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Critique du rationalisme

 

        Tant que nous ne concevons pas que les choses pourraient ne pas être, nous ne pouvons concevoir qu'elles soient. Tant que nous n'avons pas vu l'arrière-plan des ténèbres, nous ne pouvons admirer la lumière comme une chose unique et créée. Dès que nous avons vu ces ténèbres, toute lumière est claire, soudaine, aveuglante et divine.  ( Chesterton)

       Le Rationalisme est une doctrine qui rejette toute révélation et tout surnaturel et ne veut admettre que la raison. L'homme rationaliste n'accepte, pour sa gouverne personnelle, que les conclusions de la raison. Séduction qui dure toujours d'ailleurs  et qui rejoint maintenant une très grande majorité de nos contemporains.

       Il faut avoir le courage de critiquer un tel courant de pensée. Nous le ferons en toute lucidité, en retenant particulièrement les différents mouvements qu'il a engendrés  dans  la raison humaine.

 

1. L'homme, mesure de toute chose

       Le Rationalisme est évidemment à l'origine de l'anthropocentrisme moderne. L'homme éprouve une nouvelle conscience de lui-même. L'exploration et la découverte de soi le conduit à affirmer une nouvelle conscience de lui-même. Se découvrant pour ainsi dire  un sommet, il en vient en conclure qu'il est  le sommet de l'existence.

       Cette euphorie anthropologique se veut nécessairement suffisante. C'est alors l'avènement du règne de l'homme et la mise au banc du règne de Dieu. Et le vieux rêve de l'homme tente  toujours de prendre forme. «Les athées,  eux-mêmes,  ne se mettent-ils pas à la place où serait Dieu, s'il existait ? » affirme Poincarré. C'est ce que la philosophie rationaliste tente de faire.

       L'homme rationaliste ne cherche donc plus Dieu: il est Dieu lui-même. Il refuse ce que certains auteurs appellent « la troisième dimension ». La première étant celle de la présence significative du corps, la deuxième étant celle de l'âme, dont l'expression significative est la pensée. Ces deux dimensions ne peuvent être rejetées car elles constituent les dimensions  qui touchent l'immanence de l'être. Personne ne peut les nier.

       Quant à la troisième dimension, qui est l'expression dernière de l'intelligence, elle touche la transcendance de Dieu et la destinée ultime de l'homme. L'homme la rejette très souvent. Mais ce faisant, il se coupe d'une partie de sa puissance propre et s'enfonce malheureusement dans les deux premières, qui ne font que limiter son être. L'homme, depuis l'avènement du courant  rationaliste, ne vit plus qu'à la surface de lui-même. Le Dieu créateur qu'il rejette serait  effectivement son ouverture vers la LUMIÈRE. Mais il préfère «les Lumières» qui le limitent aux deux premières dimensions de son être refermé sur lui-même.

       Henri de Lubac, dans Le drame de l'humanisme athée, Paris, Spes, 1950, p.65, affirme que « Dieu n'est pas seulement pour l'homme une norme qui s'impose à lui et qui, en le dirigeant, le redresse: il est l'Absolu qui le fonde, il est l'Aimant qui l'attire, il est l'Au-delà qui le suscite, il est l'Éternel qui lui fournit le seul climat où il respire, il est en quelque sorte cette troisième dimension où l'homme trouve sa profondeur».

       Le Siècle des Lumières a éteint... cette Lumière. L'homme rationaliste s'est perdu dans l'obscurité des  deux seules premières dimensions. Son refus de l'Absolu le condamne à vivre dans une contingence qui l'étouffe, le réduit et le fait vivre dans une profonde pauvreté de l'esprit. L'homme rationaliste vit et meurt sans profondeur.

       Mais en réalité,  Dieu n'est pas mort ! Il y a eu simplement substitution. Julien Green fait dire à un de ses héros les mots suivants: « Nous vivons comme des athées, c'est vrai. Dieu meurt de froid. Il frappe à toutes les portes, mais qui ouvre jamais ? La place est prise. Par qui ? par nous mêmes.»  (Journal, t.III, p.196) Dieu n'a pas sombré dans le néant. Il a tout simplement pris le masque humain. Le nouveau Dieu est l'oeuvre du Siècle des Lumières.

 

2. Le paradis artificiel

 
       L'homme cherche le bonheur. Atteindre un certain bonheur dans la vie est un rêve tout naturel, une tendance fondamentale dans son être, une requête existentielle totalisante  et constante.

       L'homme rencontre cependant toujours la contradiction dans le malheur qui l'attend, et dans la mort,  qui est le malheur absolu. Les sources de son malheur  sont multiples: maladies, souffrances corporelles et psychiques, déséquilibres, échecs, etc. Le malheur cerne à tous les instants les possibilités du bonheur.

       Le Rationalisme va annoncer un bonheur permanent dans l'homme. Les malheurs de l'homme proviennent des limites d'un monde rationnel trop étroit. Le bonheur est fonction d'une meilleure connaissance de l'homme et de la nature. Le malheur de l'homme vient de son absence de connaissance. Le jour où il sera maître de toutes les connaissances, la lumière inondera toute sa vie et atteindra ainsi le bonheur parfait qui ne pourra plus jamais lui échapper.

       Les chemins vers le bonheur sont donc illimités, diversifiés à l'infini. La raison humaine, libérée de toute contrainte, même de sa propre impuissance, va chercher et va trouver les nouveaux sentiers qui mènent à la création des paradis artificiels.

       Illusion cependant, car dans la pensée rationaliste, toute objectivité est perdue puisque toute subjectivité est justifiable. Toute règle est éliminée puisque l'agir humain est, chaque fois qu'il s'exerce, plongé dans des situations qui sont autant de variantes irréductibles, quel que soit le dénominateur commun auquel on se réfère. La singularité de l'acte étant la garantie de son authenticité, celui-ci se trouve d'un seul coup justifié ( voir le Marquis de Sade ). La permissivité la plus absolue découle du rationalisme qui se veut promesse de bonheur.

       La saine rationalité souhaite le bonheur dans l'homme. Le Rationalisme remplace cette quête profonde par la satisfaction de tous les bonheurs individuels. Les bonheurs sont aussi nombreux que tous ceux qui se présentent pour être satisfaits. Les limites sont celles que chacun veut bien s'imposer. Chacun étant maître à bord, les paradis artificiels se multiplient. Notre civilisation est le résultat d'une telle philosophie. Je laisse à chacun le soin de tirer ses conclusions.

 

3. Une raison ivre d'elle-même

 

       Le courant philosophique rationaliste se reconnaît au fait que la seule raison est la démarcation du royaume de l'homme.

       La nature de l'homme est d'être rationnelle. L'homme, dans son histoire, a franchi plusieurs étapes pour s'installer définitivement au royaume de l'esprit. Il est passé d'une période d'éclosion, à une de croissance et enfin, à une étape de maturité. L'histoire de l'homme est donc l'histoire de l'esprit. La rationalité marque la nature humaine. Et l'homme est lui-même, lorsqu'il exerce cet attribut particulier: plus un homme est rationnel, plus il est homme. Personne ne conteste cette grande réalité.

       Mais, entre «être rationnel» et «être rationaliste», il y a une sérieuse différence. Si la conscience est le mouvement essentiel de l'homme, il ne doit jamais perdre sa propre mesure ni se juger plus  grand qu'il n'est. L'excès commence lorsque l'on passe de la rationalité au rationalisme.

       Le rationalisme ne nie pas la rationalité humaine.  Son erreur réside dans le fait qu'il fait de la raison un absolu. Le Rationalisme est abusif puisqu'il conduit l'homme  à s'enfermer dans sa propre raison. Il ne veut pas et ne tolère pas une autre fenêtre par où puisse entrer la lumière. Le Rationalisme, sous les apparences d'une plus grande largeur d'esprit, en arrive à une étroitesse d'esprit  lamentable. Lorsque le Rationalisme impose à l'homme la raison seule comme source de connaissance, il refuse à ce dernier un dépassement qui le grandirait davantage. Le poids du rationnel est la grande richesse de l'humanité. La dictature de la raison engendre une grande pauvreté. De prime abord, le Rationalisme semble assurer le royaume de l'Homme, mais, en fait, il engendre le désarroi de l'esprit.

       Le Rationalisme est une déviation de la raison. Il livre rien de moins qu'«une raison ivre d'elle-même». (Gabriel Marcel, Être et Avoir, Paris, Aubier, 1935, p.324.) Le Rationalisme, parti d'une volonté de savoir, s'est rapidement transformé en une critique systématique. Le kantisme en est une preuve éloquente: il est la philosophie du criticisme. La Raison qui se voulait reine est battue en brèche. On nie la raison en la posant, on la pose en la niant. Le monde de la rationalité sombre dans l'irrationalité  engendrée par ses propres tenants.

       Dans la philosophie classique, l'intelligence raisonnante comprenait. Dans la philosophie rationaliste, l'intelligence se conteste elle-même et au bout de la ligne, se saborde totalement. En bout de piste, la critique en arrive à détruire la raison en voulant l'épurer. Du même coup, le Rationalisme assure le triomphe du doute. Dans la philosophie classique, la connaissance se donnait comme une affirmation. A partir de la pensée rationaliste, la connaissance oscille entre l'affirmation et la négation. C'est la fin des certitudes.

       Le Rationalisme donne naissance à l'irrémédiable scepticisme. Le doute impératif s'installe à perpétuité. Toute proposition est vraie et n'est pas vraie: toute proposition porte sa propre négation. Il n'y a plus de connaissance possible: il n'y a que de l'approximation. Arthur Koestler (Janus) va jusqu'à dire que « ce qu'on ne peut pas expliquer, ne peut pas exister ».

       Gide aura le dernier mot: « Qu'ai-je à faire des révélations? je ne veux faire appel qu'à  ma raison- qui est la même et fut la même de tout temps et pour tous les hommes." La foi dans la Raison mène à la Déraison. L'histoire est maintenant là pour le prouver.
 

21 janvier 2000
   

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