Nous brûlons
du désir de trouver une assiette ferme et une dernière
base constante pour y édifier une tour qui
s'élève à l'infini; mais tout notre fondement
craque, et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes. (Pascal,
Pensées B 72; L 199)
Dieu est
donc l'Être suprême, celui qui transcende le monde, qui
est hors du temps et de l'espace. Il est la Réalité qui
donne l'être à un monde en mouvement et en
évolution. Il est l'Être suprême, parce qu'il est
la Cause première de l'univers, comme nous l'avons
démontré antérieurement.
Dieu peut
être dit aussi «Être suprême» pour une
autre raison. Dieu est transcendant au monde, parce qu'il est
l'Être simple, alors que le monde qu'il crée ne l'est
pas. La créature qui sort de lui ne peut pas être
identique à Lui. Elle est composée. Cette
réalité suffira à démonter d'une autre
façon la transcendance de Dieu.
Le point de
départ de notre démonstration est le suivant: ce qui
existe d'une façon concrète est fini. L'existence finie
implique une existence infinie, non seulement comme cause exemplaire,
mais surtout comme cause créatrice. (Note: la cause exemplaire
est un modèle existant en soi, comme les Idées
platoniciennes, ou conçu par l'esprit, comme un idéal
artistique, et conformément auquel la cause efficiente produit
son effet.)
Cet argument sans
doute un peu difficile peut s'expliquer plus facilement si on choisit
le langage psychologique. L'être humain est sans cesse en
quête de vie, de vérité, d'amour. Il ne souhaite
pas que sa vie dure dix ans, trente ans, quatre-vingt ans, mais il
souhaite profondément qu'elle dure toujours. Il ne souhaite
pas un amour passager, mais il souhaite un amour qui dure à
jamais. L'être humain découvre tous les jours que la vie
est mélangée avec la mort, la vérité avec
l'erreur, l'amour avec la haine. Il cherche constamment un état
où la vie, l'amour, la vérité soit
perpétuelle, durable...
La réponse
à cette question peut être donnée à partir
d'une analogie fort simple. Voici que nous trouvons dans une
pièce éclairée. Chacun se demande, chacun
demande à l'autre où est la source de la lumière
qui envahit cette pièce ? Personne ne peut répondre
d'où vient la lumière, mais chacun sait qu'elle est
bien là. Il en est de même de la source de la vie, de la
vérité et de l'amour: personne ne peut dire dans le
monde où elle pourrait se trouver à l'état pur.
Et pourtant, tous ceux qui posent la question de son origine savent
bien qu'elle ne peut pas venir d'une source limitée. Elle est
forcément illimitée puisque la question posée la
demande en quelque façon.
Le philosophe ne
peut se contenter cependant d'une telle réponse, même
s'il peut y reconnaître une bonne part de vérité.
La base philosophique de l'argument est la suivante: il y a
composition dans l'univers. Les choses se partagent la bonté,
la vérité, la beauté, et d'une façon
encore plus fondamentale, l'existence. Mais tout ce qui est
participé a une cause. Il faut donc la chercher.
Prenons un exemple
fort simple. Avoir quatre côtés pour un carré,
c'est fort normal. Cela appartient uniquement à la nature du
triangle. Cela est inhérent à cette figure et lui
appartient en vertu de sa nature intrinsèque. Le fait que
cette figure ait quatre côtés s'explique par sa
nature et il n'est pas nécessaire de chercher une explication
en dehors du carré pour comprendre sa nature. Si le
carré est bleu ou rouge, on dira que la couleur ne fait pas
partie du carré, puisque le triangle ou le cercle pourraient
avoir aussi cette couleur. Tout le monde peut conclure que la couleur
a son explication en dehors du carré, dans le cas qui nous occupe.
Ainsi en est-il de
l'existence. Celle-ci n'appartient pas à la nature des choses
comme les quatre côtés du carré. L'existence
appartient aux choses comme la couleur appartient au carré.
L'existence est donc une réalité qui est partagée
par d'autres. La raison de l'existence partagée par d'autres
doit donc se trouver hors de la chose qui y participe. Et il faut
donc en conclure que ce qui est participé a une cause.
L'existence
appartient à chaque créature, est partagée avec
toutes les créatures.. L'existence ne peut être
causée par la nature ou l'essence d'une chose, en tant que
cause efficiente. Pourquoi ? Parce que si la chose était la
cause de sa propre existence, elle aurait dû exister avant de
se donner l'existence. Ce qui logiquement impossible.
Il faut donc en
conclure que la cause des créatures, qui sont composées
d'essence et d'existence, doit être quelque chose de
transcendant aux éléments composées eux-mêmes.
Les choses en ce
monde ne peuvent pas posséder l'existence par leur propre
nature, sinon elle devrait toujours l'avoir eue, ce qui est
expérimentalement impossible. Elles auraient aussi l'existence
en plénitude. L'existence n'appartient pas aux choses
par leur nature propre. La raison de l'existence doit être
cherchée extrinsèquement et transcendantalement aux
choses elles-mêmes.
Les choses ont une
existence, mais ne sont pas une existence. Les choses sont
diversifiées et participent d'une façon variable
à l'existence, qui elle est plus ou moins parfaite.
L'existence des choses doit être causée par un Être
premier, qui possède l'existence à la perfection. Cet
être parfait qui est l'existence même et
qui me donne mon existence imparfaite s'appelle Dieu.
28 avril 2000