Le
Matérialisme est la caractéristique du monde moderne.
Il se manifeste par le mépris de la raison, la glorification
du sentiment, du mythe, du scepticisme, rabaisse l'homme au niveau de
l'animal et de la nature, et nie évidemment l'existence de
Dieu. Il prend ses racines dans l'époque rationaliste.
Vers la fin du
XIXe siècle, on donne encore la
définition suivante du Rationalisme «
L'attitude mentale qui accepte sans réserve la
suprématie de la raison et qui tend à établir un
système de philosophie et d'éthique vérifiable
par expérience et indépendant de toute idée
arbitraire de l'autorité. » Les rationalistes
méprisent donc toute métaphysique, et en pratique,
s'abstiennent de chercher des principes de base qui fonderaient
le réel. Les rationalistes ont donc préparé la
mentalité matérialiste de notre époque et leur
doctrine est souvent une arme pour détruire toute
réflexion métaphysique et religieuse.
En cette fin du
XIXe siècle, les rationalistes ne croient plus cependant aux
principes fondamentaux de la raison. Au temps des premiers
rationalistes, l'erreur d'opinion pouvait être combattue
puisque la raison était libre et là pour la
combattre. Maintenant, parce qu'il n'y a plus de vérité,
on ne peut plus combattre... l'erreur. Chacun étant
maintenant maître de sa propre vérité, il ne peut
plus y avoir de fausseté. Le Rationalisme, qui devait nous
mener à la suprématie de la raison, nous a conduit
à la situation inverse: l'irrationalisme. Voyons cela d'un peu
plus près.
1. James, Bergson, Nietzsche...
William James fut sans doute le philosophe le
plus opposé à la raison. La vérité, selon
lui, ne peut pas être découverte par des
procédés logiques. Pourquoi ? Parce que la
vérité est essentiellement irrationnelle. Il
écrit dans son Pluralistic universe que «nous devons
apprendre à renoncer à la logique loyalement,
entièrement, et irrévocablement, car la
réalité, la vie, l'expérience et le concret,
l'immédiat ou quel que soit le mot employé,
dépasse notre logique, la déborde et l'entoure.
William James
substitue donc à la vraie doctrine rationaliste la notion de
pragmatisme. Il faut supposer qu'une idée est vraie, si elle
réussit. Le bien et le mal doivent être jugés
selon leur efficacité dans l'ordre concret: (...) le vrai
n'est qu'un expédient pour la façon de penser, de
même que le «bien» pour notre façon de se
conduire. Un expédient de n'importe quelle sorte; un
expédient à la longue et dans l'ensemble, bien
sûr...La philosophie n'est qu'une affaire de vision
passionnée plutôt que de logique - la logique ne
trouvant que plus tard une raison pour la vision.
La
vérité de toute chose (science ou mathématiques)
ne repose que sur l'utilité de ses conséquences. La
logique traditionnelle, fidèle à certains principes de
base, à une certaine stabilité, doit être
répudiée. La vérité est donc inexistante.
La vérité est ambulatoire. Elle doit être
fabriquée, selon les circonstances.Quant à la religion,
elle n'a, selon lui, qu'une base émotive. «Nous avons le
droit de croire à toute doctrine qui assouvit nos besoins
émotifs.» Si la foi en Dieu s'avère utile dans la
vie, il faut accepter l'existence de Dieu. Cette acceptation toute
personnelle n'est pas liée aux exigences de la raison, mais
aux besoins affectifs de chacun.Comme la foi ne peut pas être
décidée d'une façon rationnelle, chacun
peut l'accepter dans sa vie, si cela répond à un
état émotif subjectif.
Le philosophe
Henri Bergson contribua largement à l'attitude irrationaliste.
Il nia la valeur des concepts. Il affirma que ceux-ci sont «par
nature mal adaptés à la vie». Les concepts
substituent un symbole à la réalité. Les
concepts solidifient le mouvement. La vie n'est pas conceptuelle;
elle est mouvement, liquide. Les concepts ne font que mettre des
barrières au continu et au successif. Comme la vie n'est
qu'évolution, éternel devenir, qui est à
la source de toute chose, l'intelligence n'est qu'une simple
émanation de cette évolution, un produit de son processus.
Bergson remplace
donc la raison par...l'intuition. Il semble que Bergson rejoint
Hegel dans sa position philosophique. Les deux croyaient au
développement de l'univers. Bergson, à la
différence de Hegel, ne croit pas que l'esprit suit une voie
logique ou prédéterminée.
Pour lui,
l'évolution est créatrice. Le développement du
monde révèle sans cesse de nouvelles formes
imprévisibles. L'évolution ne suit jamais un chemin
bien tracé. L'évolution n'a pas de but fixe. Chaque
moment de la vie est créateur. James écrivit
à Bergson, le jour de la publication de son livre
L'évolution créatrice pour le remercier. Il voyait dans
ce livre un des plus grands événements du monde moderne.
Friedrich
Nietzsche influença grandement le développement de
l'irrationalisme moderne. Son maître Schopenhauer affirmait que
la volonté était la réalité fondamentale
dans l'univers, non pas la volonté guidée par la
raison, ainsi la volonté comme force aveugle, batailleuse, qui
s'exprime dans un monde où le chaos existe en permanence.
Nietzsche reprendra cette thèse et la modifiera quelque peu.
Pour lui, la volonté est plus qu'un désir de survivre.
Il la voit comme une solution pour DOMINER ET CONTRÔLER.
Nietzsche ne
rejette pas seulement la fin rationnelle de l'existence qui conduit
au bonheur humain. Il enseigne que l'homme cherche avant tout à
surmonter les obstacles de la vie. La véritable vie humaine
s'exprime dans le champ de bataille de l'existence, même s'il
sait que cette bataille le conduit à la mort.
Dans l'ordre
moral, le philosophe allemand enseigne qu'il n'y a pas de
critère absolu du bien et du mal, pas de critère absolu
de la vérité et de l'erreur. Si la vérité
n'existe pas, il ne doit y avoir forcément qu'une force
incontrôlée: il la nomme volonté de puissance.
Celle-ci vient d'une vitalité qui a ses racines dans
l'impulsion physique. Cette forme de nihilisme moral doit
produire à la longue une race d'hommes supérieurs
(surhommes) qui donnera des sociétés aristocratiques
d'une valeur supérieure à celles nées de la
raison. Il ne faut pas craindre de sacrifier l'humanité au
bénéfice d'une seule race d'hommes forts. Le
progrès de la race humaine s'inscrit dans cette direction.
2. Irrationalisme et vie sociale
La grande
tradition classique enseigne que l'idée vient avant l'action.
L'irrationalisme enseigne l'inverse: l'acte précède sa
justification. La raison n'a qu'une fonction: rationaliser un fait
accompli. Comte disait que le mouvement social dépend
nécessairement de lois physiques invariables, au lieu
d'être gouverné par la volonté. Il est donc
inutile de vouloir imposer un plan rationnel à la vie sociale
qui dépend de lois déterminées. L'histoire et la
nature évoluent et ne sont pas liées à des
idéologies fixes: l'instinct et la «foi» en quelque
chose qui va dans le sens de la mouvance et du changement
perpétuel remplacent la réflexion rationnelle qui
devrait conduire à trouver certains principes qui guideraient
la vie civile.
L'irrationnel
prend donc la place du rationnel dans la société
moderne. Si la raison ne guide plus les actes à venir, par
quoi va-t-on remplacer les gestes habituellement sous l'emprise de la
raison elle-même? La réponse se trouve dans la
multiplication des mythes. Le mythe ne peut être
réfuté. Il est au fond identique aux convictions du
groupe. Il est l'expression de ses convictions dans le langage du moment.
Comme le mythe n'a
pas de valeur intellectuelle, il ne sert à rien de discuter de
sa valeur. Il se justifie uniquement par le fait qu'il suscite
l'enthousiasme des masses. Un exemple parmi tant d'autres: le mythe
du socialisme. Celui-ci enthousiasme les foules parce qu'il
réussit à faire du désir de destruction un
désir créateur. Par la violence, le socialisme arrivent
à se présenter comme la solution définitive
à tous les problèmes de l'humanité, et donc, au
salut du monde entier.
L'irrationalisme
moderne conduit à deux autres conséquences sociales
majeures: la violence et l'athéisme.
Lorsque l'homme
n'est plus conduit pas sa raison, il devient forcément
violent. La raison est la faculté qui propose un idéal
de vie. Elle est la faculté qui détermine les buts de
l'existence humaine. La société qui a perdu sa
finalité ne peut qu'exploser, puisqu'elle vit en état
constant de révolte. La violence engendrée par la perte
de la finalité s'exprime surtout dans un état de
négation perpétuelle. La société
n'étant plus orientée vers la finalité qui
lui est propre, vit dans un état qui la porte à
être contre tout et contre n'importe quoi.
La violence
moderne ne s'épuise jamais puisqu'elle est nourri par
l'idéologie qui l'alimente sans cesse. Elle ne vise qu'à
maintenir au pouvoir une élite aristocratique, basée
sur la volonté de puissance. Elle vise à garder les
privilèges d'une minorité tout en entretenant le mythe
d'un bonheur collectif à venir. Le conflit et la violence
entretenue ne servent souvent qu'à alimenter le mythe
lorsqu'il a tendance à s'éteindre. Ils
servent à garder le flambeau d'une éventuelle
libération politique qui ne vient jamais, impossible dans la
tête de la minorité qui la fomente et l'accentue, et qui
permet à celle-ci d'aller chercher le maximum dans des
circonstances données. Le peuple y perd toujours.
L'élite en sort toujours gagnante.
L'athéisme
est aussi une autre conséquence grave de l'irrationalisme
moderne. Le monde rationnel enseigne les causes et les buts de
l'existence humaine. Pour lui, une intelligence suprême a
créé le monde rationnel. La négation de cette
réalité enlève au raisonnement humain toute sa
certitude. Il ne reste au monde rationnel aucun critère pour
bien juger le monde. Aucune puissance pour expliquer sa
présence dans le monde.
L'athéisme
moderne est très différent de l'athéisme ancien.
Celui-ci était individuel. Le nouveau est organisé,
systématique, militant. L'athéisme moderne se
présente sous deux formes différentes. Il y a
d'abord l'athéisme de l'esprit, puis l'athéisme de la volonté.
L'athéisme
de l'esprit abandonne le Dieu créateur et le remplace par une
idole, comme le mythe économique, la religion de la
race, le nationalisme à outrance, le progrès, la
science, une certaine idéologie politique, etc.
L'athéisme
de la volonté abandonne Dieu pour le remplacer par une
volonté arbitraire, ou une volonté de puissance, qui se
substitue au vrai Dieu créateur. Le dictateur, par la violence
et souvent la cruauté, par la propagande et autres moyens
modernes, fait respecter ses volontés, tout en promettant aux
masses soumises, un futur bonheur qui n'arrive jamais.
L'irrationalisme
se manifeste enfin dans l'élaboration des lois positives ou
domestiques. Le droit traditionnel enseigne que la loi est un acte de
la raison, un acte rationnel. L'irrationalisme enseigne que la loi
est un acte de la volonté, celui de la volonté du plus
fort. La loi devient un instrument de puissance. La loi est toujours
au service d'une classe politique qui promet le paradis futur,
«des lendemains qui chantent»... L'idéal de justice
pour tous est abandonné souvent aux intérêts
d'une groupe, d'une classe sociale qui peut changer, mais qui
n'arrive jamais à satisfaire les besoins collectifs.
3. Irrationalisme et religion
L'irrationalisme
moderne se manifeste particulièrement dans le domaine
religieux. Il refuse d'aborder Dieu rationnellement. Il refuse de
voir Dieu comme un Être personnel et transcendant. La
connaissance scientifique est le seule valable. Aucun principe ne
peut nous élever au-dessus du monde expérimental. Aucun
principe ne peut nous conduire à la cause transcendantale,
à la connaissance de Dieu. Lisons à ce sujet ce que dit
Bertrand Russel: Les philosophes académiques ont
toujours cru, depuis le temps de Parménide, que le monde est
un. Les ecclésiastiques et les journalistes ont adopté
cette théorie qui est considérée comme la pierre
de touche de la sagesse. Je suis profondément convaincu que
cela est faux. L'univers n'est que parcelles et bonds, sans
unité, sans continuité, sans ordre et sans
cohérence, ni aucune des qualités qui plaisent aux
institutrices. En somme, ce ne sont que les préjugés et
les habitudes qui font croire à l'existence du monde.
Bertrand Russel s'inscrit dans la lignée de la majorité
des penseurs de son temps: il nie le principe de causalité et
la possibilité de connaître autrement que par
expérience. Le philosophe Whitehead écrit aussi
que toute preuve qui commence par un examen du monde actuel ne
peut pas s'élever au-dessus de l'actualité du monde, ni
découvrir autre chose que les éléments
révélés par l'expérience. En d'autres
termes, elle peut découvrir un Dieu immanent, mais non
entièrement transcendant .
Ce rejet de la
métaphysique se retrouve dans toute la pensée moderne,
à partir de Hume, Kant et Bergson. La connaissance humaine est
bonne et valable, mais elle ne peut se limiter qu'à la
connaissance scientifique et expérimentale. La raison humaine
est incapable d'atteindre la connaissance des
vérités et des principes objectifs de la
métaphysiques. La pensée moderne prétend que
Dieu ne peut être connu que par la méthode
non-rationnelle, qui s'exprime dans la volonté de croire du
sujet, dans l'hypothèse de l'existence de Dieu et dans
l'expérience religieuse personnelle. La pensée sur Dieu
n'est jamais objective et transcendante. Elle est toujours subjective
et immanente. Dieu est dans ce cas remplacé par l'Idée
que chacun se fait de Dieu. L'Idée que chacun se fait de Dieu
est plus importante que l'Être de Dieu lui-même, qui
prend valeur de symbole individuel.
Ces conclusions ne
font que refléter la doctrine de Kant. Son
idéalisme transcendantal (impossibilité
d'atteindre la réalité transcendante) est à
l'origine de cette tendance de la philosophie de la religion moderne.
Kant affirmait l'incapacité de l'esprit de connaître les
réalités dépassant l'expérience des sens.
Comme il voulait sauvegarder les réalités de la
religion, il eût recours au CÔTÉ AFFECTIF DE
LA NATURE HUMAINE pour sauvegarder ces réalités
religieuses. Kant admet que Dieu n'est qu'un ens rationis, le produit
de notre propre raison. Dieu n'est pas quelque chose qui existe en
dehors de moi. Il est tout simplement, ma propre pensée. Il
est absurde de se demander si Dieu existe...comme Être ou comme
Substance. Il y a un Dieu, notamment dans l'idée de la raison
de la morale-pratique.
La
réalité de Dieu est nécessaire pour Kant. Mais
aucune réalité objective n'y correspond. L'homme est un
dieu autonome, se suffisant à lui-même. Dieu est utile
pour satisfaire les exigences de notre vie morale. Il est tout
simplement utile à notre vie. Pour l'individu, se
réglant lui-même, il est tout à fait
indifférent que Dieu existe indépendamment de sa
pensée. Dieu est une réalité subjective et
immanente. Notre époque n'échappe pas à cette
vision. Le dieu moderne de Kant a ses échos dans notre monde
contemporain. L'Idée de Dieu que chacun s'invente a bien
remplacé le Dieu, Substance Unique et Tout Autre qui
transcende l'univers.
24 mars 2000