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Les héros ne durent jamais!
 

      L’adage «nul n’est prophète dans son pays» est déjà bien connu et largement mis en pratique dans nos cantons. Le milieu matanais, en particulier, en a même fait sa marque de commerce. Que peut-il sortir de bon de Matane?

      Pour nous diriger, on a toujours préféré quelqu’un qui vient de l’extérieur, un inconnu, une vedette, un monsieur avec un gros titre, quelqu’un tombé des nues. Par ici, le citoyen ordinaire ne peut pas parvenir aux postes les plus élevés dans l’administration publique, parce que les gens de mon pays sont jaloux, ne se font pas confiance, méprisent et dénigrent même ceux qui aspirent à prendre certains postes de commande.

      Il en est de même des «héros» à l’échelle du Québec. Il nous est impossible de nous trouver un héros qui nous dépasse, qui soit tout simplement... un héros. Un héros à l’état pur. Il faut vite le dénigrer, le rabaisser, le sous-estimer, le rendre impur, lancer publiquement des interrogations sur sa vie privée, sur ce qu’il a été, sur ce qu’il sera peut-être, sur ce qu’il aurait pu être.

      Les Québécois sont incapables de regarder quelqu’un des leurs en pleine face et lui dire tout haut qu’il les dépasse. Ils ne peuvent pas parler d’un pur inconnu qui les fait grandir, qui leur montre qu’ils sont capables de quelque chose de plus grand, de quelque chose qui transcendante la routine de la vie ordinaire, de quelque chose qui les pousserait en avant, qui les ferait sortir de leurs ornières habituelles, leur petite vie douillette, le confort de leur indifférence.

      Ils aiment ça être petits, dominés, écrasés, avachis, chloroformés, plein d’impuissance, plein d’inquiétude, de questions sans réponse, de soumission, de domination. Lorsque l’un des leurs monte sur le podium de la vie, ils trouvent vite quelque chose pour ébranler son statut, pour essayer de l’étêter, de le ramener au niveau de tout le monde, au niveau de nos vies plates et régulières, de nos vies sans perspective, sans idéal, sans conviction, sans goût de dépassement.

      Les Québécois ne veulent pas de quelqu’un qui dépasse la foule anonyme, la foule suiveuse, peureuse, manipulée, divisée, bien moulée. Les Québécois ne souhaitent pas voir l’un des leurs dépasser le troupeau broutant dans les prés de l’insignifiance, devenir un demi-dieu, même l’espace d’un topo à la télé, d’un gros titre dans le journal. Ils souhaitent que tout le monde pense pareil, agisse pareil, tricote l’existence pareille, trace la route de la vie de la même manière que tout le monde la trace. Ils applaudissent intérieurement si quelqu’un se lève pour abaisser le demi-dieu que les circonstances ont élevé dans l’olympe des divinités passagères.

      Le pilote Robert Picher a sauvé 301 personnes d’un désastre aérien. C’est un événement trop beau pour être vrai. C’est un événement qui est trop beau pour que ce soit arrivé de même. C’est trop haut, trop fort, trop en haut de la moyenne pour qu’on le félicite, sans arrière-pensée, sans fouiller dans sa vie privée. Il y a toujours un «mais» qui vient rabaisser, caler, diminuer, ratatiner, rapetisser l’exploit. Les Québécois n’aiment pas les choses à l’état pur : ils aiment les demi-mesures, les demi-décisions, les demi-succès, les demi-victoires. Les batailles, les combats, les luttes finies, terminées, achevées sont pour les autres. Ils aiment les héros, mais à moitié détruits, écartelés, dénudés, affadis, aplatis, la tête entre les deux jambes. La fierté, le succès, le triomphe c’est pour les autres : les voisins, les Anglais, les conquérants, ceux qui sèment le doute dans leurs esprits, les assimilent, les détruisent, les réduisent, les cassent, les atrophient et les endorment.

      Les Québécois n’ont pas de vrais héros, ne veulent pas en avoir et ne souhaitent pas en voir non plus dans leurs rangs. Ils ont même peur d’en avoir et lorsqu’ils en ont un, ils se dépêchent de se convaincre entre eux qu’il est impossible que cette race pousse sur leur territoire. Ils ont cultivé tellement le culte de la défaite, du réductible, du diminutif, qu’ils sont incapables de se voir grandeur nature, de se voir plus grand que nature. Les Québécois ne méritent pas d’avoir de héros parce sont incapables de les fabriquer à l’état pur. Et s’ils s’en trouvent un qui lève la tête, celui-ci se dépêchera vite de nier les propos de ceux qui le prennent pour un héros, se trouvant hors norme, craignant tout de suite de se faire humilier publiquement, écraser par l’appareil médiatique, ceux qui fabriquent les images et défont les héros aussi vite qu’ils les ont créés.

      Comment être un héros, parmi une nation qui nie jusqu’à son existence, qui nie son propre pays, qui proclame être née pour un petit pain? On n’a donc les héros que l’on mérite : ceux qui naissent sans raison et dont la vie est éphémère, qui meurent tout aussi vite, parce qu’on leur a refusé le droit de croître, comme les fleurs sauvages qui poussent dans le champ de la vie. Je comprends le pilote Robert Picher d’avoir voulu nier publiquement qu’il était un héros. On ne peut pas croire qu’on puisse devenir ce que tout le monde est prêt à nier dans l’instant suivant pour quelques bévues commises dans un passé lointain. Si vous voulez devenir un héros dans ce pays-ci, il faut avoir un passé irréprochable, un feuille blanche où la moralité est sans accroc. N’allez jamais l’oublier!

      L’héroïcité des vertus d’un saint Augustin, par exemple, n’a jamais été gommée par la vie de débauche qu’il a menée dans les rues de Carthage et de Milan, avant sa conversion. L’Église catholique ne s’est pas arrêtée à ses débauches, à ses coucheries, à ses fautes pour en faire un saint. Elle a oublié un passé plutôt «bordeleux» pour ne retenir que l’homme nouveau, converti, tendu vers la sainteté et la vie nouvelle. Il faudrait prendre ce modèle pour canoniser nos héros. Incapable de faire cela, le Québec justifie ses incapacités et ses faiblesses, en jugeant et condamnant haut et bien fort la faiblesse de celui qui le dépasse. Pauvre Québec! Il n’a trouvé et ne trouvera sans doute pas d’autre moyen pour se grandir, que de diminuer son semblable. C’est pourquoi les héros disparaissent aussi vite qu’ils apparaissent en ce pays. Né pour un p’tit pain, le peuple meurt dans la culture de son insignifiance, son manque d’idéal, le sens du devoir accompli. Et dire que l’on parle encore de faire du Québec un grand pays ! Avant de le dessiner sur la carte, il faudrait le dessiner dans le coeur. Ce qui, à mon sens, est loin d’être fait...

5 septembre 2001
   

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