Socrate
n'a rien écrit. C'est surtout Platon qui nous a traduit, dans
son oeuvre gigantesque, la figure et la pensée de son
maître. Certains autres renseignements sur sa vie nous sont
parvenus par Diogène Laërce, par Aristophane dans les
Nuées, et par le rhéteur Polycrate. Mais il reste que
les deux sources les plus fiables demeurent, avec Aristote, les
dialogues platoniciens et les Mémorables de Xénophon.
Socrate
était le fils du sculpteur Sophronisque et d'une sage-femme
nommée Phénarète. Né à
Athènes en 469 avant Jésus-Christ, il était de
condition très modeste. Devant la décadence de la
cité athénienne, où la démagogie, source
d'immoralité, triomphait, Socrate, à l'âge de 40
ans, résolut de travailler de toutes ses forces à la
conversion morale de ses concitoyens. Vêtu grossièrement,
il parcourait, pieds nus , les rues d'Athènes, entrait dans
les boutiques du marché comme dans les maisons riches,
fréquentait les assemblées du peuple, les fêtes
publiques, les gymnases et les stades, pour discuter, engager la
conversation. Son but n'était pas de faire de ses
interlocuteurs de futurs disciples, mais de les réveiller de
leur torpeur, de les stimuler comme un taon pique un cheval, de les
amener à une vie meilleure, de chercher la vérité
en toutes choses, de trouver un art de vivre, qui est la science du
bien et du mal.
Socrate
entend alors une voix intérieure qui le pousse à sa
mission. Il écoute cette voix- son démon - comme
étant un ordre de la Providence qui le confirme dans sa
mission. Cette mission divine le conduit à mépriser
tout le reste: argent, refus de tout salaire pour ses leçons (
Socrate n'avait pas de convention collective ! ), possibilité
d'accéder à une charge publique, etc. Il passera tout
le reste de sa vie dans les rues d'Athènes, enseignant
librement la vertu et la sagesse. Il n'écrira pas sa doctrine,
mais il tentera de la vivre au maximum. Il donnera, à partir
de sa vie de tous les jours, l'exemple des plus nobles vertus:
désintéressement, maîtrise de soi, sagesse, don
de sa vie. Il décide même de ne pas accepter aucune
charge politique afin de ne pas compromettre son oeuvre.
Socrate,
comme je viens de le dire, comprend sa mission comme celle d'un
convertisseur. Il faut changer les mentalités, convertir les
gens dans leur esprit, les convertir dans leur intelligence. Il est
persuadé qu'il suffit d'un bon enseignement pour redresser les
écarts des humains. Il suffit de donner aux hommes la science
de la vertu pour les rendre vertueux. Il s'agit de redresser
l'intelligence qui s'est égarée pour qu'elle se tourne
résolument vers la vérité pour laquelle elle est faite.
La
transformation morale ne s'opère pas parce que la
majorité des hommes vivent dans l'ignorance, le désordre
intellectuel. Socrate condamne alors les physiciens qui ont une
bonne méthode, mais qui l'appliquent à un mauvais
objet. Il affirme que la science physique est impossible, car ce
monde nous dépasse et nous ne pouvons jamais le comprendre
complètement. Il condamne aussi les sophistes - ceux-ci
étant des maîtres de rhétorique qui vont de ville
en ville , pour enseigner l'art de parler en public, les moyens de
l'emporter sur son adversaire dans une discussion, de défendre
par des raisonnements subtils ou captieux n'importe quelle
thèse - qui enseignent des faussetés sous des visages
de vérité, et cela toujours grassement payés par
l'État athénien. Il condamne surtout leur méthode
qui est purement empirique, pratique et donc détestable. Par
la suite, il abandonne la recherche physique pour laquelle il avait
antérieurement consacré plusieurs années de sa
vie et se tourne totalement vers les choses de l'esprit qui visent
à une transformation radicale et fondamentale de la vie
morale. Il retiendra de ses années passées avec les
physiciens une méthode qu'il présentera ensuite comme
un art de vivre, universelle, et donc communicable comme toutes les sciences.
Il
ne faut donc jamais perdre de vue la méthode socratique, si
l'on souhaite bien comprendre son enseignement. Convaincu d'être
toujours en présence d'hommes qu'il faut d'abord
délivrer de la fausseté ou de l'erreur, des fausses
opinions véhiculées par les sophistes,- on ne parle pas
ici encore du mensonge, notion inconnue des Grecs - Socrate va
s'appliquer dans son enseignement à conduire son interlocuteur
vers la possession de la vérité.
Sa
méthode se présente toujours comme un DIALOGUE entre
lui et son interlocuteur, dialogue qui est constitué
essentiellement d'une série de questions et de réponses
courtes et précises. Celles-ci permettent d'éveiller
l'attention de chacun et de conduire, petit à petit,
l'interlocuteur vers les sentiers de la vérité. Socrate
affirme alors qu'il ne sait quoi répondre à une
question qui lui est posée. Il se déclare ignorant de
toutes choses et il sait une chose c'est qu'il sait qu'il ne sait
rien. Il retourne toujours habilement la question posée en
posant lui-même une autre question à la personne qui
l'avait questionné.
Le
DIALOGUE comprend habituellement deux parties:
1) L'ironie socratique: Dans un
premier temps, Socrate se moque souvent de son interlocuteur en le
forçant, par de multiples questions, à se contredire
lui-même. Il interroge son vis-à-vis, pour s'instruire,
en lui affirmant qu'il ne sait rien sur le sujet discuté. Avec
la multiplication des questions, l'auditeur se voit forcer d'avouer
aussi son ignorance. Il est comme jeté dans l'embarras et s'en
remet au maître qui lui dit qu'il ne sait rien, et ne saurait
rien dire sur le sujet proposé.
2) La maïeutique: Le disciple
n'a pas de solution à la question posée puisqu'il est
venu voir Socrate et celui-ci lui dit qu'il n'a pas de réponse
non plus, puisqu'il est aussi ignorant que lui sur le sujet. Socrate
utilise donc une méthode - la maïeutique - qui consiste
à aider son interlocuteur à concevoir des pensées
qui sont dans son esprit sans le savoir. A moins d'une perversion
complète du sens moral, tout être humain porte en lui
les idées morales nécessaires au redressement de sa
conduite. Il l'aide donc, par des questions multiples, à
trouver ce chemin qui le conduira vers la vérité, et
donc lui fera changer de vie. Or, la marche de l'esprit vers la
vérité, c'est le raisonnement. Enseignons donc à
bien raisonner et les hommes se conduiront bien.
Pour
fonder une science morale libre de tout relativisme et qui s'impose
forcement universellement, il faut savoir de quoi l'on parle, arriver
à une solide définition de la chose en question.
Socrate part donc de l'expérience humaine, l'opinion courante
des gens, le bon sens coutumier. Il réfère aussi
à la pensée des sages. Il va donc amener tout homme
raisonnable à se prendre lui-même comme objet
d'expérience et de science. L'objet de la morale étant,
selon lui, l'homme lui-même dans sa vie raisonnable. Socrate
aimait bien faire sienne en ce sens la devise du temple de Delphes:
«Connais-toi toi-même».
Il
serait sain d'utiliser cette méthode dans nos échanges
quotidiens. L'asssemblée nationale serait transformée
en un lieu d'échanges civilisés plutôt que
d'être un théâtre burlesque ; nos écoles
deviendraient des lieux où chacun aurait hâte de
retourner le lundi matin afin de deviser avec ses professeurs et ses
copains de rangée; nos églises cesseraient d'être
des dortoirs où la chrétienté se meurt
d'être réduite au silence , sans jamais oser poser de
questions sur les sujets fondamentaux; nos forums politiques
cesseraient d'être des trucs tout fabriqués d'avance
où chacun repart le coeur alourdi, l'esprit fatigué.
Bref,
il faudrait mettre du « Socrate » dans notre vie
quotidienne pour que celle-ci soit revitalisée. Un seul
Socrate suffirait pour faire pâlir les clowns qui mènent
le bal dans la société actuelle. Mais tout comme au
siècle de Périclès, Socrate serait
liquidé. Les oreilles humaines, celles du temps de Socrate et
celles d'aujourd'hui, ne peuvent tolérer d'entendre la
vérité. On en reparlera la semaine prochaine !
Bonne lecture !
23 février 1998