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"Quelque précaution
qu'elle a raison de prendre, la rationalité est au plus haut
point d'elle-même lorsqu'elle affirme Dieu." |
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Claude Bruaire |
Il y a une
évolution dans le monde. L'évolution produit de
nouvelles émergences dans lesquelles il y aune
corrélation d'antécédents et de
conséquents. La question que pose le savant est souvent celle-ci:
qu'est-ce qui fait émerger les émergences ? Quelle en
est la cause efficiente ?
Dans La Somme
contre les Gentils, saint Thomas parle de la cause efficiente et en
fait l'embryon de son raisonnement sur la motion ou le
mouvement. Les savants, même si certains posent parfois la
question, ne sont guère intéressés par la cause
efficiente. Même si la majorité l'évite parce
qu'elle ne relève pas du champ de leur compétence, cela
ne veut pas dire qu'elle n'existe pas, où bien qu'il ne faut
pas s'y intéresser.
La causalité
efficiente est une réalité philosophique ou
métaphysique. Elle n'est pas dans l'ordre
phénoménal. Saint Thomas écrit avec
raison: La différence entre un Agent divin et un agent naturel
humain est que l'agent naturel n'est que la cause de sa motion,
tandis que l'Agent divin est la cause de l'existence.
La science a
démontré le processus évolutif de l'univers.
L'émergence de la nouveauté est conditionné par
d'innombrables antécédents. L'herbe qui pousse dans mon
champ est conditionné par le soleil, la pluie, la bonne terre,
etc. Des produits chimiques interviennent dans le processus
végétal et les plantes dans les animaux. Il y a une
dépendance intrinsèque vis-à-vis de toutes les choses.
L'évolution,
de plus, se déroule dans un continuum spatio-temporel. Dans
une ambiance de contingence. Les choses n'existent pas pour toujours.
Les animaux préhistoriques sont disparus de la planète
et à chaque jour disparaissent une multitude d'êtres
inférieurs dont nous ignorons l'existence. Les choses sont
liées à la temporalité: elles peuvent être
ou ne pas être.
Il est impossible
que des choses aussi temporelles existent toujours. Tout ce qui
est doit à un moment donné ne pas exister. Si toutes
les choses pouvaient être non existantes, rien
n'existerait, car ce qui n'est pas ne se met pas à exister que
l'intermédiaire de quelque chose qui est. L'existence des
êtres dans la temporalité doivent leur explication
forcément dans l'extra-temporel.
Il semble bien que
la raison ne peut admettre le principe de l'impossibilité
rationnelle d'une série infinie dans un monde évolutif
ou un monde en mouvement. Aristote, et saint Thomas à sa
suite, ne voyait cependant pas de contradictions dans une série
infinie de choses subordonnées accidentellement. Il faut
donc, si on veut bien saisir tout le problème, distinguer la
notion de subordination essentielle et la notion de
subordination accidentelle.
Il y a
subordination essentielle quand le mouvement de la série est
simultané. Exemple: lorsque la chose en mouvement dépend
d'un moteur qui ne lui ressemble pas. Le pinceau du peintre est
commandé par la main de l'artiste et celle-ci commandée
par la volonté du peintre lui-même. Il y subordination
accidentelle, si la série est composée de choses
similaires. Exemple: un homme engendre un autre homme.
L'artiste peut
employer plusieurs pinceaux pour réaliser son oeuvre. Le
deuxième pinceau utilisé ne présuppose pas le
dixième et le premier n'est pas nécessaire pour que le
dernier entre en action. Les pinceaux sont donc
accidentellement subordonnés les uns aux autres. Ils
pourraient être dans un tout autre ordre. Cependant, il est
impossible d'avoir une série infinie de wagons mis en
mouvement les uns par les autres, sans la présence d'une
locomotive qui met le premier, le deuxième wagon en mouvement.
Et ainsi de suite pour les autres.
Saint Thomas, dans
sa clarté habituelle affirme alors ceci: Dans les causes
efficientes, il est impossible de remonter à l'infini per se -
car il ne peut y avoir un nombre infini de causes qui soient
nécessaires per se pour atteindre un certain effet; comme si
la pierre était poussée par le bâton,
le bâton par la main et ainsi de suite jusqu'à l'infini.
Mais il n'est pas possible de progresser jusqu'à l'infini
accidentellement en ce qui concerne les causes efficientes; par
exemple, si toutes les causes ainsi multipliées
indéfiniment avaient l'ordre d'une cause, leur multiplication
étant accidentelle; l'ordre d'une seule cause, leur
multiplication étant accidentelle; comme un artisan se servant
de beaucoup de marteaux accidentellement, parce que l'un après
l'autre se serait cassé. Il est alors accidentel qu'un marteau
en particulier agisse après un autre; et également, il
est accidentel pour cet homme déterminé qui peut
engendrer, d'être engendré par un autre homme; car il
engendre en tant qu'homme, et non en tant que fils d'un autre homme;
car tous les hommes qui engendrent ont un rang dans les causes
efficientes, - à savoir, le rang d'engendreur
déterminé. Par conséquent, il n'est pas
impossible qu'un homme soit engendré par un homme
jusqu'à l'infini, mais ceci serait impossible, si la
génération de cet homme dépendait de cet
homme, et d'un corps élémentaire, et du soleil, et
ainsi de suite jusqu'à l'infini. (Somme théologique,
Ia, q. 46, a.2, ad 7 )
Il semble donc
qu'il soit tout naturel dans un monde où tout semble
intimement lié, de remonter à quelque chose pour
expliquer le mouvement de la série. Saint Thomas poursuit: Si
ce par quoi une chose est mue est lui-même en mouvement, cela
doit aussi avoir été mis en mouvement par un autre et
celui-ci par un autre encore. Or, on ne peut ainsi procéder
à l'infini, car il n'y aurait alors pas de moteur premier et
il s'en suivrait qu'il n'y aurait aussi pas d'autre moteur; car les
moteurs seconds ne meuvent que selon qu'ils sont mus parle moteur
premier, comme le bâton ne meut que manié par la main.
Donc, il est nécessaire de parvenir à un moteur premier
qui ne soit lui-même mû par aucun autre, et un tel
être tout le monde le reconnaît pour Dieu. (Somme
théologique, Ia, q.2, a.3)
Il faut encore
préciser. Le raisonnement que nous venons de faire, n'exige
pas une longue considération de choses en mouvement.
Multiplier les choses en mouvement ne donne pas une cause efficiente.
Le nombre des choses en mouvement ne règle rien. Il ne
s'agit souvent que d'instruments, qui jouent le rôle de causes
intermédiaires. On peut sortir à tout instant de
l'ensemble des choses en mouvement, pour essayer de trouver un
moteur, qui forcément sera d'un ordre différent.
La multiplication
des instruments, des choses en mouvement, ne diminue pas
l'insuffisance qui se trouve en chacun d'eux. Cent mille choses en
mouvement n'explique rien et n'explique pas le moteur qui leur donne
le mouvement. L'addition d'une série de choses
indépendantes ne supprime leur dépendance d'une
cause première ou d'un moteur qui les met en marche.
L'insuffisance
d'éléments dans un raisonnement n'est pas quantitative,
mais qualitative. Si l'insuffisance était quantitative, il
suffirait d'additionner des insuffisances pour récolter de la
suffisance. Tout comme si deux chevaux ne suffisent pas à
tirer la charge, mettons-en vingt et le tout sera réglé.
L'insuffisance, on
le voit bien, est qualitative ou essentielle.
L'addition d'insuffisances ne fait une suffisance. Cent sourds ne
redonnent pas l'entendement à l'un des leurs. Il ne s'agit pas
ici de savoir « D'où vient le monde ? », mais il
s'agit de savoir « Qui l'explique ? »
Chacun peut faire
une étude sérieuse d'une série de choses en
mouvement. S'il le fait sérieusement, en ne trichant pas
quelque part, il arrivera inévitablement à l'idée
d'un moteur initial, à une cause première, qui
appartient à un ORDRE DIFFÉRENT de celui des
intermédiaires. James Jeans ne craint pas d'affirmer que la
limitation du temps et de l'espace nous force à voir la
création comme un acte de pensée...Le temps et l'espace
qui forment le cadre de la pensée, doivent avoir
débuté dans cet acte. Les cosmologies primitives
représentent un créateur agissant dans l'espace et dans
le temps, forgeant le soleil, la lune et les étoiles dans une
manière préexistante. La théorie scientifique
moderne nous pousse à penser que le créateur agit en
dehors du temps et de l'espace, qui font partie de sa création,
tout comme l'artiste est séparé de sa toile. (The
Mysterious Universe)
Il faut donc faire
attention et ne pas placer la Cause première, dans l'ordre du
temps, mais dans l'ordre de la suffisance rationnelle. Personne ne
peut atteindre la cause première, s'il n'a pas atteint quelque
chose capable d'expliquer la série de choses en mouvement. Et
cette cause première est à l'extérieur de la
série de choses en mouvement.
On entend souvent
une objection majeure à cette conclusion. Si le principe de
causation est juste, pourquoi la Cause première n'aurait-elle
pas aussi une cause ? La réponse est fort simple: parce qu'une
cause première répond seule à l'idée de
causation. Une cause secondaire, parce qu'elle est une cause
intermédiaire, ne répond pas à une cause du tout.
L'être
humain cherche toute sa vie la cause des choses. S'il trouve que la
cause qu'il a trouvée a une cause, celle-ci devient
forcément un effet. Et il passe sa vie à trouver de
multiples causes qui se succèdent et qui se transforment sans
cesse en effet. Il n'y qu'un seul moyen de satisfaire
éventuellement l'intelligence humaine, c'est de lui
présenter une Cause première, qui seule est LA cause et
qui ne peut pas devenir autre chose que ce qu'elle est.
Poser la question:
« Qui est la cause de Dieu ? » ou « Qui est la
cause de la Cause première ? » revient à se
demander s'il est possible qu'une Cause soit dite première
et en même temps cause secondaire. C'est une
contradiction même dans le questionnement.
Un nombre infini
de causes secondaires dans le temps n'a rien de contradictoire. Il
relaie ainsi le vieil Aristote qui croyait à
l'éternité du monde, donc, à la multiplication
à l'infini des causes secondaires. Cela n'a pas
empêché le Stagirite de remonter jusqu'à
l'Acte pur, au premier Moteur. Même si le monde était
éternel - ce qui est faux aujourd'hui - il faudrait encore se
demander qui le fait exister.
Toue série
causale, qu'elle soit finie ou infinie temporellement, est
essentiellement contradictoire, à moins d'être
considérée comme dépendant d'une cause hors du
temps. Une chose ne peut pas communiquer à un autre ce qu'elle
ne possède pas réellement. Un montre
arrêtée ne peut pas se redonner le mouvement
elle-même, tout comme un homme qui a perdu les yeux, peut se
redonner la vue par lui-même.Tout être humain bien
pensant doit essayer de chercher à comprendre le mouvement ou
l'évolution qui se fait dans le temps.
L'être
humain, pour se faire, n'a pas besoin d'étudier ou de
s'arrêter à comprendre tout mouvement dans l'univers.
Quelques exemples lui suffisent, car ce qu'il a trouvé est
plus que le comment des choses qui sont en mouvement. Il lui faut
atteindre le raison ou le pourquoi de l'évolution qui
s'opère dans le temps et dans l'espace. Face au comment et au
pourquoi des choses, il doit s'interroger pour savoir lequel est le
premier dans l'ordre de l'intelligibilité et non lequel est le
premier dans l'ordre du temps.
Il laisse à
la science le soin de répondre au comment, à trouver la
cause secondaire des choses. La cause primaire, il la retrouve en
philosophant correctement. Philosophiquement, ce qui
l'intéresse, c'est le musicien plus que l'air qu'il joue. Des
dizaines de musiciens donnent la symphonie. Ils ne sont que des
instruments face au chef d'orchestre qui préside à
l'ensemble. Il peut bien y avoir des millions d'instruments qui
communiquent l'énergie, le mouvement à l'univers
organique, mais ce sont et ce ne seront toujours que des instruments.
L'univers, en
conclusion, on le voit bien, exigence une Cause première pour
expliquer son mouvement et son évolution. L'univers exige un
Être nécessaire pour expliquer la contingence du
temporel, les émergences et leur évolution. Cet
Être est différent du monde, non par le degré
mais par le genre. Cet Être est transcendant au monde.
Cet Être est transcendant parce qu'il n'est pas un instrument
qui communique une énergie antécédente, mais une
Source d'Actualité pure. Enfin, parce que cet Être
n'est pas un produit ou une émergence d'une nature
antécédente, il est la Cause de toutes les
émergences, de toutes les natures, de toutes les existences.
Il est donc
l'Être nécessaire. Il est hors du temps et de l'espace.
Il n'est pas lié aux émergences des êtres
liés à la contingence. La tradition nomme cet Être
Dieu, Être suprême, Acte Pur, Cause Première.
21 avril 2000