Le romantisme ne
fit pas disparaître le courant scientifique issu de la
pensée de Newton. Saturé de sentiments et de
poésie, l'homme redevint vite assoiffé de raison et de
science. Le romantisme, les yeux levés vers le haut, regardait
vers l'infini, un nouvel espoir. Le mécanisme allait
s'orienter vers le bas, vers les faits et le fini. La
philosophie du sentiment et de l'intériorité fit
place à la science extérieure. Le sentiment fut
remplacé par la nature. La sensation par la preuve inductive.
Le monde, selon la
science, ne doit pas être considéré comme le
croyait Schelling comme une chose consciente, même vivante. Le
monde doit être vu comme une machine gouvernée par une
seule loi universelle.
La nouvelle
pensée scientifique attache donc beaucoup d'importance
à la méthode inductive. L'univers n'est pas une pas une
grande machine sortie des mains du Créateur et qui a atteint
son état définitif. Les physiciens et des
biologistes commencent à voir le monde comme est une machine
simple mais capable d'une certaine perfection. L'interprétation
mécanique de la vie influence aussi la psychologie. La
psychologie rationnelle classique est remplacée par une
psychologie empirique. Très vite, à la suite de Karl
Vogt on affirme que le cerveau secrète la pensée comme
la foie secrète la bile.
L'hypothèse
scientifique qui bouleverse tout le savoir de l'époque est
celle de l'évolution. Les partisans de la théorie
évolutionniste affirment de plus en plus que tout vient d'un
même courant vital. Lamarck attribue l'évolution à
l'héritage cumulatif des modifications dues à l'action
du milieu ambiant. Le Révérend Thomas Malthus
publie en 1798 un Essai sur le principe de population où il
affirme que l'accroissement de la race humaine tend à
dépasser les moyens de subsistance de celle-ci et ne peut
être limité que par la famine, la peste, la guerre et
d'autres catastrophes. Darwin dira un grand bien de cet ouvrage. Il
écrit qu' en octobre 1838, je lus, par hasard, le livre
de Malthus sur la population et, bien préparé par
l'observation des animaux et des plantes à apprécier la
lutte pour la vie qui se poursuit partout, il me vint tout de suite
à l'esprit que dans ces circonstances les bonnes
variétés tendraient à Être
préservées et les mauvaises détruites. Le
résultat en serait la formation de nouvelles espèces.
Le 24 novembre
1859, Darwin lui-même publia son célèbre ouvrage
De l'origine des espèces, par voie de sélection
naturelle. Sa théorie sur l'évolution fut
généralement bien acceptée. Quelques
années auparavant Darwin notait que sa position
évolutionniste amènerait forcément une
philosophie tout à faite neuve. Darwin ne se trompa pas. Toute
la question est cependant encore là: est-ce qu'une philosophie
peut être fondée sur des théories biologiques et évolutionnistes?
1. Le positivisme et l'agnosticisme
La nouvelle
science engendre donc une nouvelle philosophie. En tête,
nommons le positivisme et l'agnosticisme. Les faits scientifiques
découverts par le savant peuvent amener celui-ci à
chercher, au-delà de sa science, des réalités
que sa science ne peut pas découvrir. Le savant peut arriver
à dire aussi, à partir des faits connus par la science,
qu'il n'y a pas d'autres réalités que celles
découvertes par sa méthode scientifique. Le positivisme
est né de ce deuxième affirmation.
Auguste Comte,
principal représentant de ce courant affirme donc que nous ne
pouvons rien connaître en dehors des phénomènes
physiques et de leurs lois. Nos sens sont donc la source de nos
pensées. Tout ce que nous savons émane de nos
sensations. Les phénomènes mentaux ne peuvent être
expliqués que par des phénomènes
matériels. Il n'existe donc pas de causalité
efficiente, finale ou formelle. Tenter d'expliquer les
phénomènes par des causes surnaturelles, c'est
démontrer que l'on est toujours rattaché à une
mentalité d'enfant.
Toute connaissance,
selon Auguste Comte, passe donc par trois étapes successives:
l'étape théologique, l'étape métaphysique
et l'étape positiviste. Dans la première phase, la
phase théologique, l'imagination joue le plus grand rôle.
Elle prétend que les dieux peuvent à eux seuls
définir le monde, le rendre compréhensible. C'est la
phase infantile de l'humanité. La deuxième phase, la
phase métaphysique, a permis l'explication de l'univers, par
des principes abstraits, des idées ou des forces. Comme dans
la première phase, l'humanité est passée du
polythéisme au monothéisme (principe unique), de
même dans la phase métaphysique, on est passé
à un seul principe explicatif de l'univers qui est
habituellement le principe de nature ( baron d'Holbach, Buffon,
Hobbes,etc.) La dernière phase, la phase positiviste, est
celle dans laquelle nous entrons et qui donnera l'explication
définitive de l'univers, l'entrée dans sa
maturité définitive.
Le positivisme est
centré sur quatre principes fondamentaux. Premièrement,
le positivisme ne cherche jamais le pourquoi des
phénomènes, la nature intime des choses. Le positivisme
cherche les relations constantes entre les phénomènes
et veut réduire leurs lois au minimum. Deuxièmement, la
science positive est basée sur le calcul et
l'expérience. Troisièmement, un esprit positiviste
donne à ses conclusions une valeur purement relative. Et
quatrièmement, la meilleure théorie est celle qui
représente l'ensemble des observations correspondantes.
Il existe, si on
analyse bien, des germes de contradiction dans la pensée
positiviste. D'une part, l'accent est mis sur les lois
mécaniques qui mènent l'univers et de l'autre, sur
l'évolution qu'on y retrouve. L'agnosticisme naîtra de
cette contradiction.
Herbert Spencer
réalise que le mécanisme et l'évolution ne
peuvent fonctionner ensemble. Le mécanisme parle de
quantité, de détermination, de lois mathématiques
tandis que la pensée évolutive croit à une
formation qualitative, impossible à mesurer
mathématiquement. Spencer tente donc de concilier les deux
courants, de considérer l'univers comme une machine
évolutive. Spencer en vient à la conclusion qu'il est
impossible de cadrer la richesse de la vie avec la rigidité
d'un univers mécanique. La solution définitive à
son dilemme peut s'exprimer ainsi: ce qui peut être connu
s'harmonise avec les données de la science et des
mathématiques. La science est le seul domaine du connaissable.
La religion et la philosophie est le domaine de l'inconnaissable.
Antonio Aliotta
dans ses deux livres, La Science, la religion et la
réalité, et La réaction idéaliste contre
la science affirme ceci: Il n'y a pas d'autre forme de connaissance
que celle dont nous avons le modèle parfait dans la physique
mathématique. Les résultats importants obtenus par la
méthode quantitative pour l'étude des
phénomènes naturels, méthode que la science
moderne a opposée à la multiplication inutile des
qualités hypothétiques, ont fait surestimer ce genre de
connaissance: tout chose qui, par sa nature propre, ne pouvait pas
être comprise dans les étroites limites d'une formule
précise, était pour toujours bannie du domaine de la
connaissance.» C'est ainsi qu'est né l'agnosticisme.
Thomas Huxley
sera, en Angleterre, le plus grand propagandiste de la doctrine de
l'agnosticisme. Dans Controversed Questions, il définit ainsi
la pensée agnostique: Un homme ne doit pas dire qu'il est
certain de la vérité objective d'une proposition
quelconque à moins qu'il puisse en produire la preuve logique
qui justifie cette certitude. C'est ce que veut l'agnosticisme, et
d'après moi, cela seul lui est essentiel. Ce que les
agnostiques nient et répudient comme amoral, c'est la doctrine
contraire, selon laquelle il existe des propositions que les hommes
devraient croire, sans preuve logique satisfaisante; et cette
réprobation doit s'attacher au manque de foi en ce
propositions soutenues de façon inadéquate.
En Allemagne,
l'agnosticisme, comme forme d'un certain matérialisme, fut
défendu par Ernst Kaeckel. Dans son Énigme de
l'univers, il affirme qu'il y a sept énigmes dans le monde:
l'origine de la vie, l'explication de l'ordre dans la nature,
l'origine et la raison de la parole, l'origine du mouvement, la
liberté de la volonté, la nature de la matière
et de la force, l'origine de la conscience. Toutes ces énigmes
peuvent être résolues par deux lois fondamentales. La
première, est la loi de la substance ou la loi fondamentale
sur la constance de la matière et de la force. La
deuxième loi, est celle de la loi universelle de
l'évolution par laquelle la vie émerge de conditions
psychochimiques. La vie est énergie. Elle émerge
du protoplasme. La conscience naît des centres associés
du cerveau. L'esprit n'est que force.
L'influence de
Darwin était totale. Il avait démontré que
l'évolution dominait l'ordre biologique. Les philosophes
voulaient qu'elle dominât tout. Une fois de plus, la
thèse se confirmait: dès qu'une nouvelle théorie
scientifique apparaît dans le monde, il se trouve toujours un
groupe de philosophes, de théologiens, qui essaient de
l'appliquer à leur propre discipline. Au temps de Newton, les
philosophes tentèrent d'appliquer un principe universel de
base à toute la nature. Avec la thèse
évolutionniste de Darwin, ils veulent appliquer
l'évolution à la religion et à la philosophie.
L'idée
d'évolution permit à bien des philosophes et
théologiens de se passer d'un créateur. Huxley
lui-même en vint à n'être plus capable de
distinguer entre comment l'univers évoluait et pourquoi
l'univers évoluait. L'hypothèse scientifique de
l'évolution ébranla la croyance admise d'un Dieu
créateur de l'univers. Le christianisme cessa
d'être la religion du transcendant. Il devint l'une des
phases passagères de l'évolution spirituelle de
l'homme. Un auteur moderne a résumé ainsi le climat de
l'époque: La vieille notion rationaliste d'une religion
naturelle partout pareille, que les hommes repoussèrent plus
tard, et qui fut déjà attaquée par Hume au
XVIIIe siècle, a été abandonnée pour
toujours. De même, la croyance à une
révélation divine primitive, contenant les principes
éternels de la religion et de la morale -
révélation à laquelle les anciens
théologiens attachèrent tant d'importance - a
été complètement rejetée. On
reconnaît maintenant que la religion, comme toute chose, a eu
un petit commencement, que le fétichisme et le
polythéisme sont plus anciens que le monothéisme, et
que ce dernier est dû à l'influence de forces diverses.
Ici comme partout ailleurs, l'évolution pousse les hommes
à rechercher la perfection, non pas dans le passé, mais
dans l'avenir, et à juger de la valeur des principes et des
règles en vigueur, non par leur concordance avec ceux d'une
époque précédente, mais par leur aptitude
à promouvoir le progrès religieux et moral de la race.
Le monde est
devenu un monde sans mystère. Dans le domaine de la
pensée, le relativisme a remplacé la certitude. Il n'y
a plus de finalité dans le monde. Le futur est
déterminé par les lois actuelles de la nature,
l'évolutionnisme historique. La critique contre le monde
surnaturel, la distinction entre le péché et la vertu,
la nature et la grâce, la foi et la raison, s'accentue. Toutes
ces questions deviennent de fausses questions. La philosophie
déterministe a remplacé la philosophie finaliste.
En 1890, Renan
dans L'Avenir de la science proclame que rien dans l'homme ni en
dehors de l'homme ne peut échapper à la science. Le
seul Dieu dont on a besoin, est le dieu de la Raison. Raison, ô
raison, n'êtes-vous pas le Dieu que je cherche ? Le vrai
Dieu est Minerve, sagesse immortelle et science suprême...Comme
chacun est plus ou moins homme, chacun est plus ou moins Dieu.
En 1857, Taine
n'hésite pas à écrire que tous les
événements dépendent d'un axiome éternel
établi au début du monde; il n'existe aucune
liberté ni indépendance et par conséquent aucun
ordre moral. Les vices et les vertus sont des produits comme le
vitriol et le sucre. Il n'y a pas de doctrine ou de loi suprême
au-dessus de l'observation.
Les scientifiques
affirment qu'ils ont examiné les cieux avec leur lunette sans
trouver les traces de Dieu et d'autres concluent à
l'inexistence de l'âme parce qu'ils ne l'ont pas trouvée
au bout de leur scalpel en traitant leur malade. Bref, dans l'esprit
du temps, le christianisme romain et la science sont reconnus par
leurs adhérents comme étant absolument incompatibles.
Ils ne peuvent exister ensemble. L'un doit céder à
l'autre. L'humanité doit choisir; elle ne peut avoir les deux.
Il reste à
évaluer la part d'exagération dans l'idée d'un
conflit entre la science et la religion. Nous le ferons dans le texte suivant.
21 février 2000