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Irrationalisme et transcendance

 

      L'irrationalisme affirme que Dieu n'est pas transcendant au monde. Il affirme, tout au contraire, que Dieu est immanent, qu'Il est dans le monde. La raison n'est donc pas le bon moyen pour démontrer l'existence d'un Dieu Créateur et transcendant. Il n'existe aucune raison extérieure et transcendante à l'univers,

      Comme la connaissance est uniquement de l'ordre sensible et que cette connaissance  n'est pas valable objectivement, il en résulte deux théismes différents: le premier théisme est scientifique et aboutit à une divinité mathématique ou à un Dieu cosmique, Le deuxième, est un Dieu humanistique non-scientifique et qui mène à un Dieu fini. Les deux formes supposent que Dieu n'est pas un Être transcendant. Il est  tout simplement immanent au monde, il n'est, dans le cas du Dieu cosmique, qu'harmonie mathématique.

      Arrêtons-nous quelques instants au Dieu cosmique de Whitehead. Celui-ci prétend que Dieu est le lien entre le monde mathématique des savants et le monde ordinaire de l'expérience sensible. Il donne l'exemple du cou de la girafe. Si la girafe a eu un long cou, c'est que dans les infinies possibilités abstraites de l'univers, le temps était venu pour la girafe d'avoir l'occasion d'avoir un long cou. Le monde n'est donc pas fait seulement de possibilités mais aussi d'actualités. Pour que les actualités puissent s'introduire dans l'univers, il doit exister une limitation de possibilités. Ce qui veut dire que l'introduction d'une chose en exclut forcément une autre. Ce Principe de limitation, qui gouverne l'univers actuel en choisissant parmi d'infinies possibilités, Whitehead la nomme Dieu. Ce Principe d'infinies possibilités qui en exclut d'autres est forcément irrationnel, puisqu'il est impossible de découvrir pourquoi la girafe par exemple a choisi d'avoir un long cou, plutôt qu'un cou plus court, pourquoi telle possibilité arrive plutôt que telle autre. Dieu est Principe d'infinies possibilités et il est l'Ultime irrationalité.

      Mais Dieu est-il transcendant  à ce travail intérieur dans les choses? Whitehead répond par la négative.  Il ne sert de rien de s'intéresser à ce qui fait couler le fleuve, puisque lorsqu'on observe (connaissance sensible) le fleuve, on s'aperçoit bien qu'il coule sans qu'on sache, sans qu'il nous dise pourquoi ! Dieu, selon le philosophe, n'est pas hors du fleuve. Il est dans le fleuve comme agencement mutuel de toutes les occasions d'époque. Dieu a avec les choses une action conjuguée.
 
      hitehead nie donc la transcendance divine. Dieu n'est pas la réalité dernière et ultime,  au sens transcendantal du terme. La seule réalité qui existe c'est la progression vers le nouveau.  Ni Dieu ni le monde n'atteignent à l'achèvement statique. Tous deux  sont  sous l'emprise de cette ultime base métaphysique, l'avance créatrice vers la nouveauté. Dieu ainsi conçu est une partie organique de l'univers. Le Dieu de Whitehead est «moitié en existence, et moitié en possibilité». A-t-on intérêt à prier et à entrer en relation vivante avec un tel Dieu ? Je ne le crois pas !

 

1. Dieu mathématicien

      L'univers est mathématique. Les mathématiques ont leur origine dans notre esprit. Les deux - l'univers et les mathématiques - ont donc la même origine qui est le cerveau d'un penseur en mathématiques. Donc, (syllogisme oblige!) l'univers paraît avoir été créé par une mathématicien pur.

      Dieu est donc le mathématicien pur. Dieu est-il une réalité objective ? Pas du tout. Dieu est un être potentiel comme les autres, a des potentialités de réalisation personnelles.

      Un exemple de la divinité mathématique nous vient de penseurs comme A.S. Eddington, Sir James Jeans, et tout particulier Samuel Alexander. Arrêtons-nous à ce dernier.

      Influencé sans doute par les conceptions physico-mathématiques, Alexander affirme que tout provient de l'espace-temps, qui est un mécanisme sans corps. Le temps est l'âme de l'espace-temps et l'espace en est le corps. Dieu, tout comme ces deux réalités, est une «qualité variable». La divinité n'est plus Substance, mais elle évolue avec le monde. Dieu est cette qualité qui est juste au-dessus de tout niveau dans l'univers.

      Lorsque les produits chimiques apparurent dans l'univers, Dieu était au niveau des plantes. Lorsque celles-ci apparurent, Dieu était au niveau-qualité de l'animal. Lorsque ceux-ci virent le jour, Dieu était au niveau-qualité de l'esprit. Maintenant que nous sommes au stade de l'esprit, Dieu est à un niveau supérieur, comme celui des anges, par exemple. Dieu est tout l'univers qui tend vers la divinité. La divinité est infinie  dans le fait qu'elle recherche uniquement la divinité. Dieu est «tout l'univers dans cet élan vers la divinité».

 
 
2. Le cas de Henri Bergson

      Henri Bergson rejette dans Les deux sources de la morale et de la religion la théodicée d'Aristote. Il rejette évidemment l'argument  du premier moteur si cher au Stagirite, principe qu'il avait déduit de l'existence de la mobilité des êtres.

      Le rejet de l'idée intellectuelle de Dieu conduit le philosophe français a opté pour la voie mystique, seule voie qui peut mener à Dieu. Si le mysticisme est bien ce que nous venons de dire, il doit fournir le moyen d'aborder en quelque sorte expérimentalement le problème de l'existence et de la nature de Dieu. Nous ne voyons pas d'ailleurs comment la philosophie l'aborderait autrement. D'une manière générale nous estimons qu'un objet qui existe est un objet qui est perçu. Il est donc donné dans une expérience réelle ou possible.

      Voyons comment se présente pour Bergson le Dieu de l'expérience mystique. Il se permet de  rejeter la métaphysique aristotélicienne, car, selon lui, le mystique ne s'occupe pas des attributs métaphysiques de Dieu.  Le mystique croit voir ce que Dieu est et il n'a aucune vision de ce que Dieu n'est pas .

      Bergson ignore les attributs métaphysiques de Dieu pour ne retenir que l'attribut perçu par le mystique, qui est l'amour.  Dieu est Amour et l'objet de l'amour: ici se trouve tout l'apport du mysticisme.

      Bergson saute par-dessus tout l'ordre naturel et même l'ordre théologique pour ne retenir que les expériences spirituelles les plus rares. Il refuse de traiter Dieu du point de vue métaphysique. Et cela est dû - voir son opposition avec Jean Guitton - à deux erreurs sérieuses dans son raisonnement: sa supposition que toute action implique nécessairement un changement, et que tout manque de changement implique nécessairement l'inertie. La pensée de saint Thomas sur le sujet lui aurait été d'un grand secours. Il aurait appris qu'il faut distinguer entre action et changement. Dans la Sum. theol., i q.9,a.1 ad.1, l'illustre dominicain du Moyen Âge écrit ceci:   Platon...dit que le premier moteur se meut lui-même; même les actes de l'intelligence, de volonté et d'amour s'appellent des mouvements. Ainsi, puisque Dieu se comprend et s'aime lui-même, on peut dire que Dieu se meut lui-même; mais non pas comme une potentialité.

      La question est posée: dans la philosophie de Bergson, le Dieu que perçoit le mystique est-il un Dieu, Substance transcendantale ou simplement effort ou élan du Dieu créateur? Il semble que la pensée de philosophe ne soit jamais précise sur cette question. Parfois, on semble croire, à le lire que cet effort de Dieu, est Dieu lui-même. Le système de Bergson conduit-il à l'affirmation du  Dieu immanent dans l'univers ? Il ne fait pas de doute que Bergson a tenté de distinguer entre l'élan et la source. Souvent, cependant, en lisant son oeuvre, on est incapable de voir s'il indique clairement la distinction à faire entre le Dieu d'amour  qui fait le monde et le monde lui-même.

      Dans Les deux sources de la morale et de la religion, Bergson semble très explicite: il ne fait vraiment pas la distinction entre Dieu et le monde: S'il est admis une énergie créatrice qui serait amour, et qui voudrait tirer d'elle-même des êtres dignes d'être aimés, elle pourrait semer ainsi des mondes dont la matérialité en tant qu'opposée à la spiritualité divine, exprimerait simplement la distinction entre ce qui est créé et qui crée, entre les notes juxtaposées de la symphonie et l'émotion invisible qui les a laissés tomber hors d'elle.

      Il semble qu'il n'y a pas plus de distinction entre Dieu et le monde qu'il   y en a une symphonie et sa réaction émotive. Si tel est le cas - et si je lis et comprend bien ce qu'écrit Bergson - Dieu n'est donc pas transcendant au monde. Il ne peut être considéré comme indépendant du monde.

 

3. Le Dieu fini

      La conception mathématique de Dieu est une conception organique dans un univers spatio-temporel. La littérature philosophique moderne nous présente une autre vision de Dieu: c'est celle de l'idée d'un Dieu fini. Le Dieu mathématicien est dans le monde  et il est l'univers d'une certaine d'une certaine façon. Il permet d'expliquer certains événements qui, autrement, ne trouveraient pas d'autres explications. Le Dieu fini est aussi immanent, non pas tant à l'univers mathématique, mais immanent à la vie morale et émotive de l'homme.

      Williams James définissait Dieu comme «ayant son domaine, faisant partie du temps, et construisant l'univers avec nous». Certains auteurs insistent de nos jours pour que la conception du Dieu absolu, transcendant l'univers, soit carrément abandonné. On lui oppose plutôt un Dieu fini, qui n'est donc pas encore forcément parfait. Dieu ne serait pas encore en parfaite possession de la vie, de la vérité et la bonté. Cependant,  Il s'en approche un peu plus chaque jour. Il y a en lui un élément «passif» et ce faisant, l'éloigne de la notion traditionnelle de Dieu, comme pure actualité, sans commencement ni fin.
 
      Dieu est donc un batailleur et un créateur. Dieu est à un degré infini, l'éternelle  vie créatrice qui évolue vers l'intégrité. Overstreet écrit que Dieu est  ...un individu au-dessus de nous, mais comme une vie dans laquelle nous vivons et qui elle-même vit en nous...Ceci est très différent de l'idée traditionnelle, qui consiste en des prières adressées à une divinité céleste. Au contraire, ce dieu est une vie en nous. Nous aimons ce dieu dans la mesure où nous aimons la vie qui est créativement unifiante. Ce qui est très différent d'aimer un père, dans les cieux tout en exploitant et en tuant son prochain sur terre. Aimer Dieu, c'est vouloir donner à la vie une intégration plus vitale. Partout où il y a un amour passionné d'intégration, il y a un  amour passionné de Dieu.

      Dieu est vu aussi comme «un être de grande valeur, grâce à qui l'homme peut, par sa dévotion, atteindre à la plus forte vitalité et au plus haut degré de conscience possible». L'expérience de Dieu est vue «comme un vaste courant cosmique vers l'harmonie, la camaraderie et l'aide mutuelle, par lequel nos efforts pour créer un juste équilibre dans les affaires humaines sont soutenus et encouragés». Cette vision de Dieu exclut, on le voit bien, l'infinitude, l'omnipotence, la personnalité et la transcendance de Dieu.

      Haldane signale son accord avec ce Dieu fini qui lutte:  Dieu n'est pas un être parfait, existant en dehors de l'ignorance, du péché et de la souffrance de notre propre monde, mais un être présent en nous et autour de nous, participant à nos luttes.

      Jadis, -dans ma jeunesse par exemple - la question était: « Existe-t-il un Dieu, créateur du ciel et de la terre, des choses visibles et invisibles ?». La question actuelle semble être: « Dieu est-il identique à l'univers ou  encore un être fini  ?

 
 
4. Résumé

      Le XXe siècle semble  terminer cette ère philosophique  mouvementée  qui débuta avec Descartes. L'ambition de Descartes était de changer le monde. La source de son changement semble originer dans les mathématiques, qui, selon l'expression de son professeur le Père Clavius, avaient le mérite de «chasser le doute du cerveau des étudiants».

 
      L'inspiration de Rousseau vint sous un chêne à Vincennes. Newton eut la sienne sous un pommier. Descartes trouva la sienne le 16 novembre 1619. L'idée lumineuse lui vint que la géométrie et l'algèbre ne formaient qu'une seule science. Pourquoi pas, éventuellement, ne pas faire en sorte que toutes les sciences soient réduites en une seule. La science-clef qui allait briser l'ordre traditionnel des connaissances allait être les mathématiques. Détrônant la métaphysique, en lui substituant les mathématiques,  Descartes  relégua la science de l'être en tant qu'être à un rôle inférieur, voire même à rejet éventuel.

      La méthode mathématique devint vite la méthode de toutes les sciences, même de la métaphysique. La mathématique devint même la science suprême. Il abaissa ainsi la métaphysique au rand d'une science dont toutes les propositions pouvaient être déduites d'idées claires, d'une façon mathématique, comme elles le sont en géométrie...

      Un autre pas fut franchi ensuite par Kant qui fonda sa métaphysique sur la physique. Il chercha  essentiellement à donner la même certitude à sa philosophie que Newton avec la science. Kant écrit: La vraie méthode en métaphysique est fondamentalement la même que celle introduite en science naturelle par Newton, et qui porta de si beaux fruits.

      Kant trouve une nouvelle mesure en philosophie, mais il est dans la même ligne empirique que Descartes. La philosophie, une fois de plus, allait être jugée par une science des sens. Newton avait fondé sa science sur le caractère absolu de l'espace et du temps - doctrine qui sera rejeté par Einstein -. Kant prétend qu'il existe deux intuitions - l'une externe de l'espace et l'autre interne du temps. Ce sont deux formes acceptées A  PRIORI, parce qu'elles ne sont pas dérivées de choses, mais s'imposent d'elles-mêmes aux choses. Notre compréhension et notre raison ont aussi de ces principes admis A PRIORI, pas plus dérivés de l'ordre des sens que ne le sont les formes de l'espace et du temps.

      La connaissance scientifique nous vient du monde sensible, donc des sens. La connaissance métaphysique nous vient de l'esprit. Kant conserve ainsi la science de Newton, et semble mettre sa «propre métaphysique» à l'abri des doutes et du scepticisme de Hume. On le sait bien, il le fit en réalité aux dépens de la métaphysique elle-même. La philosophie de Descartes fut fondée sur une cosmologie basée sur les mathématiques. Elle durera environ 30 ans. Celle de Kant fut basée sur la cosmologie newtonienne: elle durera moins de 100 ans !

      Toujours pour faire en sorte que la raison scientifique soit protégée, Comte fit appel à une nouvelle série de faits. Il est les trouve dans l'ordre social. Les idées et les lois, selon lui, peuvent être tirées des faits sociaux. Elles peuvent surtout se réduire à un système  homogène qui favorisent la cohésion sociale de l'humanité. L'humanité, selon lui, a abandonné et quitté à jamais la phase théologique et métaphysique. Elle est entrée dans la phase finale de la sagesse, celle du positivisme. Comte, tout comme ses prédécesseurs, Descartes et Kant, fonde la science sur l'ordre empirique et non sur la métaphysique. Les faits sociaux - non les mathématiques ou la physique - deviennent les fondements de son système. La sociologie, cette science nouvelle, devient la solution à tous les problèmes philosophiques. Descartes, Kant, Comte croyaient avoir découvert une nouvelle philosophie: en réalité, ils n'avaient  découvert q'une MAUVAISE  MÉTHODE pour essayer de comprendre les questions philosophiques. Il semble que nous n'en soyons pas sorti !

 

4. Synthèse

      Il fut un temps où l'homme croyait fortement à la raison, laquelle avait son couronnement dans la métaphysique, «science des premiers principes, à la lumière de la raison». La raison différenciait aussi l'homme de l'animal. C'est sur elle que la démocratie fut établie. C'est sur elle que fut bâtie toute la dignité humaine et il découla de ce principe fondamental qu'il était plus important de connaître la vraie nature de l'homme que de connaître la nature tout court.

      Les sciences étaient toujours rattachées à la nature rationnelle de l'homme: la logique  bien enseignée, permettait à l'homme de bien raisonner. La politique et l'éthique lui apprenait à bien vivre. La psychologie lui enseignait la façon de se comprendre. Le christianisme, historiquement, ne dérogea pas à cet enseignement issu particulièrement des grands auteurs grecs. Tout en proclamant la suprématie de la raison, le christianisme affirmait la primauté de l'homme dans l'univers. Les philosophes grecs enseignaient que l'homme était plus grand que la nature. Le christianisme affirma que l'homme était plus grand que le cosmos et que tout ce qui l'habite.

      La nature était donc subordonnée à l'homme. L'homme était le maître de la nature. Cette hiérarchie maintint  l'ordre dans le monde pendant des siècles et des siècles. Les choses allèrent moins bien lorsque l'homme se mit à penser et à écrire que cette créature raisonnable et sa science de la raison étaient inférieures à la nature. La philosophie, au lieu d'être la reine des sciences, devint une science (?) parmi d'autres sciences et l'homme, tout simplement un élément de la nature, ne faisant plus qu'un avec elle. Dans cette perspective, le chaos était inévitable. La philosophie, incapable de juger la science et l'homme n'étant plus un être supérieur à la nature, sombra dans les  dédales que l'on connaît aujourd'hui.
 
      Comme la philosophie ne peut plus juger la science, la science est devenue aujourd'hui sa propre justification. Elle est forcément utilisée  par le pouvoir, l'argent, les influences et elle n'est plus là pour le bien de l'humanité. Plus personne ne peut juger de sa moralité. Elle est davantage utilisée pour des besoins destructifs que constructifs. Quant à l'homme, ayant perdu sa supériorité sur la nature, il est devenu un élément comme les autres éléments de la nature, esclave pour les uns, instrument pour les autres. Sa qualité de personne est disparue et toute sa dignité, jadis inviolable, est complètement aliénée.

      La science nous trompe et elle continue de le faire. Elle ne peut nous donner une saine philosophie de l'homme. Parce qu'elle plonge l'homme dans la nature, elle évite ainsi le vrai problème de sa destinée. La science ne peut pas nous donner non plus d'éthique parce que la science, il va de soi, est amorale. La moralité est reliée à la finalité. La science est indifférentes aux fins, fuit toute finalité.

      En bref, le rationalisme a eu dans l'histoire deux effets principaux. Le premier fit en sorte que la science - sens moderne du terme- fut exalté au détriment de la philosophie. Les philosophes, - comme c'est le cas aujourd'hui - oublièrent la différence à faire entre  un être nécessaire et un être contingent. Certaines choses dans l'univers ne peuvent pas être autre chose que ce qu'elles sont. Exemple: la partie ne peut jamais être plus que la totalité. Une chose ne peut pas être et être en même temps sous le même rapport. Par contre, certaines choses pourraient être autres choses qu'elles ne sont. Exemple: un coq  chantant dans le pré fleuri plutôt que dans le poulailler.

      À cause de cette différence fondamentale dans l'être, il a forcément une différence fondamentale dans la connaissance. Un être nécessaire ne peut pas être expérimenté. Un être contingent peut être expérimenté. La seule façon de connaître ce dernier,- l'être contingent-  est l'observation. En ce sens, il appartient à la science.

      La philosophie cherche à apprendre ce qui doit être. Pour y arriver, elle essaye de découvrir une réalité qui est au-delà de la marche du monde. La pensée moderne, partant du principe que seule est possible, la connaissance expérimentale, conclut forcément par l'agnosticisme, voire le scepticisme. S'il existe quelque chose au-delà de l'observable, elle ne peut pas être connu.

      La pensée moderne fixe des limites à la connaissance avant de l'assembler. La pensée  scolastique affirme, au contraire, qu'il faut continuer à employer la raison jusqu'à épuisement de celle-ci. La pensée moderne ne se promène pas dans les sentiers de la raison sans savoir au préalable où elle doit s'arrêter. La pensée scolastique marche aussi loin qu'elle peut....et finit  par se laisser porter par les données de la révélation, qui nous annoncent la grandeur des mystères de l'homme et de Dieu. La métaphysique est la science fondamentale du scolastique. L'épistémologie est celle de la pensée moderne.

      Le second effet fut de mettre l'accent sur le sujet particulier, l'ego, au lieu de la réalité ou l'être universel. Descartes, par exemple, déclarait que notre connaissance est celle de l'ego. Il fit appel à Dieu pour justifier cet état de fait. Il «employa» pour ainsi dire Dieu pour valider l'expérience intellectuelle. L'égo, rapidement, fut considéré non plus comme rationnel, mais moral.

      Kant, afin d'échapper à la critique de Hume, chercha à justifier son piétisme (sa foi en Dieu, en la liberté, en l'immortalité) grâce à un appel au sens moral, à l'intellect pratique, plutôt que l'intellect spéculatif.

      Kant, tout comme Descartes, employa Dieu pour garantir celle de l'expérience morale. Traditionnellement, l'homme se tournait vers Dieu pour justifier son existence. Avec  Descartes et Kant, c'est Dieu qui se voit obligé par l'homme de prouver son droit à l'existence.

      Conséquemment, la religion qui était théocentrique, devint rapidement anthropocentrique. Dans la grande tradition philosophique, on affirmait que Dieu existait, et que, forcément, l'homme devait être aussi forcément religieux. Dans la pensée moderne, on affirmait l'inverse: puisque l'homme est religieux, Dieu devrait exister.

      Deux conclusions fort dangereuses découlent d'une telle philosophie: si l'homme ne se sent pas religieux, il n'a que faire de Dieu, donc Dieu n'existe pas ! Comme ce sentiment religieux est totalement personnel, le religion devient un acte individuel; la religion devint non sociale et objective. La religion se résume en une expérience personnelle et émotive. Elle est une affaire privée. Elle n'est plus une connaissance dogmatique.

      Où trouver la réponse à cet irrationalisme envahissant ? Il est bien évident qu'elle se situe dans le retour au domaine de la métaphysique.
 

31 mars 2000
   

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