Les
livres sur la quête du bonheur de se comptent plus. Les
librairies nous présentent régulièrement un
auteur québécois ou étranger qui propose sa
recette du bonheur. Les titres étonnent parfois. «101
recettes pour être heureux », «La voie qui mène
au bonheur», «Comment atteindre le vrai bonheur ?»
etc. Ces livres se vendent bien. Le lecteur y trouve parfois quelques
réponses à son interrogation sur la recherche du
bonheur. Il semble bien, cependant, que tous ces livres laissent plus
d'un lecteur perplexe, quand ce n'est pas carrément insatisfait.
L'être humain semble être fait ainsi. Voyageur sur la
terre, il va d'un horizon à un autre, cherchant le bonheur et
ne le trouvant jamais ou si peu. A gauche, à droite, il saisit
quelques bribes du bonheur, sans jamais véritablement
être comblé. Par son intelligence il atteint des
parcelles de vérité; par sa volonté, il trouve
le chemin incertain vers son bien; par son esprit créateur, il
atteint les limites de la beauté et s'approche ainsi du
bonheur humain, principe et fin de la vie humaine. Il semble bien que
le bonheur ne soit pas pour la vie présente.
1. La morale du bonheur
L'eudémonisme (morale du bonheur) trouve ses plus ardents
défenseurs dans l'Antiquité grecque.
L'eudémonisme ( du grec eu « bon », et daimôn,
« démon », eudaimôn signifie
«heureux» ) est la doctrine antique qui assigne à
l'action et la destinée humaine, le bonheur, soit individuel,
soit collectif. Le plus ardent défenseur de cette doctrine fut
sans contredit Aristote, et d'une certaine manière son
maître Platon.
Pour
Aristote, le bonheur est le principe et la finalité de
l'action. Le bonheur est ce qui fait agir l'homme et c'est ce qui le
comble, lui donne satisfaction. Le bonheur est donc vu comme
l'acquisition de quelque chose qui est bon pour l'homme. Le mal, au
contraire, ne peut satisfaire l'homme, et celui qui le commet, ne
peut le voir uniquement comme un mal, sinon, il ne le ferait pas.
Celui qui fait le mal voit dans son geste un bien quelconque. La
boutade québécoise est bien connue: si tu fais le mal, fais-le
bien, car le mal bien fait, fait du bien !
C'est ce
qui fait dire à Blaise Pascal «que tout le monde
recherche le bonheur, même celui qui va jusqu'à se
pendre». Autrement dit, celui qui décide de se suicider,
voit dans son geste, un certain bien.... Sinon, il ne le poserait
pas. Si quelqu'un était capable de convaincre celui qui
s'apprête à se mettre la corde au cou que son état
après la mort sera pire que celui dans lequel il vit, il
abandonnerait immédiatement sa démarche. Le suicidaire
pose son geste, parce qu'il est certain que son bonheur sera plus
grand, le geste ultime posé.
Universellement, l'être humain cherche donc à être
heureux. Il peut errer dans sa quête du bonheur. Il est
possible qu'il pose des gestes qui semblent être contraire
à la recherche de son bien. Certains, par exemple, cherchent,
dans la vie courante, à se venger envers quelqu'un qui a
été désagréable à leur endroit.
Ils y voient une certaine satisfaction, voire un plaisir dont ils ne
peuvent se passer. Mais ce qui semble un bien, n'est en fait qu'un
semblant de bien, un bien non réel, un bien apparent.
L'être humain doit chercher son bien en réalisant dans
sa vie ce qui convient à l'homme pour son plein
épanouissement. Il doit chercher quelque chose qui s'accorde
avec sa nature, quelque chose qui lui donne une perfection plus
grande. Le bien réel humain se retrouve du côté
des tendances naturelles de l'homme. Le pardon vaut mieux que la
vengeance. La paix vaut mieux que la discorde. Le don vaut mieux que
l'avarice. La vérité vaut mieux que l'erreur. La
bonté l'emporte sur la haine. La connaissance est
préférable à l'ignorance, la beauté
à la laideur. Et ainsi de suite. Ces parcelles de bonheur
conduisent à une certaine satisfaction dans l'homme, mais
peuvent-elles lui donner le bonheur parfait ?
2. L'illusion du bonheur parfait
L'expérience quotidienne nous démontre cependant que le
bonheur parfait n'existe pas. Certains rêvent de gagner le 6/49
en disant qu'avec 10 millions, tous leurs problèmes seront
enfin réglés. Le cas le plus probant est sans doute cet
homme de l'Ontario qui, il y a quelques années, avait
gagné un montant de 13 millions et qui fut frappé par
la suite d'un cancer qui l'emporta dans les six mois qui suivirent
son gain. Sans doute qu'il aurait échangé quelques
millions pour retrouver un bien encore bien plus précieux,
celui de la santé.
Le
bonheur parfait n'existe donc pas. Les plaisirs et les joies de la
vie ne nous comblent jamais. Lorsqu'ils sont là, ils procurent
un certain bien transitoire mais jamais un bien total. La peur de
perdre les biens trouvés, la crainte de ne pas pouvoir les
renouveler, la faim et la soif d'en avoir plus, font que tout plaisir
ne satisfait jamais le coeur humain. Le coeur humain est trop grand
pour trouver satisfaction dans les limites des biens purement éphémères.
Il trouve
plaisir à chercher la vérité mais il ne trouve
jamais la satisfaction de la découverte de toute la
vérité. Il cherche son bien, mais il ne trouve jamais
la satisfaction d'un bien qui le comblerait entièrement. Les
paroles de Salomon, au terme d'une longue vie qui lui avait fourni
toutes les joies et tous les plaisirs, résonnent à ses
oreilles: « Vanité des vanités, tout n'est que
vanité ! » (Écclésiaste, I, 2).
Les biens
humains peuvent se diviser en deux grandes catégories. Il y a
d'abord les biens matériels, comme la richesse, la possession
sous toutes ses formes. Les biens matériels, si nombreux
soient-ils, ne peuvent jamais satisfaire le coeur humain. Les
richesses (argent, maison, voiture, livres, habillement, voyages,
etc.) ne sont que des moyens pour atteindre la fin humaine.
Malheureusement, toute l'histoire humaine est là pour
démontrer que la très grande majorité des hommes
transforme ces moyens en fins. La course effrénée
à la consommation est là pour le prouver. La
première chose qui importe de savoir maintenant, lorsque l'on
croise un inconnu, c'est de s'informer au sujet de son avoir. Bien
des unions conjugales se bâtissent autour du compte de banque.
Avec ce pré-requis bien établi, on pense que tous les
problèmes seront éliminés.
Les
autres biens matériels connus (santé, force physique,
beauté, plaisir des sens) ne satisfont pas plus les humains.
Ils ne sont pas durables, permanents, et tous et chacun ont une peur
bleue de les voir disparaître au premier tournant. Les salons
de beauté font des affaires d'or et bien des gens investissent
des sommes colossales pour effacer les premières rides qui
annoncent le vieillissement. Les clubs de culture physique ne sont
pas en reste. Le «body» bien musclé est à la
mode et engouffre une bonne partie de la paie de quinzaine. Quant aux
plaisirs des sens, chacun n'en a jamais assez. Le viagra vide les
porte-monnaie et la performance sexuelle doit l'emporter sur la
tendresse et l'attention à l'autre.
Les biens
immatériels ne peuvent pas satisfaire non plus la soif de
bonheur placé au fond du coeur humain. La renommée, la
sagesse, la puissance, la gloire, les honneurs, la
notoriété intellectuelle, amènent l'homme loin
du contentement absolu. La renommée est
éphémère, la sagesse contestable, la puissance
fragile, la gloire et les honneurs passagers. Quant à la
notoriété intellectuelle, elle est vite oubliée,
parfois contestée par la publication d'un ouvrage où la
forme l'emporte sur le contenu, la publicité sur la profondeur.
Le
bonheur humain est possible jusqu'à un certain point, mais il
n'est pas durable. La peur de perdre le bien conquis aux prix parfois
de bien des renoncements, vient gâter la possession du bien qui
nous enivre dans l'instant même. Le poète chante qu'il
n'y a pas d'amour heureux. Chacun pourrait dire qu'il n'y a pas de
bonheur... heureux. On pourrait accumuler tous les biens
matériels possibles, y ajouter les honneurs, les plaisirs les
plus divers, la renommée, la sagesse et quoi encore...l'homme
continuera à soupirer après quelque chose d'autre qu'il
n'a pas pu trouver et qui, cette fois-ci, pourrait le combler. Mais,
au fait, qu'est-ce qui pourrait satisfaire ce coeur toujours
insatisfait? Il doit y avoir quelque chose ou quelqu'un qui pourrait
le faire, puisque ce désir infini ne semble pas pouvoir
être satisfait par nos propres quêtes de bonheur.
3. Les différentes réponses
Les
solutions peuvent venir des différentes opinions
philosophiques. Elles sont nombreuses et diverses. L'auteur latin
Marcus Terentius Varro ( Varron ), mort en l'an 27, lieutenant de
Pompée, chargé par César de constituer les
premières bibliothèques publiques de Rome, l'un des
premiers encyclopédistes romains, auteur de 74 ouvrages dont
il ne reste malheureusement que des fragments, indique qu'à
son époque, il n'y avait pas moins de 288 écoles
différentes au sujet de la destinée de l'homme. Nous
n'en retiendrons que les principales.
Les
Stoïciens, d'abord, enseignaient que le but et le devoir les
plus nobles de l'homme était de vivre conformément
à la nature. La vie vertueuse était la vie conforme
à la nature. Il faut se soumettre à la nature, accepter
son destin.
Les
Épicuriens enseignaient que la route du bonheur passe par la
recherche maximum du plaisir, la fuite de la douleur.
Pythagore estimait que le but de
la vie était d'assurer l'harmonie intérieure de
l'âme et ainsi atteindre une certaine ressemblance avec Dieu.
Socrate
pensait que le bonheur était la résultante de la
connaissance et de la vertu. Le plus grand bien que l'homme peut
chercher ( son bonheur ) c'est la connaissance de lui- même.
Les
hédonistes, par la voix d'Aristippe, prêchent le
plaisir, surtout de nature sensuelle, comme étant la fin
suprême de l'existence humaine.
Diogène, le cynique, l'homme du tonneau, affirmait que le but
le plus élevé de la vie était la satisfaction de
tous les besoins. Les besoins naturels et nécessaires (boire,
manger, dormir); les besoins naturels mais non nécessaires (
l'amour ). Quant aux besoins non naturels et non nécessaires
(pouvoir, renommée, argent), chacun devrait arriver
aisément à s'en passer.
Le plus
grand bien de l'homme selon Platon, c'est la justice, basée
sur la crainte de Dieu et l'obéissance à la loi.
Pensée très proche de la pensée chrétienne.
L'éthique à Nicomaque d'Aristote enseigne que la vertu
est le moyen indispensable pour atteindre le bonheur. Les quatre
piliers de la vie morale repose sur la prudence, la justice, la force
et la tempérance. Ce sont les quatre vertus premières
ou cardinales.
Les
modernes n'ont pas égalé, en hauteur de vues, les
théories morales de l'Antiquité grecque et romaine. Les
partisans des thèses évolutionnistes ont tenté
de nous faire croire qu'un état de progrès constant
ferait en sorte que le bonheur sur terre était
prévisible, grâce aux progrès humains,
particulièrement les progrès scientifiques.
Les
matérialistes, qui évacuent de leur discours toute
responsabilité morale, continuent d'affirmer que l'unique vie
dans laquelle nous passons, ne se passe que dans la satisfaction de
nos instincts.
Les
panthéistes qui font de l'homme un dieu dans l'histoire,
reprennent le même discours que les matérialistes:
l'homme n'ayant pas de fin hors de lui-même doit se contenter
d'avoir comme fin son propre être personnel, fusionné
dans le grand Tout.
Kant
intervient à sa manière dans le débat et propose
la loi impérative du devoir pour rendre l'homme heureux. Sauf,
qu'il oublie de nous donner une seule raison de nous appliquer sans
défaillance à ce que le devoir nous dicte.
Nietzsche
soutient que seul le surhomme est possible. Il n'y a de bonheur
possible que pour ceux qui peuvent le réaliser. Les faibles et
les inadaptés doivent être sacrifiés à
l'avenir d'une nouvelle humanité.
Les
pessimistes de cette fin de siècle disent que le bonheur est
impossible. L'existence humaine est dépourvue de sens.
L'anéantissement est proche et l'homme a déjà en
mains tout ce qu'il faut pour réaliser sa propre destruction.
Les gens
plus pragmatiques ont bien du plaisir et prônent la règle
de l'efficacité comme but de la vie. L'effort de l'homme se
résume à gagner de l'argent et d'en jouir au maximum.
Les
philosophies naturalistes reprennent du poil de la bête depuis
l'effondrement du marxisme. La destinée de l'homme est
uniquement terrestre. Il est vain de chercher le bonheur humain en
dehors de l'histoire personnelle de chacun. L'invention d'un autre
monde, un monde spirituel, est une fumisterie. Il faut vivre
conformément à ses inclinations naturelles, à
ses instincts, et ne rien se refuser. Il faut tout prendre ce qui
passe, parce que rien de ce qui nous fait jouir....ne repassera !
Bref, la
pensée moderne n'est pas très originale et nettement
inférieure à la pensée d'un Platon, d'un
Aristote, d'un Sénèque et de tant d'autres penseurs
païens.Mais, on le voit bien, les réponses qui nous
viennent des philosophes sont tellement disparates et opposées,
qu'elles nous laissent tous un peu pantois.
Il semble
qu'il faille chercher ailleurs pour combler la soif de bonheur du
coeur humain. Antérieurement, nous avons essayé de
démontrer que la fin pour laquelle l'homme avait
été créé, était la possession de
Dieu, son Créateur. Il peut sembler naïf d'écrire
cela aujourd'hui, mais il ne faut pas avoir peur de le dire et le redire.
L'homme,
adorateur du Dieu créateur, ne se diminue pas en
référant à Lui. Tout au contraire, en adorant le
Dieu qui le fait être dans l'existence, il accomplit
déjà toute sa finalité, qui est la possession de
Dieu. De par sa nature de créature, l'homme tend au bonheur
complet. Les philosophies donnent partiellement réponse
à ses aspirations. Mais, comme dit l'apôtre Paul, toutes
les sagesses s'effondreront un jour. Il ne restera que l'Amour, ce
vers quoi le coeur de l'homme tend inconsciemment.
Le
bonheur complet de l'homme est donc dans la vie future. Le bonheur de
l'homme est dans la possession de Dieu, principe, source et fin de
toute l'activité humaine. Étant Lui seul l'Unique bien,
il peut satisfaire la volonté humaine. Il s'ensuit donc que le
but de la vie humaine est la possession de Dieu, fin de l'homme en
cette vie, accomplissement de l'homme dans la vie éternelle.
Cela ne
doit pas nous empêcher d'apprécier les biens de cette
vie à leur juste valeur. Le Créateur nous donne les
biens de cette vie pour en user et non en abuser. Les biens humains
(matériels et spirituels) ne sont là que pour nous
aider à atteindre notre fin. La fin de l'homme, c'est le
bonheur, soit ! Mais le bonheur total n'est pas possible ici-bas. Le
coeur de l'homme vibre au rythme d'un bonheur plus grand, qu'il
entrevoit à travers le voile de la présente existence.
Le véritable bonheur sera la contemplation de Celui qui
triomphe à jamais de la Mort et accorde, par grâce, la
Vie qui ne vient que de LUI.
27 novembre 1999