Le principe de
finalité n'est pas un principe empirique. Il n'est pas une
vague généralisation de l'expérience sensitive.
Il n'est pas perçu par l'expérience, sauf
accidentellement. Il n'est perçu que par l'intellect. Il est
cependant accessible à tous les humains sous forme de
données sensitives.
Des exemples
concrets. L'enfant fait de la métaphysique sans s'en
rendre compte dès qu'il saisit la signification du mot
«TOUT» et «PARTIE».Il tire alors la
conclusion à l'aide de son intellect qu'une partie ne peut
jamais être plus grande qu'un tout. Il gardera ce principe
toute sa vie. Le principe de causalité dont nous avons
parlé largement antérieurement, est aussi perçu
essentiellement par l'intellect, et accidentellement par les sens. La
notion de «fin » qui ne veut pas dire le «terminus
», mais « la raison d'être» «le
pourquoi », qui représentent la
perfection définitive d'un agent. Dans le cas de l'être
humain, il signifie qu'il a atteint sa perfection ultime, lorsqu'il
est capable d'expliquer sa raison d'être, le pourquoi de son existence.
Pour saisir
encore davantage cette notion de finalité, donnons quelques
exemples tirés de la vie courante. L'agent ne pourrait
acquérir ce qui est bon pour lui, sans y tendre. L'oeil voit,
mais il ne peut pas entendre, parce que ce n'est pas dans sa nature.
L'oreille entend mais il ne voit pas, parce que ce n'est pas dans sa nature.
Il n'est pas
nécessaire que cette tendance soit comprise par la
faculté ou connue par elle. La flèche qui vole vers sa
cible ne sait pas qu'elle tend vers elle, et pourtant, elle continue
d'y aller, en vue de l'atteindre éventuellement. L'oiseau vole
et, pendant qu'il le fait, il ne fait pas de l'écriture.
Le feu brûle et, pendant qu'il le fait, il ne nage pas.
La graine de carotte tend vers son fruit et ne souhaite pas
devenir un lapin, etc. Pourquoi en est-il toujours ainsi ? C'est
qu'il doit y avoir une tendance qui est inhérente et
intrinsèque à la chose et qui lui permette de faire
telle chose plutôt que telle autre.
Et que si
cette tendance n'était pas intrinsèque aux choses, il
n'y aurait pas de raison pour que les choses agissent d'une
façon plutôt que d'une autre. Thomas d'Aquin
écrit: Tout agent agit en vue d'une fin: sans quoi, il ne
résulterait de son action pas plus une chose qu'une autre, si
ce n'est le hasard.
L'esprit
humain, s'il réfléchit bien, voit bien que l'ordre
n'est pas une idée rajoutée mais bien la condition qui
conduit à l'intelligibilité des choses. L'argument de
la finalité n'est pas anthropomorphique, mais une comparaison
analogique. Il est la découverte de la ressemblance entre deux
rapports. Une certaine proportionnalité. Le principe de
finalité est analogique dans son caractère. Il ne faut
jamais l'oublier.
En d'autres
termes, l'analogie n'a pas besoin d'être défendu. A
condition que ce rapport soit bien établi. Ainsi, on peut dire
que «la création est à son Créateur, ce que
la montre est à l'horloger». Il existe une relation, un
rapport reliant la montre à l'horloger, comme le monde à
son Créateur. De cette manière, on peut parler
d'analogie illustrative.
Pour voir
dans l'analogie une force illative ou d'inférence (note:
inférence signifie toute opération par laquelle on
admet une proposition dont la vérité n'est pas connue
directement, en vertu de sa liaison avec d'autres propositions
déjà tenues pour vraies.) prenons l'exemple suivant.
Personne ne réclame que les oeuvres de la nature et les
oeuvres d'art soient identiques. Personne ne réclame que la
progression de la nature et celle de la fabrication humaine soient
spécifiquement semblables. Personne ne réclame que les
produits naturels comme la fleur et les produits humains soient les
mêmes. Il ne s'agit ici que d'une ressemblance entre les
relations proportionnelles gouvernant les deux.
La
philosophie traditionnelle, parce que le principe est analogique, a
toujours discerné comment la finalité est
présente dans la hiérarchie de la création.
Saint Thomas dira, par exemple, que chez l'homme doté d'une
intelligence, dont l'objet est l'existence, et qui tend vers une fin,
l'analogie existe formaliter. Chez les animaux, dotés de la
connaissance sensible et instinctive, il dira que l'analogie existe
materialiter tantum. Enfin, dans les créatures
dépourvues de connaissance intellectuelle ou sensible, le
philosophe dira que l'analogie existe exécutive.
De plus dans
la pensée des auteurs du Moyen Âge, il faut distinguer
entre la finalité intrinsèque et la finalité
extrinsèque. La finalité intrinsèque se
résume dans la phrase déjà mentionnée:
« Tout agent agit en vue d'une fin ». Elle est l'adaptation
des parties d'un être à son bien. La finalité
extrinsèque est la subordination d'une ou plusieurs choses au
bien d'autres êtres. Les produits chimiques le sont vis-à-vis
des plantes, les plantes le sont vis-à-vis des animaux. Les
animaux le sont vis-à-vis des hommes.
Dans l'ordre
naturel, il est bien évident que la finalité
intrinsèque est plus claire que la finalité
extrinsèque. L'oeil a comme finalité intrinsèque
la vision. L'oreille a comme finalité intrinsèque
l'audition. Il n'en est pas de même pour la finalité
extrinsèque. Une chose n'a jamais une seule finalité
extrinsèque, car la chose est en rapport avec une multitude de
choses. Il serait absurde de dire que les chênes-lièges
furent créés pour faire des bouchons de champagne. Les
chênes peuvent avoir une autre fin extrinsèque que celle
mentionnée antérieurement. De plus, le fins
extrinsèques sont parfois difficiles à trouver.
Pourquoi y a t il des serpents sur la terre, et pourquoi les maladies
se multiplient-elles ?
Il n'en est
pas de même pour la finalité intrinsèque qui se
laisse facilement découvrir. L'argument de la
finalité qui sert à montrer la transcendance de Dieu
concerne particulièrement les fins intrinsèques.
Viennent ensuite les fins extrinsèques, si nécessaires.
Lorsque nous
affirmons que les choses ont des fins intrinsèques, c'est
parce que nous affirmons qu'elles sont des unités et, par
conséquent, leurs parties sont en relation les unes avec les
autres pour former un tout. Les parties sont coordonnées aussi
dans un but commun. S'il y a une différence majeure
entre fin extrinsèque et fin extrinsèque, elles ne sont
pas sans relation. La nature, on le sait, ne produit pas des
chênes-lièges pour en faire des bouchons de champagne.
Mais il est significatif que le liège serve
éventuellement dans ce but.
Il y a donc
une corrélation entre les deux fins et une preuve que
l'univers est un grand système aux rapports multiples. Dans La
Somme théologique, q.44, a.4, Thomas d'Aquin développe
ainsi son argumentation. Il dit qu'il y a une corrélation
entre les deux fins, que les choses inférieures dans la
hiérarchie de l'univers, qui ont toutes leurs fins
intrinsèques, servent à la fin extrinsèque de
quelque choses qui est au-dessus d'elles. Les rayons du soleil ont
une fin intrinsèque: l'alimentation de la plante; ce qui
permet à la plante d'atteindre sa fin intrinsèque. La
subordination des différents niveaux les uns des autres,
correspond à la subordination des fins. Ainsi, les animaux ont
une fin extrinsèque qui aide l'homme à atteindre sa fin
intrinsèque, qui est Dieu.
Un autre
exemple. Les fleurs ont un parfum ou une couleur parce que les fleurs
ne peuvent être fécondées que si les insectes
sont attirés par leur arôme et leur éclat.
Résumons. L'argument de la finalité peut s'exprimer
ainsi: il y a dans le monde des preuves d'une finalité
intrinsèque qui sont inintelligibles sans l'existence d'une
fin et l'adaptation des moyens à cette fin. Il y a de
multiples preuves qui le démontrent. Prenons simplement celle-ci.
Le corps
humain peut être analysé d'un point de vue quantitatif.
La science permet alors de conclure qu'il est composé de
carbone, d'oxygène, d'hydrogène, de fer, de sel, de
souffre, etc. Chimiquement, la science est capable de connaître
à 100 % les constituants de l'être humain, et pourtant
la science n'a jamais été capable de produire un
être humain. La conclusion est simple: il doit y avoir une
tendance inhérente ou des forces organisatrices pour
combiner les éléments chimiques afin qu'ils produisent
un homme et non un arbre, ou une fleur. Pourquoi ces substances
chimiques se sont-elles combinées à un moment
précis de l'histoire du monde et pas avant, et pas après
? L'homme vient tout juste d'arriver dans l'univers, mais il a fallu
des milliards d'années pour préparer sa venue ?
Pourquoi est-elle survenue à ce moment-ci de l'histoire de
l'univers et pas antérieurement ou ultérieurement ?
Il y a donc
une combinaison de finalités extrinsèques aux niveaux
inférieurs de la création qui servent à
atteindre ce résultat, qui servent à monter aux niveaux
supérieures intrinsèques. Il y a dans l'homme non
seulement une unité intrinsèque, mais il semble bien
que l'origine de cette unité remonte dans un lointain
passé. Le hasard ne pourrait avoir produit, ne fut-ce qu'un
seul homme, avec ces éléments chimiques. Et même
si l'homme avait pu apparaître comme le fruit d'un hasard,
comment expliquer par la suite que l'homme engendrât un homme
et non un animal inférieur, tel un vache ou un mouton ?
Il n'y qu'un
explication à ces faits: derrière cette impressionnante
coordination et subordination de radiation, soleil et produits
chimiques, il existe un esprit et un but. Hume, dans son Histoire
naturelle de la religion écrit: «Toute la nature
implique un auteur intelligent et aucun chercheur rationnel ne peut,
après sérieuse réflexion, douter un instant des
principes premiers du véritable théisme.
La
prévision d'une fin et l'adaptation des moyens adaptés
pour atteindre cette fin ne peuvent être perçues que par
un être intelligent. Ce qui vient en dernier dans
l'exécution, vient en premier dans l'intention. Seul un
être intelligent peut percevoir l'intention. Donc, la cause
doit être intelligente... L'argument que nous venons de
soulever à nouveau doit forcément avoir une
portée cosmique. Non seulement, l'un de ces
phénomènes dans l'univers doit provenir d'une cause
intelligente, mais l'univers entière doit provenir de la
même cause intelligente. Parce que tout est soumis au même
ordre naturel. Toujours dans la première partie de La Somme
théologique, Thomas d'Aquin démontrera que les fins
extrinsèques des nivaux inférieurs de la création
servent aux fins intrinsèques des niveaux supérieurs.
Conséquence: le monde peut être considéré
comme une unité.
Cette
idée si chère à l'illustre penseur du XIIIe
siècle, a été prouvé aujourd'hui
scientifiquement. La science moderne, pour ce faire, a emprunté
à la biologie un concept qui en décrit l'unité
- l'organisme -et parle communément de l'«univers organique».
La science a
découvert la présence invariable de la loi et de
l'ordre dans le monde. La science ne fait que lire le livre de la
nature. Elle ne l'écrit pas. Certains savants s'imaginent
parfois qu'en découvrant une loi qui explique le
fonctionnement de l'univers, ils peuvent supprimer la
nécessité d'un législateur. Ces savant oublient
qu'ils n'auraient jamais découvert la loi si elle n'existait
pas déjà. Cela implique donc un législateur intelligent.
La nature
est simplement «poussée par un autre vers une
fin», comme la flèche va au but grâce à
l'archer qui dirige le mouvement. De même que l'archer est
distinct de la course d'une flèche vers la cible, la raison
prévoit les moyens pour arriver à la fin et les
prédispose à cette fin, est distincte de l'univers.
Qui a
ordonné et uni les éléments de la composition de
l'univers, et donc forcément de l'homme ? Il faut donc
remonter à l'Ordonnateur premier. Et cet Esprit unique se doit
d'être parfait, c'est-à-dire l'Être qui
perçoit la raison d'être des choses et qui leur donne
d'exister. Cet Esprit unique qui gouverne l'univers doit donc
être un Esprit identique à sa propre existence, un Dieu
dont l'essence n'est pas distincte de son existence. Si l'esprit de
Dieu n'était pas son existence, alors l'existence de Dieu
aurait une cause antérieure à elle. De plus, un
être dont l'essence est distincte de son existence est non
nécessaire; il n'est pas dans sa nature d'exister. ( Contra
Gentiles, lib.i, cap.22 )
Cet
être nous l'appelons Dieu, celui qui dirige toute choses vers
son but propre. Cet être parfait est la vie, car la vie est
l'activité immanente, et, en LUI est l'activité
parfaite parce que Son esprit a pas d'objet hors de lui, et parce
qu'elle n'a pas besoin d'être éveillée par quoi
que ce soit en dehors d'elle-même ( Somme théologique,
Ia, q.18, a.3). La vie parfaite de Dieu est une conséquence de
son intellect parfait qui n'a ni potentialité ni composition
de connaissant et chose connue. L'existence et la pensée sont
identiques à Dieu. La Pensée pure est l'être pur
( Somme théologique, Ia, q.14, a.2.)
19 mai 2000