Le nouvel esprit
du temps fut donc développé dans et par le romantisme
de Jean-Jacques Rousseau. Ce romantisme pénétra la
religion, la morale, la politique, voire même la
littérature. Il s'exprima sous différentes formes, mais
substantiellement il se résuma à une chose:
l'exaltation du moi sentimental.
Dans l'ordre
religieux, le mysticisme naturel remplaça la foi, ou si vous
voulez le sentiment prit la place de la croyance traditionnelle en un
Dieu transcendant. Dans l'ordre moral, Rousseau divinisa les
passions, établit la victoire de la concupiscence sur la
raison. Dans l'ordre politique, il glorifia le monde primitif, non
dépravé par l'influence de la civilisation et de la
société. Dans l'ordre littéraire,
l'émancipation du moi occupa toute la place.
1. Romantisme et kantisme
Il semble que,
malgré la froideur de sa métaphysique, Kant fut
très marqué par le romantisme de Rousseau. Il est
possible même de dire qu'il exerça sur lui une grande
influence. Kant n'était pourtant pas un romantique. Jamais,
semble-t- il, Kant opta pour la philosophie de
l'époque, et sa foi morale semble plus rationnelle que romantique.
On le sait, Kant
avait des affinités avec le rationalisme. Dès
1784, il écrivit un essai (Was ist Aufklärung ?), dans
lequel il signifie son attachement au mouvement rationaliste. Il
disait dans cet essai: La libre pensée est une progression de
l'homme au-delà de l'état d'immaturité
volontaire. Par immaturité l'on entend l'incapacité
d'user de son intelligence, sauf sous la conduite d'un autre.
L'immaturité est volontaire, quand elle ne résulte pas
de l'intelligence mais d'un manque de résolution et de courage
pour l'employer sans être guidé par un autre. SAPERE
AUDE ! Ose employer ta propre intelligence ! telle est la devise de
la libre-pensée. Si l'on posait la question: «Vivons-nous
dans une époque de libre-penseurs», la réponse
serait «non», mais nous vivons à une époque
de libre pensée. A présent, les hommes en
général sont loin de posséder ou même de
pouvoir acquérir la faculté de faire bon usage de
leur intelligence en affaire de religion, sans être
guidés par les autres. D'un autre côté,
nous savons que les portes leur sont maintenant ouvertes et que les
obstacles s'opposant à la liberté de pensée ou
l'abandon de l'état d'immaturité volontaire diminuent
progressivement. Dans ce sens, l'époque actuelle est une
époque de libre pensée, ou le siècle de
Fréderic le Grand.
Kant participe
à l'expression du Siècle des Lumières, mais il
ne conçoit pas cette mutation comme ses contemporains.
L'humanité, selon lui, est appelée à être
libre et éclairée. Mais elle ne semble pas
encore prête pour «une vraie réforme de la
manière de penser».
Kant approuve
aussi le scepticisme de Hume qui le réveille de son sommeil
dogmatique. Tout en restant fidèle à la pensée
du philosophe écossais, il prouva que les méthodes
mathématiques, physiques et mécaniques sont valables
pour décrire le monde expérimental, mais ces mêmes
méthodes ne sont pas valables pour nous révéler
le vrai monde. Ce monde ( le monde de Dieu, le monde de l'âme
et de son immortalité possible, le monde de la liberté
et de la volonté ) est impossible à connaître. Il
écrit ceci sur le sujet: Nous en arrivons à la
conclusion que nous ne pouvons jamais dépasser les limites de
l'expérience et par conséquent jamais réaliser
l'objet primitif de la métaphysique, c'est-à-dire la
théologie rationnelle. (...) Théoriquement les plus
grands efforts de la raison ne font pas grandir en nous la conviction
de l'existence de Dieu, de la réalité du Dieu Tout-Puissant
et de l'espoir en une vie future: car nous n'avons aucun
aperçu de la nature des objets supra-sensoriels.
Par contre, Kant
se rattache au mouvement romantique. Historiquement, on le
sait, Kant, sous l'influence de sa mère et son maître
Schulz, est marqué par le piétisme, cette religion du
coeur, en réaction contre la scolastique protestante. Le
climat romantique de l'Allemagne d'alors le marque aussi beaucoup.
Winckelmann prêche une forme de naturalisme; Lessing, le
mépris des règles et des conventions; Kaller, tire son
inspiration de la nature et le panthéisme poétique de
Goethe annonce le révélation universelle d'un dieu
immanent dans la nature. Kant ressent toutes ses influences et se
permet même de lire l'oeuvre de Rousseau, entre 1760 et 1770.
Vers les
années 1770, il publie sa Critique de la raison pratique.
Cette oeuvre, on le voit bien, consacre ses liens avec le romantisme.
Il y affirme que la raison, par elle-même, ne peut pas prouver
l'immortalité de l'âme, la liberté et la
volonté, ni l'existence de Dieu. Il y a une façon non
rationnelle d'apprendre ces réalités avec autant de
certitude que par la raison critique. Ce que la science n'arrive ni
à prouver ni à nier, nous pouvons le trouver par les
moyens non rationnels ou par la foi.
Sa Critique de la
raison pure prétend que nous n'avons pas besoin des
raisonnements bien compliqués pour déterminer les
relations de l'homme avec Dieu. Notre connaissance que nous avons de
Dieu, de l'immortalité de l'âme, de la liberté et
de la volonté sont antérieures à toutes
spéculations métaphysiques. Cette connaissance est
cependant fondée sur la raison, mais une raison non
spéculative. Elle est basée sur une raison pratique, ce
qui implique la volonté de chacun pour y arriver.
Kant écrit
ceci dans sa Critique de la raison pure: Nous pouvons
considérer la conscience de cette loi fondamentale comme un
acte de raison, parce qu'il est impossible d'y arriver par des
données antérieures de la raison. La
réalité objective de la loi morale ne peut être
prouvée par déduction, ni par des efforts de la raison
théorique, qu'ils soient spéculatifs ou soutenus
empiriquement; c'est pourquoi, même si nous renoncions à
la certitude apodictique, elle ne pourrait être prouvée
a posteriori par l'expérience, bien que fermement
établie en soi.
Kant opère
ainsi une révolution dans la pensée religieuse et
morale., Jusqu'ici, la certitude était toujours
considérée comme logiquement antérieure à
la croyance religieuse ou morale. L'ordre est maintenant
inversé: notre conscience de l'obligation morale ne repose
maintenant que sur elle-même. Les croyances religieuses
elles-mêmes n'ont besoin que de cet appui pour être véridiques.
Kant tenait ceci
pour vrai: Il semble plus en concordance avec notre nature humaine et
avec la pureté de la morale de fonder l'attente d'un monde
futur sur les sentiments d'une âme sage que de fonder la
sagesse sur l'espoir d'un autre monde. Nous en restons donc à
la FOI MORALE dont la simplicité peut être
supérieure à la subtilité des raisonnements.
Kant endosse la
vérités de la religion par le sentiment. Toujours dans
sa Critique de la raison pure (chap.19), il
écrit: Du point de vue critique, la doctrine de la
moralité et celle de la science peuvent être vraies,
chacune dans leur propre sphère; ceci n'aurait jamais pu
être démontré, si la critique n'avait pas
établi auparavant notre inévitable ignorance du monde
réel, et limité à de simples
phénomènes tout ce que nous pouvons savoir
scientifiquement. Par conséquent, j'ai trouvé
nécessaire de nier la connaissance de Dieu, de la
liberté et de l'immortalité afin de trouver une place
pour la foi.
Kant
transfère donc les vérités religieuses, du
domaine de la connaissance au domaine de la foi. Les
vérités religieuses ne sont pas possibles; elles ne
peuvent être prouvées. Elles ne sont que des postulats
de la raison pratique ou de la volonté. La religion ne peut ni
provenir de la raison ni être démontrée par elle.
Les racines de la religion sont dans la volonté et pas
ailleurs. En disant cela, Kant devient l'une des grandes figures du
mouvement religieux romantique en Allemagne, et forcément un
disciple de Rousseau.
Tout le monde sait
qu'Emmanuel Kant était d'une régularité
exemplaire. On rapporte qu'il dérogea à son
horaire strict que le jour où l'Émile de Rousseau
arriva à Königsberg. Il semble que l'influence de
Rousseau est encore plus marquée dans son oeuvre Nachlass. Il
confesse clairement qu'après l'étude de Rousseau, il
changea son point de vue selon lequel la recherche spéculative
constituait le principal but de l'existence. Il admis qu'il y avait
un élément non rationnel dans l'homme qui lui
permettait d'agir en accord avec la loi du devoir inscrite dans son coeur.
Le sentiment de
l'époque demeure le suivant: Nous ne pouvons pas
connaître Dieu. Il vaudrait mieux pour la science qu'il n'y ait
pas de Dieu. Mais nous avons une connaissance de lui, une
connaissance qui nous vient de l'intuition immédiate de
quelque chose de plus grand et de meilleur que nous et par cette
intuition nous trouvons Dieu en nous.
Celui cependant
qui donna à la religion sentimentale une nouvelle règle
de foi est le philosophe Friedrich Schleiermarcher. Il
développe sa théorie religieuse dans un ouvrage
intitulé Discours sur la religion, publié en 1799. Il
est sans doute l'auteur qui résume le mieux l'essence de la
religion romantique.
Premièrement, la religion est un sentiment, un sentiment qui
peut se résumer dans le sentiment immédiat de notre
dépendance de l'univers, l'intuition du fini dans
l'infini. Deuxièmement, toutes les formes de sentiment
religieux sont également valables. Ce qui fait qu'une
religion est vraie, ce ne sont pas les idées qu'elle
défend, mais les sentiments qu'elle inspire. La religion n'a
que faire des dogmes. La religion est quelque chose qui se
ramène à des jouissances paisibles, et ne pousse jamais
à faire des actions publiques et extérieures.
Troisièmement, une religion sans Dieu est aussi acceptable que
celle qui en a une idée générale. Dieu n'est pas
ce qui conduit à la religion. Dieu est plutôt le
résultat d'une réflexion à ce sujet. Le concept
que nous avons de Dieu est sans importance. L'idée que nous
nous faisons de Dieu est suffisante et alimente forcément les
sentiments que nous avons envers lui. Le sentiment que nous avons de
Dieu vaut mieux que la conception que nous en faisons. Ceci est aussi
vrai des grandes questions de l'existence, comme l'immortalité
de l'âme, la notion de bien et de mal, le fini versus l'infini, etc.
La recherche d'un
moyen non intellectuel de parler de Dieu avait ainsi atteint un
sommet. La religion est sans doute possible, mais elle doit
s'exprimer «sans dogme». La critique de Kant contre la
preuve rationnelle avait donc fait son oeuvre. La preuve rationnelle
fut remplacée par l'intuition, par la foi, par la sensation.
La religion devient plus adaptée au coeur qu'à
l'esprit. La religion, et particulièrement la religion
chrétienne, ne s'impose pas par des démonstrations,
mais elle satisfait un besoin.
Schleiermacher
poussa encore plus loin la distinction faite par Kant entre foi
raison. Il écrit en 1798 ceci: Où le philosophe doit-il
maintenant trouver la source indispensable de la foi qu'il
présuppose ? Dans une nécessité supposée,
en partant de l'existence d'un monde sensible pour en arriver à
un créateur raisonnable ? D'aucune façon, car il sait
fort bien qu'une philosophie raisonnable ne peut pas agir ainsi...Et
partant d'un monde de la raison, il est impossible d'aboutir à
une régulation morale de ce monde.
La pensée
contemporaine est directement sous l'influence de l'attitude
romantique de la religion. L'esprit d'une époque ne se limite
pas à l'époque où celui-ci apparaît. Le
philosophe William James écrit: Je crois fermement que
le sentiment est la source la plus profonde de la religion et que les
formules philosophiques et théologiques sont des produits
secondaires comme les traductions d'un texte dans une autre langue.
L'intuition
remplace donc la démarche rationnelle. Le pouvoir de
pénétration spirituelle directe dans la raison des
choses, qui ne s'acquiert ni par la connaissance ni par
l'expérience, annonce une religion non intellectuelle, une foi
moderne qui ne vient satisfaire que le besoin de chacun.
La philosophie
romantique présente la religion comme une philosophie de la
valeur. Dieu n'est plus vu comme le transcendant, l'Être, celui
qui est Substance première. Il est vu comme un but moral, une
influence que chacun place à sa guise dans sa vie personnelle.
La philosophie de la valeur, héritage de cette nouvelle
façon de penser et de faire, engendre une philosophie qui nie
la notion de vérité. L'esprit humain, incapable
d'atteindre le vrai, essaie de trouver quelque chose pour le
remplacer. On remplace la vérité à atteindre par
la multiplication des jugements de valeur. Chacun invente le sien sur
la religion et sur tous les autres sujets importants, et parce que ce
jugement est le sien, il est nécessairement le meilleur.
Depuis la
période romantique, Dieu, le christianisme, les dogmes, sont
considérés comme des valeurs et non des
réalités. La religion prend un caractère
anthropocentrique. Chacun, subjectivement, met sous ces mots,
la valeur qu'il veut bien lui accorder. Le germe de cette façon
de faire est dans la philosophie de Kant qui fait de Dieu un
jugement de valeur et non un jugement d'existence. La religion, on le
voit bien depuis l'époque romantique, est devenue pour
plusieurs quelque chose d'uniquement pratique.Chacun s'invente une
religion selon ses goûts. Le contenu objectif de la foi
disparaît et importe peu. La subjectivité religieuse
prend toute la place.
11 février 2000