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Philosophie et mécanisme - positivisme et agnosticisme

       ...le finalisme interne du darwinisme est éclatant; la variation mutation aléatoire, du fait de sa sélection, se trouve prise dans un système qui a une indéniable finalité: le maintien de l'espèce et son adaptation, sans cesse améliorée aux conditions du milieu. Si cela n'est pas une finalité, c'est que les mots n'ont plus de sens.

 

Pierre-Paul Grassé

      Le romantisme ne fit pas disparaître le courant scientifique issu de la pensée de Newton. Saturé de sentiments et de poésie, l'homme redevint vite assoiffé de raison et de science. Le romantisme, les yeux levés vers le haut, regardait vers l'infini, un nouvel espoir. Le mécanisme allait s'orienter vers le bas, vers les faits et le fini. La  philosophie du sentiment  et de l'intériorité fit place à  la science extérieure. Le sentiment fut remplacé par la nature. La sensation par la preuve inductive.

      Le monde, selon la science, ne doit pas être considéré comme le croyait Schelling comme une chose consciente, même vivante. Le monde doit être vu comme une machine gouvernée par une seule loi universelle.

      La nouvelle pensée scientifique attache  donc beaucoup d'importance à la méthode inductive. L'univers n'est pas une pas une grande machine sortie des mains du Créateur et qui a atteint son état définitif. Les  physiciens et des biologistes commencent à voir le monde comme est une machine simple mais capable d'une certaine perfection. L'interprétation mécanique de la vie influence aussi la psychologie. La psychologie rationnelle classique est remplacée par une psychologie empirique. Très vite, à la suite de Karl Vogt on affirme que le cerveau secrète la pensée comme la foie secrète la bile.

      L'hypothèse scientifique qui bouleverse tout le savoir de l'époque est celle de l'évolution. Les partisans de la théorie évolutionniste affirment de plus en plus que tout vient d'un même courant vital. Lamarck attribue l'évolution à l'héritage cumulatif des modifications dues à l'action du milieu ambiant.  Le Révérend Thomas Malthus publie en 1798 un Essai sur le principe de population où il affirme que l'accroissement de la race humaine tend à dépasser les moyens de subsistance de celle-ci et ne peut être limité que par la famine, la peste, la guerre et d'autres catastrophes. Darwin dira un grand bien de cet ouvrage. Il écrit qu' en octobre 1838,  je lus, par hasard, le livre de Malthus sur la population et, bien préparé par l'observation des animaux et des plantes à apprécier la lutte pour la vie qui se poursuit partout, il me vint tout de suite à l'esprit  que dans ces circonstances les bonnes variétés tendraient à Être  préservées et les mauvaises détruites. Le résultat en serait la formation de nouvelles espèces.

      Le 24 novembre 1859, Darwin lui-même publia son célèbre ouvrage De l'origine des espèces, par voie de sélection naturelle. Sa théorie sur l'évolution fut généralement bien acceptée. Quelques années auparavant Darwin notait que sa position évolutionniste amènerait forcément une philosophie tout à faite neuve. Darwin ne se trompa pas. Toute la question est cependant encore là: est-ce qu'une philosophie peut être fondée sur des théories biologiques et évolutionnistes?

 

1. Le positivisme et l'agnosticisme

      La nouvelle science engendre donc une nouvelle philosophie. En tête, nommons le positivisme et l'agnosticisme. Les faits scientifiques découverts par le savant peuvent amener celui-ci à chercher, au-delà de sa science, des réalités que sa science ne peut pas découvrir. Le savant peut arriver à dire aussi, à partir des faits connus par la science, qu'il n'y a pas d'autres réalités que celles découvertes par sa méthode scientifique. Le positivisme est né de ce deuxième affirmation.

      Auguste Comte, principal représentant de ce courant affirme donc que nous ne pouvons rien connaître en dehors des phénomènes physiques et de leurs lois. Nos sens sont donc la source de nos pensées. Tout ce que nous savons émane de nos sensations. Les phénomènes mentaux ne peuvent être expliqués que par des phénomènes matériels. Il n'existe donc pas de causalité efficiente, finale ou formelle. Tenter d'expliquer les phénomènes par des causes surnaturelles, c'est démontrer que l'on est toujours rattaché à une mentalité d'enfant.

     Toute connaissance, selon Auguste Comte, passe donc par trois étapes successives: l'étape théologique, l'étape métaphysique et l'étape positiviste. Dans la première phase, la phase théologique, l'imagination joue le plus grand rôle. Elle prétend que les dieux peuvent à eux seuls définir le monde, le rendre compréhensible. C'est la phase infantile de l'humanité. La deuxième phase, la phase métaphysique, a permis l'explication de l'univers, par des principes abstraits, des idées ou des forces. Comme dans la première phase, l'humanité est passée du polythéisme au monothéisme (principe unique), de même dans la phase métaphysique, on est passé à un seul principe explicatif de l'univers qui est habituellement le principe de nature ( baron d'Holbach, Buffon, Hobbes,etc.) La dernière phase, la phase positiviste, est celle dans laquelle nous entrons et qui donnera l'explication définitive de l'univers, l'entrée dans sa maturité définitive.

      Le positivisme est centré sur quatre principes fondamentaux. Premièrement, le positivisme ne cherche jamais le pourquoi des phénomènes, la nature intime des choses. Le positivisme cherche les relations constantes entre les phénomènes et veut réduire leurs lois au minimum. Deuxièmement, la science positive est basée sur le calcul et l'expérience. Troisièmement, un esprit positiviste donne à ses conclusions une valeur purement relative. Et quatrièmement, la meilleure théorie est celle qui représente l'ensemble des observations correspondantes.

      Il existe, si on analyse bien, des germes de contradiction dans la pensée positiviste. D'une part, l'accent est mis sur les lois mécaniques qui mènent l'univers et de l'autre, sur l'évolution qu'on y retrouve. L'agnosticisme naîtra de cette contradiction.

      Herbert Spencer réalise que le mécanisme et l'évolution ne peuvent fonctionner ensemble. Le mécanisme parle de quantité, de détermination, de lois mathématiques tandis que la pensée évolutive croit à une formation qualitative, impossible à mesurer mathématiquement. Spencer tente donc de concilier les deux courants, de considérer l'univers comme une machine évolutive. Spencer en vient à la conclusion qu'il est impossible de cadrer la richesse de la vie avec la rigidité d'un univers mécanique. La solution définitive à son dilemme peut s'exprimer ainsi: ce qui peut être connu s'harmonise avec les données de la science et des mathématiques. La science est le seul domaine du connaissable. La religion et la philosophie est le domaine de l'inconnaissable.

      Antonio Aliotta dans ses deux livres, La Science, la religion et la réalité, et La réaction idéaliste contre la science affirme ceci: Il n'y a pas d'autre forme de connaissance que celle dont nous avons le modèle parfait dans la physique mathématique. Les résultats importants obtenus par la méthode quantitative pour l'étude des phénomènes naturels, méthode que la science moderne a opposée à la multiplication inutile des qualités hypothétiques, ont fait surestimer ce genre de connaissance: tout chose qui, par sa nature propre, ne pouvait pas être comprise dans les étroites limites d'une formule précise, était pour toujours bannie du domaine de la connaissance.»  C'est ainsi qu'est né l'agnosticisme.

      Thomas Huxley sera, en Angleterre, le plus grand propagandiste de la doctrine de l'agnosticisme. Dans Controversed Questions, il définit ainsi la pensée agnostique: Un homme ne doit pas dire qu'il est certain de la vérité objective d'une proposition quelconque à moins qu'il puisse en produire la preuve logique qui justifie cette certitude. C'est ce que veut l'agnosticisme, et d'après moi, cela seul lui est essentiel. Ce que les agnostiques nient et répudient comme amoral, c'est la doctrine contraire, selon laquelle il existe des propositions que les hommes devraient croire, sans preuve logique satisfaisante; et cette réprobation doit  s'attacher au manque de foi en ce propositions soutenues de façon inadéquate.

      En Allemagne, l'agnosticisme, comme forme d'un certain matérialisme, fut défendu par Ernst Kaeckel. Dans son Énigme de l'univers, il affirme qu'il y a sept énigmes dans le monde: l'origine de la vie, l'explication de l'ordre dans la nature, l'origine et la raison de la parole, l'origine du mouvement, la liberté de la volonté, la nature de la matière et de la force, l'origine de la conscience. Toutes ces énigmes peuvent être résolues par deux lois fondamentales. La première, est la loi de la substance ou la loi fondamentale sur la constance de la matière et de la force. La deuxième loi, est celle de la loi universelle de l'évolution par laquelle la vie émerge de conditions psychochimiques.  La vie est énergie. Elle émerge du protoplasme. La conscience naît des centres associés du cerveau. L'esprit n'est que force.

      L'influence de Darwin était totale. Il avait démontré que l'évolution dominait l'ordre biologique. Les philosophes voulaient qu'elle dominât tout. Une fois de plus, la thèse se confirmait: dès qu'une nouvelle théorie scientifique apparaît dans le monde, il se trouve toujours un groupe de philosophes, de théologiens, qui essaient de l'appliquer à leur propre discipline. Au temps de Newton, les philosophes tentèrent d'appliquer un principe universel de base à toute la nature. Avec la thèse évolutionniste de Darwin, ils veulent appliquer l'évolution à la religion et à la philosophie.

      L'idée d'évolution permit à bien des philosophes et théologiens de se passer d'un créateur. Huxley lui-même en vint à n'être plus capable de distinguer entre comment l'univers évoluait et pourquoi l'univers évoluait. L'hypothèse scientifique de l'évolution ébranla la croyance admise d'un Dieu créateur de l'univers. Le christianisme cessa d'être  la religion du transcendant. Il devint l'une des phases passagères de l'évolution spirituelle de l'homme. Un auteur moderne a résumé ainsi le climat de l'époque: La vieille  notion rationaliste d'une religion naturelle partout pareille, que les hommes repoussèrent plus tard, et qui fut déjà attaquée par Hume au XVIIIe siècle, a été abandonnée pour toujours. De même, la croyance à une révélation divine primitive, contenant les principes éternels de la religion et de la morale - révélation à laquelle les anciens théologiens attachèrent tant d'importance - a été complètement rejetée. On reconnaît maintenant que la religion, comme toute chose, a eu un petit commencement, que le fétichisme et le polythéisme sont plus anciens que le monothéisme, et que ce dernier est dû à l'influence de forces diverses. Ici comme partout ailleurs, l'évolution pousse les hommes à rechercher la perfection, non pas dans le passé, mais dans l'avenir, et à juger de la valeur des principes et des règles en vigueur, non par leur concordance avec ceux d'une époque précédente, mais par leur aptitude à promouvoir le progrès religieux et moral de la race.

      Le monde est devenu un monde sans mystère. Dans le domaine de la pensée, le relativisme a remplacé la certitude. Il n'y a plus de finalité dans le monde. Le futur est déterminé par les lois actuelles de la nature, l'évolutionnisme historique. La critique contre le monde surnaturel, la distinction entre le péché et la vertu, la nature et la grâce, la foi et la raison, s'accentue. Toutes ces questions deviennent de fausses questions. La philosophie déterministe a remplacé la philosophie finaliste.

      En 1890, Renan dans L'Avenir de la science proclame que rien dans l'homme ni en dehors de l'homme ne peut échapper à la science. Le seul Dieu dont on a besoin, est le dieu de la Raison. Raison, ô raison, n'êtes-vous pas  le Dieu que je cherche ? Le vrai Dieu est Minerve, sagesse immortelle et science suprême...Comme chacun est plus ou moins homme, chacun est plus ou moins Dieu.

      En 1857, Taine n'hésite pas à écrire que tous les événements dépendent d'un axiome éternel établi au début du monde; il n'existe aucune liberté ni indépendance et par conséquent aucun ordre moral. Les vices et les vertus sont des produits comme le vitriol et le sucre. Il n'y a pas de doctrine ou de loi suprême au-dessus de l'observation.

      Les scientifiques affirment qu'ils ont examiné les cieux avec leur lunette sans trouver les traces de Dieu et d'autres concluent à l'inexistence de l'âme parce qu'ils ne l'ont pas trouvée au bout de leur scalpel en traitant leur malade. Bref, dans l'esprit du temps, le christianisme romain et la science sont reconnus par leurs adhérents comme étant absolument incompatibles. Ils ne peuvent exister ensemble. L'un doit céder à l'autre. L'humanité doit choisir; elle ne peut avoir les deux.

      Il reste à évaluer la part d'exagération dans l'idée d'un conflit entre la science et la religion. Nous le ferons dans le texte suivant.
 

21 février 2000
   

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