Suite à la
position déterministe de la science du XIXe siècle, la
réaction s'organise sur trois fronts différents. Elle
prend une forme religieuse d'abord, philosophique ensuite et
religieuse enfin. Arrêtons-nous à chacune de ces réactions.
1. Réaction religieuse
Le climat
religieux qui prévaut au XIXe siècle est le suivant.
Les savants s'efforcent de transformer les vérités
surnaturelles en mythes naturels; ils affirment que Dieu n'est pas
nécessaire puisque l'évolution peut se passer de la
notion du Dieu créateur. La Providence n'a plus sa raison
d'être: on peut la remplacer par la science, la morale
individuelle. Les religions sont peut être nécessaires
pour certains, mais elles trouvent leur explication dans l'histoire
humaine, elles se ressemblent toutes en substance, et surtout, elles
reposent sur la peur.
Le christianisme
est battu en brèche et l'Église essaie d'utiliser la
voie du non-rationnel plutôt que celle de la raison, pour
lutter contre ce nouveau courant mécaniste. Trois solutions
sont mises de l'avant par l'Église pour sauver les fondements
de la raison des attaques de la science.
Kant avait
tenté de transférer la religion du domaine rationnel
à celui des profondeurs. La religion devint alors seulement
désirable. Ainsi la vérité naturelle devint
objet de foi et non de raison. Au XIXe siècle, les philosophes
de l'Église firent la même erreur: au lieu
de combattre la raison par la raison, la science par la science, ils
se réfugièrent dans les sombres caves de la tradition
et de la foi naturelle.
Trois solutions
sont alors proposer pour lutter contre le mécanisme: le
traditionaliste, le fidéisme et l'ontologisme.
Lamenais fut le
défenseur acharné de la première solution.
Inspiré par Rousseau, celui avait une répugnance
totale de la raison. Il enseigna que le fondement de la pensée
était l'autorité de l'Église. Condamné
par Rome, il remplaça le Pape par la raison
générale. Pour sauver le surnaturel, Lamenais enseigna
que celui-ci reposait non sur la raison, mais sur la tradition. La
foi devait reposer uniquement sur elle.
Le fidéisme
proclame d'autre part que la foi précède la raison.
L'Église de l'époque condamne cette façon de
penser. Elle demande à ses adeptes une véritable
confiance en la raison. La raison, selon l'Église, a ses
droits et le foi doit être précédée par
elle. Elle répondait ainsi aux rationalistes et aux savants en
affirmant qu'il ne fallait pas fuir la raison, mais, tout au
contraire, bien s'en servir.
Le troisième
échappatoire du rationalisme et du mécanisme se
retrouve dans l'ontologisme. Rosmini, principal promoteur de cette
solution, enseigne que nous avons une intuition spontanée de
Dieu et de ses pensées. L'être humain a une
idée de l'infini en lui; elle est innée et intuitive.
Elle ne peut donc provenir des êtres finis, et cette intuition
explique la nécessité de nos jugements fondamentaux.
L'Église
condamne le traditionalisme, le fidéisme et l'ontologisme
parce que ces solutions refusent d'employer la raison. Elle place les
rationalistes face à face afin que la raison réponde
par la raison. Le Concile Vatican I de 1870 déclare que la
raison humaine peut découvrir Dieu sans l'aide de la foi et de
la révélation. Léon XIII dans Aeterni Patris
demande aux catholiques d'employer la raison pour atteindre Dieu. Il
demande de retourner aux thèses si justes et si claires de
saint Thomas d'Aquin. Le Pape Jean-Paul II dans sa dernière
encyclique Raison et Foi vient de remettre à jour les
positions de l'Église. C'est un texte à lire pour ceux
qui veulent faire un tour complet de la question.
2. Réaction philosophique
Les philosophes de
l'époque ne firent guère mieux que les
théologiens. Ils refusèrent eux aussi de répondre
au défi de la raison par la raison. La réaction des
philosophes produit alors deux solutions différentes: le
spiritualisme et l'idéalisme.
Le spiritualisme,
pour sauver l'univers moral, fait appel à l'intuition d'une
réalité spirituelle pour y arriver. Le spiritualisme
prétend que le monde est essentiellement spirituel, qu'il se
dirige vers une fin idéale et donc ne suit pas les lois
mécaniques de la nature. Eduard von Hartmann, disciple
de Shopenhauer, cherche particulièrement à sauver la
philosophie des ravages de la science mécaniste. Il tente de
réconcilier Hegel et Schopenhauer. Hegel, on le sait bien,
tentait d'identifier le réel avec le rationnel, et ne pouvait
pas expliquer l'irrationnel. Schopenhauer identifiait le réel
avec la volonté aveugle. Hartmann combine alors les deux dans
l'inconscient qui comprend la raison et la volonté. Solution
qui fut éphémère. Elle aida peu à lutter
contre la philosophie mécaniste, parce qu'elle voyait la
source de la connaissance et de la conscience dans... l'inconscient.
Le français
Félix Ravaison tente de son côté de
protéger les réalités philosophiques des
attaques des scientismes, par la défense de l'esprit
qu'il tenait pour l'essence même de la nature. Selon lui,
la nature inanimée diffère de la nature animée
par son degré de spiritualité, et non d'une
manière fondamentale. Renouvier s'inscrit dans la même
démarche lorsqu'il tente de sauver la philosophie en
s'appuyant sur la moralité. Il existe, selon lui, neuf
catégories (relation, nombre, étendue, durée,
qualité, changement, causalité, finalité et
personnalité) qui suffisent aux exigences de la science. Au-dessus
de la science, existe un ordre moral et Dieu, fondés non sur
la raison attaquée par la science, mais sur LA FOI qui
émane de la volonté. Selon Renouvier, la science exige
du déterminisme la moralité de la libre volonté.
Position fort dangereuse puisque Renouvier affirme que la science
peut bien attaquer la philosophie à sa guise, elle ne peut
être détruite puisque que celle-ci repose sur la
volonté et la liberté, qui elles ne sont pas du ressort
de la science.
En Angleterre,
l'idéalisme se développe rapidement. La guerre
est déclarée à l'empirisme et au
mécanisme. Thomas Green, par exemple, soutient que la
sensation est à la base de la connaissance, mais que la
pensée seule peut remplir le rôle d'agent de liaison
ou nous montrer les relations entre plusieurs choses. Il
affirme que la source ultime de toutes les catégories
relationnelles est l'Esprit divin, qui détermine la nature
avant que nous en prenions connaissance.
On le voit bien,
les réactions religieuses et philosophiques utilisent les
mêmes méthodes. La lutte n'est pas raison contre
raison, mais la lutte se fait par les voies obscures de la
tradition, du dogmes et des idées infuses. Les grandes textes
de l'Église, depuis deux siècles sont venus nous
confirmer que ces solutions sont boiteuses, insuffisantes. Elles
nuisent au fond à la science (la raison) et à la foi.
3. Réaction scientifique
Très
rapidement, les scientifiques se rendent compte de l'échec de
plusieurs de leurs théories. La science ne donne pas la
solution finale à tous les problèmes humains. Ils sont
vite amenés à conclure de la nature expérimentale
de la science. Les théories scientifiques ne sont pas des
explications absolues des phénomènes: elles sont, tout
au plus, des descriptions hypothétiques, et elles n'ont
qu'une valeur problématique.
Les savants
mécanistes affirment de plus en plus que la
théorie mécaniste ne peut à elle seule expliquer
la vie. Haldane écrit que les connaissances physiologiques
actuelles sont telles que la spéculation mécanique du
siècle dernier n'a plus aucune chance de comprendre la
vie...Il me semble qu'une fois pour toutes nous devons réaliser
que la biologie ne peut pas avoir la philosophie de Newton comme base.
La nouvelle
philosophie de la science cultive de plus en plus une certaine
humilité. L'omniscience cède la place à
l'ignorance. La relativité se substitue aux théories de
l'absolu. Les théories antérieures proposées
comme finales pour expliquer la nature et l'univers sont remises en
doute. Les lois de la nature ne sont plus certaines et deviennent de
plus en plus des «conventions». Émile Boutroux
écrit dans Contingence des lois de la nature que les sciences
positives prétendent en vain saisir la raison dernière
des choses. Encore, il écrit que les savants n'ont plus
vis-à-vis de leurs théories cette attitude dogmatique
qui caractérisait le positivisme sous sa première forme.
Les savants
sérieux ( Poincarré, Lewis, Dingler, Boutroux, etc. )
disent que la science ne cherche plus la certitude absolue, mais une
description utile de la réalité, en fonction des
symboles mathématiques. La réaction la plus violente
vint sans doute de la découverte de la théorie de la
relativité, qui démontra une fois de plus la
contingence de l'univers.
Le mécanisme
parlait du temps absolu. Einstein démontre que le temps et
l'espace varient de telle sorte que la lumière va toujours
à la même vitesse mesurée relativement à
n'importe quel observateur. Le temps et l'espace ne sont pas absolus.
Le temps et l'espace sont relatif à l'observateur.
Plank, avec sa
théorie des quanta, suggère que la nature
progresse par petits bonds comme l'aiguille d'une montre. L'atome, a
différents états possibles et peut sauter de l'un
à l'autre. Il semble qu'il y a, comme dans une vieille
machine, un certain «jeu» dans le monde des atomes.
Personne ne peut dire s'il y aura un prochain saut dans le monde
atomique. Les savants établissent la situation de l'atome mais
ils perdent sa vitesse; s'ils trouvent sa vitesse, ils perdent sa
situation. Les atomes ont quelque chose qui marque une «certaine
libre volonté», un manque de déterminisme, qui
viennent confirmer la contingence de la science.
4. Vers le pragmatisme philosophique
La nouvelle
science proclame donc que ses théories sont contingentes, que
ses formes sont fictives et qu'elle n'est donc jamais certaine de ce
qu'elle avance.
La philosophie ne
tarde pas à s'adapter à cette nouvelle donne. La
science ne peut plus proclamer que ses données sont absolues
et certaines. La philosophie emboîte alors le pas et proclame
aussi qu'il n'y a pas de vérité philosophique pas plus
qu'il n'y a de vérités scientifiques. La philosophie du
pragmatisme naît dans cette foulée. Elle espère
que la science absorbera la philosophie.
L'empirisme
radical de William James est inspiré des idées
adoptées par Mach dans son analyse de l'expérience.
John Dewey développe ses théories en se basant sur la
théorie de Poincarré qui affirme que la valeur d'une
formule scientifique est déterminée par son
efficacité expérimentale. La science affirme que le
savant choisit la théorie la plus commode. Shiller en
profitera pour affirmer que l'homme devient alors la norme de toute
vérité, et que celle-ci est basée sur
l'efficacité et la commodité. La science
procédait par hypothèses et travaillait sur des faits
«comme si» la théorie sur laquelle on travaillait
était vraie. Hans Vaihinger inventa la philosophie du
«comme si»: vivez comme s'il y avait un Dieu, et Dieu
deviendra vrai pour vous. Vivez «comme si» vous étiez
marié et le mariage sera inutile pour vous puisque vous vivez
comme si vous étiez marié. Etc.
Bref, le
pragmatisme a un nom maintenant moderne: la relativité.
L'espace et le temps sont relatifs par rapport à
l'observateur. Toutes les philosophies populaires adoptent ce nouveau
point de vue: tout est rendu relatif, même....l'absolu.
Un auteur affirme même qu'il est reconnu que le principe
général de la relativité proposé par
Einstein s'applique aux concepts philosophiques les plus
fondamentaux...Le nouveau principe dit que chaque observateur est
lui-même l'absolu, et non, comme il a été
supposé jusqu'à maintenant, le centre relatif de
l'univers. Il n'y a pas d'univers commun à tous les
observateurs et particulier à aucun. ( H.W.Carr, The General
Principle of Relativity)
Même la
théorie des quanta est appliquée à la
philosophie. Le déterminisme mécanique excluait, on
s'en souvient, la libre volonté. La théorie des quanta
suppose comme nous venons de le voir, un minimum
d'indéterminisme dans l'atome. Les nouveaux philosophes,
copiant la science nouvelle, affirme maintenant que la volonté
est libre. La physique n'entre plus dans le cadre d'une loi
déterministe. Le déterminisme a été
abandonné, et l'on peut avoir des doutes quant à sa
réapparition...Ainsi la science ne s'oppose plus à la
libre volonté. Sir Arthur Éddington affirme que les
propagandistes d'une théorie déterministe de
l'activité mentale doivent agir conformément à
leur esprit, et non plus pour se conformer davantage à notre
connaissance expérimentale des lois de la nature organique.
(The expanding universe)
La théorie
des quanta admet la libre volonté, soit ! Mais à une
condition: que la philosophie abandonne définitivement la loi
causale. Heisenberg écrit que l'invalidité de la
causalité est définitivement prouvée par la
mécanique des quanta. Parce que les savants n'arrivent
pas à expliquer les «bons atomiques», le principe de
causalité doit être abandonné. Une fois de plus,
on le voit bien, la méthode scientifique erre et tire des
conclusions métaphysiques qui ne sont pas de son ressort.
Selon certains
scientifiques, le temps devient maintenant quelque chose de
sérieux. Le temps devient l'essence même de l'univers.
Selon Whitehead, la vielle notion de substance doit être
remplacée. Cette notion est basée sur la perspective
spatiale de la vie. Il appartient à l'homme de donner la vraie
forme temporelle à tout ce qui est spatial. Au lieu de parler
de forme, de substance, de chose, de matière, il vaut mieux
parler de «formation» de
«réitération». Chacun est une série de
répétitions temporelles comme la musique est une
série de successions temporelles. Chacun est maître de
ses États. Chacun est maître de l'histoire.
Whitehead nous
renvoie au vers de Tennyson sur la fleur dans le mur
lézardé.: « Si je savais tout de toi,
racine, je connaîtrais Dieu et l'homme». Le temps explique
maintenant la réalité. La petite fleur
«contient» toute existence. L'univers est condensé
dans la fleur. La fleur est un microcosme qui tient tout l'univers.
Le sens commun et
le sens scientifique, ne sont en réalité que des phases
d'un même problème. La science ne peut pas se passer de
la vraie métaphysique, c'est-à-dire des
mathématiques. Il faut abandonner l'explication de la
réalité à partir du sens commun. Il faut aller
vers le savant qui donne tout le sens à la
réalité. La description mathématique de
l'univers suffit. L'espace et le temps selon le sens commun ne sont
que des ombres ou des émanations du véritable
espace-temps. Le sens commun est un guide inutile pour la
réalité. La réalité s'explique à
partir des mathématiques, qui elles, utilisent des symboles.
Voilà la suprême réalité.
Le nouveau temps
n'est plus celui du sens commun, mais ce flux vécu,
expérimenté, intuitif, où le sujet et l'objet
s'unissent comme le poète et la fleur dans le mur
lézardé. Vivre selon son temps n'est plus relié
à la vérité, mais au
phénomène-temps, qui lui est fluctuant,
iniquement expérience et intuition. La causalité
est dépassée: chacun est devenu même
le temps et celui-ci le place en quelque sorte hors... du temps.
Le temporalisme
devient la base de la littérature, de la peinture, de la
musique. Tout devient éternel recommencement. Un
présent prolongé. La prétention à la
vérité n'étant plus possible, la civilisation
est entrée dans une orgie de relativisme.
On le voit bien,
toute philosophie sérieuse s'épuise à vouloir
s'adapter à une époque particulière. Mais il est
impossible d'en arriver à bien comprendre le fond de tous ces
systèmes si on ne voit pas comment l'irrationalisme devint le
nouvel esprit du temps. C'est ce que nous allons voir immédiatement.
10 mars 2000