Il est
étrange qu'à une époque où l'on ne parle
que de liberté, on nie couramment l'existence même de
cette liberté. Il est plus étrange encore que cette
négation de la liberté vienne spécialement de
cette science moderne qui se glorifie d'avoir proclamé le
droit à toutes les libertés.
Les
philosophes modernes ne se gênent pas non plus pour nier la
liberté humaine. La liberté de la volonté, selon
eux, n'existe tout simplement pas. L'homme n'est qu'un animal
supérieur dans la chaîne des animaux. La liberté
dont on parle tant n'est qu'une grande illusion. L'homme n'a pas
d'âme spirituelle et immortelle, et forcément, la
volonté libre n'existe pas. L'homme est un machine plus
compliquée que les autres machines animales; il n'est qu'un
faisceau de tissus et de nerfs, un cerveau plus
développé, avec des déterminismes sociaux,
familiaux et individuels qui dictent la trajectoire de la vie. Au
bout de la ligne, l'être humain ne peut être responsable
de ce qu'il est, car ce qu'il est et ce qu'il sera, est
déjà pré-déterminé.
1. Peut-on définir la
liberté ?
Il est
difficile de parler de la liberté.«Quand on se demande
quelle est l'essence de la liberté, on est incliné
à en faire une propriété, une qualité de
l'homme. Ainsi on dira: c'est un fait que l'homme est libre. Mais la
liberté ne peut être un fait, ni une qualité, ni
une propriété» écrit Louis Lavelle. La
véritable liberté ne peut être
expérimentée que de l'intérieur. La
liberté nous renvoie dans le domaine de l'existence
concrète, et il nous faut accepter constamment la
déception de ne jamais pouvoir dire adéquatement: la
liberté, c'est ceci ou cela. Alain ne disait-il pas un jour
que «dans le moment que l'on va choisir, on découvre que
le choix est déjà fait».
Le
langage populaire affirme cependant que la liberté, c'est
l'absence d'entrave et de contrainte. Les entraves ou les contraintes
peuvent être de deux catégories: elles sont
extérieures d'une part, intérieures d'autre part. Celui
à qui les policiers viennent de passer les menottes dira qu'il
vient de perdre sa liberté. Celui qui est enfermé
depuis dix ans derrière les barreaux pour un crime commis,
affirmera qu'il est privé de liberté depuis plusieurs
longues années. Le jeune homme empêché de sortir
le soir avec ses amis, à cause d'une bévue familiale ou
scolaire, crie son manque de liberté. La liberté est
vue ici comme l'impossibilité de se déplacer, d'aller
d'un endroit à un autre, comme bon lui semble.
Dietrich
Bonhoeffer, théologien protestant exécuté par
les nazis en 1945 nous donne une toute autre notion de la
liberté. Après un bref séjour aux
États-Unis, il est arrêté en avril 1943 pour
avoir participé au mouvement d'opposition à Hilter
dirigé par von Stauffenberg. Il est pendu deux ans plus tard,
laissant une Éthique (inachevée) et des lettres de
prison (Résistance et soumission) absolument exceptionnelles,
publiées en 1951. La prison n'enleva jamais la liberté
au théologien allemand: elle lui enleva seulement son pouvoir
de se déplacer où il voulait. Il avait bien compris que
la liberté était toute intérieure et qu'elle ne
consistait pas dans l'absence de contraintes extérieures. Il
avait compris qu'il y avait une foule de gens qui peuvent aller
où ils veulent, mais qui, dans les faits, ne sont pas des fils
et des filles de la liberté. Il avait compris que beaucoup de
gens se pensent libres, mais qu'en réalité, ils sont
les esclaves, les enchaînés du monde moderne.
Les plus
belles pages sur la liberté que je connaisse ont
été écrites par un homme qui a passé les
dernières années de sa vie derrière les
barreaux, et qui, aux yeux des hommes, avaient perdu sa
liberté. Bonhoeffer, contraint de ne plus se déplacer
là où il le voulait, avait compris que les entraves
extérieures ne peuvent pas détruire sa faculté
de volonté libre. Les barreaux, les privations, les coups de
fouet, les mépris et les humiliations ne pouvaient pas
atteindre sa volonté. Sa captivité lui a permis
d'écrire ce qu'il n'aurait sans doute pu jamais écrire.
Il écrivit sur ce qu'il avait de plus précieux: sa
propre liberté. Aux yeux des autres, la liberté lui
avait été confisquée. A ses propres yeux, il
l'avait plus que jamais retrouvée.
La
liberté n'est donc pas liée aux entraves ou aux
contraintes extérieures. Elle est cette capacité de
donner ou de refuser le consentement intérieur. Toute la
question est là: l'être humain est-il libre
intérieurement ? Est-ce possible que l'être humain soit
lié par d'autres forces déterminées qui
l'empêchent de choisir librement ses actions ou ses
pensées, qui l'empêchent de se réaliser comme
être humain libre ? Autrement dit, est-ce que la volonté
humaine, éclairée par la raison, possède le
pouvoir de choisir l'action à faire ou à poser,
possède la capacité de choisir ceci plutôt que
cela ? Le théologien allemand, prisonnier des nazis,
affirme,dans son existence concrète, que cela est possible.
2. Conscience et liberté humaine
La
meilleure preuve de l'existence concrète d'une liberté
dans l'homme, ou du caractère libre de sa volonté,
c'est sa conscience personnelle. La conscience est la faculté
intérieure en vertu de laquelle l'homme perçoit la
présence d'actions intérieures. Elle est, selon
Louis-Marie Morfaux (Vocabulaire de philosophie et des sciences
humaines), un jugement pratique par lequel le sujet distingue le bien
et le mal et apprécie moralement ses actes et ceux d'autrui.
Elle est cette voix intérieure qui me dit que je suis en train
de faire telle chose ou qui me dit que je suis en train d'en vouloir
une autre.
L'écoute de cette voix intérieure permet à
l'être humain de formuler le jugement suivant: « Je suis
libre de poser tel ou tel geste; je suis libre de faire tel ou tel
acte; je suis libre d'agir face à cette situation de telle ou
telle manière ou tout simplement de ne pas agir du tout.»
L'être humain est tellement structuré de cette
façon que l'histoire nous rappelle l'exemple d' une multitude
de personnes qui sont allés jusqu'à accepter la mort
parce qu'elles étaient convaincues de la justesse de leurs
pensées ou de la bonté de leurs actes.
L'universalité du témoignage de la conscience
individuelle n'est pas à démontrer. La conviction
qu'à l'homme de sa liberté est un fait reconnu. Les
Latins ne disent-ils pas: « Contra factum non valet argumentum
» - Aucun argument ne peut infirmer ce qui est un fait.» En
plus d'être universel, ce fait semble indestructible dans le
coeur humain. Ceux- la mêmes qui nient la réalité
de la conscience, démontrent par les faits, que leur
négation n'est que théorique. Les actes qu'ils posent
inconsciemment dénient leurs propres paroles. Bref, on le voit
bien, ceux qui nient la réalité de la conscience ne le
font en réalité que pour signifier qu'ils n'ont de
compte à rendre à personne (surtout pas à Dieu
!) et qu'ils sont dans les faits que les jouets de
déterminismes sur lesquels ils n'ont aucune emprise.
Un
exemple suffira. Imaginons un seul instant un philosophe ou un
écrivain d'ici ou d'ailleurs qui nie la réalité
de la conscience et son universalité dans le coeur des hommes.
Sa théorie élaborée, il l'écrit dans un
livre qu'il publie chez un éditeur de son choix. Lors de la
conférence de presse, où il lance son ouvrage, un
journaliste s'inquiète de sa position, lui demande des
explications supplémentaires, et va jusqu'à lui
demander s'il est bien l'auteur de cet ouvrage où cette
théorie est longuement expliquée. L'écrivain,
sans aucun doute, affirmera que ces longues pages où il
élabore sa théorie, sont bien de son cru.
Imaginons maintenant, l'ouvrage lancé, qu'un lecteur anonyme
s'empare du texte publié, change le nom de l'auteur original
pour y mettre le sien, publie l'ouvrage à nouveau sous un
nouveau titre, tout en gardant le contenu intact. Croyez-vous que le
philosophe félicitera le plagiaire ? Croyez qu'il
l'encouragera à continuer dans cette voie? Croyez qu'il
affirmera que ce «voleur de texte» n'est pas responsable de
ce qu'il fait, qu'il ne mérite pas d'être
réprimandé, puni, incarcéré ? Croyez-vous
qu'il dira que cette personne ne peut pas être taxée de
voleuse parce qu'elle n'est libre de voler ou de pas voler, parce que
ses gênes, ses déterminismes, sur lesquels il n'a aucun
contrôle, l'ont conduit à poser un geste dont il n'est
pas responsable ? La réponse me semble facile à donner:
il y a des gens qui écrivent dans leurs livres, qu'ils vendent
à gros prix, que la liberté humaine est impossible,
mais, dans les faits, font exactement comme tout le monde, vivent et
se conduisent comme si le liberté humaine existait.
À
chaque instant, l'homme ne fait que poser des gestes de volonté
libre, et tout homme qui nie le caractère libre de la
volonté se contredit dans ses actes mêmes. Je laisse
à chacun le soin de multiplier les exemples.
3. Limites de la liberté humaine.
La
liberté humaine bien comprise renvoie donc à une
démarche intérieure. Mais, la liberté bien
comprise, n'est pas une liberté d'action illimitée et
absolue. La vie humaine comporte des moments où la
liberté ne peut pas s'exercer. Dans certains cas, l'homme
n'exerce pas sa liberté alors qu'il pourrait et devrait le
faire. Il ne le fait pas par crainte ou tout simplement par
lâcheté. Il arrive même que l'homme n'exerce pas
leur liberté, à cause de certaines circonstances bien particulières.
La
réalité humaine, d'une part, fait qu'un grand nombre de
choses échappent à notre contrôle. La taille
humaine échappe à notre contrôle. Certains gestes
posés durant le sommeil peuvent échapper à notre
contrôle également. Des excès de colère
peuvent faire en sorte que certaines paroles prononcées ne le
seraient pas dans un état normal. L'activité de la
volonté libre est donc liée aux choses qu'un être
humain peut faire quand sa volonté est éclairée
par sa raison, aux moments où celle-ci est saine et responsable.
La
respiration humaine est un phénomène vital. Chacun
respire sans penser à l'acte posé. Dans un cabinet de
médecin, sous la commande de celui-ci, on peut contrôler,
à des fins médicales , l'exercice de la respiration.
Marcher est un phénomène humain normal, qui ne commande
pas d'acte réfléchi à chaque pas posé. On
peut, à cause de circonstances particulière,
décider de ne pas marcher, de marcher plus vite, ou de
ralentir le pas. Il est préférable, si le feu est en la
demeure, de quitter sa position de yoga, laisser rapidement le lieu
de l'incendie. Personne n'osera dire qu'il vaut mieux terminer
l'exercice commencé, avant de courir plus tard dans la rue.
Certaines
circonstances plus difficiles limitent l'exercice de la liberté
humaine. Malade, mes pensées et ma manière d'agir
peuvent varier, changer, être affectées plus ou moins
par mon état. Mais, même dans cet état passager,
l'être humain peut toujours choisir d'agir de telle façon
plutôt que telle autre, régler ses inclinations
naturelles et les orienter vers son bien.
4. De l'instinct à l'esprit
Les
tendances ou les inclinations naturelles sont à la base de la
construction de l'être humain, donc à la base de la
construction de sa liberté. Les tendances en sont le
matériau privilégié. Le philosophe Alain compare
souvent la condition humaine à un voilier qui louvoie. Les
vents sont contraires, mais par une manoeuvre élégante,
le marin les fait servir à ses fins «avançant
contre le vent par la force même du vent».
Ainsi la
liberté n'est pas le pouvoir d'agir sans désir. Elle
n'est pas un mouvement d'indifférence qui plane sur nos
actions. La liberté émane d'une
«volonté» qui ne peut que s'exercer en vue du bien
de celui qui pose l'acte. Il n'y a pas d'indifférence
vis-à-vis de soi-même. Les gestes que nous posons ne
sont jamais indifférents et ils engagent tout l'être que
nous sommes.
L'être humain, à la différence de l'animal,
émerge des paysages toujours semblables qui
caractérisent la vie purement animale. Il peut reconstruire
les paysages, les élargir, les modifier. Il peut construire et
reconstruire et donc unifier son existence personnelle. La
liberté est donc cette possibilité
d'interprétation que l'être humain possède par
rapport à ses réclamations purement instinctives.
L'homme est donc un animal qui valorise. Il sait qu'il n'a pas le
droit, de par sa nature, de devenir n'importe quoi et n'importe qui
et, par voie de conséquence, de faire n'importe quoi face
à lui-même et face à l'autre qu'il côtoie.
A chaque fois que l'être oublie cette différence de
nature, il redescend vers la pure animalité, où il ne
se complaît jamais.
Gaston
Berger dans La liberté et le temps (p.72) affirme que
l'être humain doit s'élever «en prenant des
appétits pour matière première, à la
façon du peintre qui fait de la beauté avec des terres
et des boues, et non avec de la lumière pure ou de bonnes
intentions». La conquête de la liberté doit se
faire à partir de la reconnaissance de certains
déterminismes connus et exploités. La liberté
humaine sera toujours une liberté incarnée dans les
tendances qui sont les nôtres. Les philosophes du Moyen
âge ont, sur ces questions, bien des leçons à
nous donner . L'homme, selon eux, est partie liée avec la
nature. Toute la dignité de l'homme lui vient d'autre chose
que de ses contacts déterminés avec la matière.
Il est matière, mais il n'est pas que matière. Il est
lié aux conditions de la matière, mais il n'est pas
absorbé par elle. A cet effet, Thomas d'Aquin ne craint pas
d'affirmer que l'union de l'âme et du corps ne fait pas plus
question que, dans un cachet, l'union de la cire et de l'empreinte,
et que corps et âme ne font qu'un. (Somme théologique,
IIIa, qu. 62, art. 1 ad 2m; II de Anima, lect. 1).
Comprise
ainsi, la liberté humaine, s'édifiant à partir
de matériaux bien déterminés que sont les
tendances ou les inclinations de la nature, ne peut pas être un
absolu. La liberté humaine n'est pas un «produit
stable». Elle se réalise en chacun des êtres
humains à partir de ce que chacun est, de ce que chaque
personne est un être unique au monde. La liberté est
donc toujours «en situation» et elle prend forcément
des visages à l'infini, conditionnée qu'elle est par un
certain nombre de facteurs que sont l'hérédité,
le tempérament, l'éducation reçue, les habitudes
prises, le contact avec les autres, la culture ambiante, etc.
Personne,
par exemple, ne réagit de la même manière face
à l'usage des boissons alcooliques. La liberté, bien
exercée, se présentera ici sous le visage de la vertu
de tempérance. Personne ne réagit de la même
manière face à l'épreuve. La liberté,
bien exercée, se présentera ici sous le visage de la
vertu de courage. Personne ne réagit de la même
manière face au respect des autres, de la
propriété d'autrui. La liberté, bien
exercée, pendra ici le visage de la justice. Et ainsi de
suite. La liberté, ça ne trouve pas quelque part, comme
un produit, dans un super-marché. La liberté, ça
se trouve dans des actes posés, en vue de
l'épanouissement de l'être humain.
Chaque
être doit donc inventer sa manière d'être humain.
Il doit chercher en lui, à partir des forces et des tendances
qui l'habitent, sa façon originale d'être. La
liberté individuelle prendra donc la forme d'une histoire
toute personnelle, remplie d'échecs et de succès, de
combats perdus comme de victoires transformantes, de choix
valorisants comme de choix destructeurs.
Il
arrive, dans notre monde actuel, que cette question du choix prenne
toute la place dans l'usage de la liberté. Le choix, selon
nous, n'est pas l'élément essentiel de l'usage de la
liberté. Emmanuel Mounier affirme, avec raison, qu' «une
sorte de myopie philosophique a détourné sur l'acte du
choix le centre de gravité de la liberté. Que vaudrait
la liberté, si elle ne nous laissait à choisir qu'entre
la peste et le choléra? (...) Concentrer l'attention à
la liberté sur le pouvoir de choix exclusivement, c'est mettre
la liberté en perte de vitesse et la rendre bientôt
impuissante au choix même, faute d'élan suffisant(...)
La ramasser sur la seule conquête de l'autonomie, c'est
encourager cette crispation de l'individu qui le rend opaque et
indisponible». (Emmanuel Mounier, Le personnalisme, Presses
Universitaires de France, Paris, 1951, pp.81-82).
La
liberté, ce n'est pas la possibilité de choisir
n'importe quoi. La personne qui choisit cinq fois de divorcer n'est
pas forcément plus heureuse parce qu'elle exercé cinq
fois le pouvoir qu'elle avait de le faire. La liberté, n'est
pas uniquement dans le pouvoir de faire ou de choisir, mais dans le
pouvoir de rejoindre, à travers des choix possibles et
inévitables, la vérité de son être.
Comme la
liberté est à sens unique, chacun choisit, avec les
connaissances qu'il a, ce qui lui semble le mieux de faire dans les
circonstances. Chacun vit avec le cours irréversibles de ses
décisions. Le geste du suicide en est un exemple ultime. Bien
des gens hésitent à poser ce geste, parce qu'ils savent
bien que tel geste implique une irréversibilité
absolue. Dans le courant de la vie ordinaire, chacun peut revenir sur
un acte posé, l'approuver ou le rependre d'une autre
façon. Dans le cas du suicide, il est assez difficile de
penser à ce retour normal sur le geste posé: celui qui
était équipé pour le faire n'est plus !
11 décemvre 1999