Ici, pas très loin, Landry, en guerre, contre son ancien allié Dumont. Là-bas, un Martin humilié, limogé, remercié pour tant d’années de services loyaux; ici, un Dumont survolté, euphorique, parti pour la gloire et le pouvoir, anathématisé par Landry, qui le croyait souverainiste mais qui jure maintenant, en utilisant tous les mots possibles, qu’il ne l’a jamais été.

     Ce soir, les nouvelles télévisées nous montrent aussi l’envers du visage du premier ministre désigné Landry et l’envers du personnage politique Pauline Marois. Comme le parti que le premier ministre et la vice-première ministre dirigent actuellement est quasiment en faillite à cause de leur inaction, de leur incompétence et de leur vison politique à courte vue, ils essaient, en utilisant toutes les expressions possibles, de nous dire qu’ils sont toujours de bons souverainistes.

     Purs et durs? Personne ne le sait! Impurs et mous? Personne ne le sait ! A la télévision, avec tout le sérieux qu’on leur connaît dans des situations corsées, ils affirment qu’ils sont en réflexion de stratégie, maîtres-penseurs à l’appui, afin d’essayer de trouver de nouveaux trucs pour séduire l’électorat.

     Sans pincement au coeur, ni même un ride en surplus sur son visage fatigué, le premier ministre affirme que cette période de brassage d’idées ne va pas conduire le Parti québécois à toucher à l’article 1 du programme. Il affirme que tout peut être mis sur la table, sauf l’article 1 sur lequel on a mis tant de temps à s’entendre. Quel cynisme dans la bouche d’un premier ministre désigné! Ça fait dix ans et plus que les chefs péquistes ne touchent plus à l’article 1 et le dernier en liste, vient nous demander de ne pas y toucher encore!

     Monsieur le premier ministre, monsieur le grand farceur, c’est justement le contraire qu’il faut faire. Il faut toucher à l’article 1. Il faut le prendre à bras-le-corps, le déplacer de son état figé dans lequel vous le faites vivoter depuis plus de dix ans. Il faut le saisir, le sortir du placard, lui parler, le questionner, l’interroger. Il faut le promener sur la place publique, le véhiculer dans toutes les assemblées municipales, les assemblées politiques, le sortir dehors pour qu’il prenne du grand air, le bousculer dans le trafic, le mettre sur la scène, le faire parler, le faire crier, chanter que le Québec doit être libre plus que jamais!

     Il faut s’emparer de l’article 1, le mettre dans toutes les bouches, le faire jaser, lui donner la parole, lui faire tenir conversation avec tout le monde, lui donner le micro dans tous les forums, les discussions, les réunions syndicales, les rencontres de taverne, les comités de citoyens, les assemblées informelles, les réunions de familles, les sorties d’église, les soirées amicales. L’avertissement que vous donnez aux militants de ne pas toucher à l’article 1 me laisse dans une profonde tristesse, monsieur le premier ministre.

     Pauvre petit article 1 qui fait si peur à ceux qui ne veulent pas qu’on en parle et à ceux qui ont peur qu’on les accuse d’en avoir parlé. Pauvre petit article 1, tu es condamné à rester sur la page d’un programme, à rester un idéal, un objectif, un moyen, une chose quelconque. Pauvre petit article 1, je te plains bien! Car ceux qui devraient t’utiliser, préfèrent le goût du pouvoir qui leur importe plus que le choix de te faire sortir au grand air du combat pour la liberté.

     Ce soir, en me couchant, j’ai relu le pauvre petit article 1 et je l’ai trouvé tout esseulé, abandonné, sans soutien, sans dynamisme, presque en léthargie. Ce soir, j’ai touché au pauvre petit article 1 dont Monsieur Landry nous a parlé aux nouvelles télévisées. Je lui ai dit qu’un jour, quelqu’un viendrait bien le chercher, qui le montrerait fièrement au peuple, qui lui donnerait un souffle nouveau, une raison de vivre, un élan, un rêve qui le ferait renaître.

     Puis, j’ai laissé seul, l’article 1, en entrant dans la solitude de mes moments de repos. J’ai vu en rêve un homme, debout, qui s’apprêtait à le remettre à l’honneur et à lui redonner une vie nouvelle. J’ai vu un homme qui reprenait le flambeau quasi éteint et la multitude le suivre ensuite, parce qu’elle avait hâte d’entrer dans la terre promise.

     Cet homme avait «osé» toucher à l’article 1. Son nom n’était pas Landry, ni un de ses lieutenants, puisque personne parmi eux n’avaient osé, n’avaient eu le courage de lui faire faire une telle sortie publique. L’article 1, tout joyeux et revigoré, avait à nouveau cimenter la nation qui avançait d’un pas fier et résolu. Et quelque part, par en avant, l’article 1 s’était réalisé. Ceux qui étaient contre l’avaient adopté dans le calme et la sérénité. Ceux qui avaient peur de le sortir et de le faire vibrer dans le coeur des Québécois, avaient abandonné leur crainte et leur peur cultivée. La joie avait envahi l’estrade préparée pour la fête. Devant une foule immense, l’article 1 fut proclamé. Tout au fond de la scène, sur un panneau blanc, quelqu’un avait écrit : «L’indépendance, c’est comme un pont : avant, personne n’en veut, après, tout le monde le prend». Félix avait alors souri dans le ciel bleu noir de cette soirée de la Saint-Jean. Il prit sa guitare et chanta notre liberté en compagnie d’un certain René Lévesque qui grillait une dernière cigarette avant d’entamer sa partie de poker journalière.

     La fête se termina tard dans la nuit. La fête de la liberté ne causa aucune violence et l’article 1 disparut du petit livre bleu tant de fois publié. Quelqu’un me demanda pourquoi le peuple avait tant tardé à prendre le pont qu’on venait de fêter? Je lui répondis que c’était à cause de l’article 1. On avait trop longtemps cru, qu’une fois écrit, il allait, tout seul, tout naturellement, tout bonnement se réaliser. En cessant d’en parler.

     Maintenant que l’article 1 avait réuni les ouvriers pour bâtir le pont fleurdelisé, personne n’osa se demander qui avait bien pu permettre qu’il se réalise après tant d’années à essayer de le construire et d’échecs répétés?


5 juin 2002

 

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