Notre point de départ est donc le suivant: l'existence de Dieu
est possible. Il nous reste à soumettre cette hypothèse
à l'épreuve d'une solide critique rationnelle. Cette
démarche ne vise pas à la conversion de qui que ce
soit. Elle n'entraîne pas une conviction automatique non plus.
Les
preuves a posteriori partent toujours d'un fait d'expérience.
Ce fait d'expérience peut être, soit externe, comme
l'ordre du monde, soit interne, comme le sentiment d'obligation
morale. Les preuves a posteriori s'appuient toujours sur le principe
de la raison suffisante. Mon ancien professeur de philosophie la
résumait par ce schéma: tout a sa raison suffisante;
or, tel fait que nous venons d'observer ne peut avoir de raison
suffisante qu'en un être que nous appelons Dieu; donc Dieu existe.
Dans un premier temps, nous exposerons les arguments a posteriori en
commençant par les arguments moraux. Ils sont plus faciles et
frappent davantage la conscience commune. Puis, dans un second temps,
nous nous arrêterons aux arguments cosmologiques. Ils sont la
base la plus solide et la plus ferme de la preuve rationnelle de
l'existence de Dieu.
1) L'existence de Dieu
prouvée par la loi morale
Tout homme , même le plus primitif , éprouve le
sentiment profond de faire son devoir, cherche à
réaliser la justice autour de lui. Tout homme se sent
obligé de faire le bien, d'éviter le mal, de pratiquer
la vertu, de s'éloigner du vice, de dire la
vérité, de fuir le mensonge. Aucun être humain
doué d'une intelligence et d'une volonté libre pense
que tuer son semblable, dévaliser une banque, faire
l'aumône, partager ses richesses, sont des exemples d'actions
également bonnes. Chaque être humain entend le plus
naturellement une voix qui lui dicte que telle action est meilleure
que l'autre, que telle autre action est valable et que telle autre
est condamnable. La conscience nous parle donc en termes
impératifs. Rapidement, dans son évolution, l'être
humain a accédé à cette réalité:
il y a des choses qui sont moralement bonnes et des choses qui sont
moralement mauvaises. C'est ce que nous appelons la loi morale.
L'être humain ne vit pas toujours en conformité avec
cette loi morale fondamentale. Certains hommes, par exemple, ont pu
dans l'histoire se tromper quant à l'application de la loi
morale. Ils ont pu poser certains gestes individuels ou collectifs
que la loi morale réprouve. Dans certaines tribus, par
exemple, on a tué des personnes âgées, croyant
poser une bonne action. Ces gens se trompaient quant à ce qui
était bien et ce qui était mal, mais ils n'ont jamais
mis en doute la réalité de la loi morale qui impose la
nécessité de faire le bien et d'éviter le mal.
Il y a aussi tout autour de nous
des gens qui nient l'existence de cette loi morale. Mais lorsqu'on y
regarde de très près, ils la nient qu'en théorie.
En pratique, ils sont les premiers à condamner les actes
immoraux posés autour d'eux. Il s'agit de faire une petite
expérience bien simple pour démontrer que ces
négateurs de la loi morale ne sont pas logiques avec
eux-mêmes. Demandez-leur s'ils accepteraient de se faire
dévaliser leur maison, de se faire dépouiller de leurs
biens matériels, de se faire tuer tout bêtement par un
illustre inconnu, de se faire violer au hasard d'une rencontre. La
réponse sera immédiate et unanime. Ils feront
référence rapidement à leurs droits et à
l'obligation à tous de les respecter. Droits et obligations
n'existeraient pas s'il n'y avait pas de loi morale. C'est la preuve
la plus tangible de son existence.
S'il n'y a plus de loi morale - laquelle se résume dans le
principe qu'il faut faire le bien et éviter le mal- tout est
permis. S'il n'y a plus d'obligation à se soumettre à
ce principe, tout devient possible, tout devient justifiable.
L'injustice vaut tout autant que la justice, l'assassinat vaut le
respect de la vie, l'intempérance vaut la modération.
Il n'y a plus de loi commune qui dirige les actions humaines. Il n'y
a que des actes posés que chacun peut justifier ou condamner
selon son bon plaisir.
La
loi morale exige un législateur. Comme il doit y avoir une
cause à tout ce qui existe, la loi morale renvoie à son
auteur. Et l'auteur de cette loi morale ne peut être l'homme
lui-même. Car si l'homme était l'auteur de cette loi, il
pourrait aisément la changer au gré de ses penchants.
Il pourrait aisément transformer le vice en vertu, rendre
méprisable ce qui est honnête.
Certains osent affirmer que la société est l'auteur de
la loi morale. Elle peut donc la modifier à son gré.
Voilà la pire des erreurs. La société doit
construire ses lois sur ce qu'elle découvre déjà
dans la nature humaine. Elle ne peut envisager de légaliser
tous les vices, en vue d'un certain pouvoir qu'elle ne veut pas
perdre. La société légifère dans un seul
but: éviter que la communauté éclate. Elle
s'occupe surtout des rapports entre les personnes,
particulièrement les choses concernant la justice et la
répartition des biens. Le reste est laissé à la
conscience de chacun. La société peut nous interdire -
et donc punir - le vol sous toutes ses formes. Elle ne
légiférera jamais pour nous interdire de partager notre
surplus, ou pour haïr notre prochain. Ces questions
relèvent de notre conscience personnelle, soumis à la
grand loi morale qui demande de faire le bien et d'éviter le mal.
La
loi morale ne vient donc pas de la société et elle
préexistait avant elle. La loi morale n'est pas quelque chose
que l'homme s'impose à lui-même, en vue d'une certaine
utilité. Elle a été placée par le
Créateur au coeur de l'être intelligent et libre, afin
qu'il évite le mal et cherche à faire le bien. Il faut
donc en conclure qu'elle est au coeur de notre nature et qu'elle a
pour auteur Dieu lui-même. La raison humaine dit que quelqu'un
ou quelque chose exige cette loi. Pour devenir et rester un homme,
satisfaire aux exigences de sa nature, l'homme se doit de la faire
vivre au coeur de sa vie.Le Créateur nous a donné une
intelligence capable de voir la différence entre le bien et le
mal. La loi civile, qui ne peut que réglementer des actions
extérieures, ne peut jouer ce rôle. Dieu est le
suprême législateur et auteur de cette loi: à
chacun de la reconnaître en écoutant les exigences de sa
condition humaine.
2.L'existence de Dieu
prouvée par les arguments cosmologiques
Les
arguments évoqués ici nous renvoient non pas à
notre conscience individuelle, mais à la connaissance que nous
avons du monde extérieur. Saint Paul, dans
l'épître aux Romains, chapitre 1, versets 19-21 nous en
donne l'essence même: « ... car ce qui de Dieu est
inconnaissable leur est connu, car Dieu leur a manifesté. En
effet, depuis la création du monde, ses oeuvres rendent
visibles pour qui sait comprendre ses attributs invisibles comme son
éternelle puissance et sa divinité, en sorte qu'ils
sont inexcusables puisque, connaissant Dieu, ils ne l'ont pas
glorifié et remercié comme Dieu».
Les
hommes sont donc, selon Saint Paul, inexcusables de ne pas arriver
à la conviction de l'existence de Dieu. Ils n'ont qu'à
ouvrir les yeux et contempler l'univers afin de découvrir la
présence d'un Dieu créateur. La certitude de
l'existence de Dieu leur est offerte à partir d'une
réflexion sur le cosmos. Les arguments utilisés, et
cela de plusieurs façons différentes, arrivent tous
à la même conclusion: Dieu existe, parce que le monde
est là. Il est en mouvement, il a une cause, il est
contingent, et il a une fin.
En
effet, le spectacle du monde nous renvoie d'abord à l'ordre
qui y règne, à l'adaptation de parties à
l'ensemble. Il semble y avoir dans ce monde ordonné une
finalité obligée. Tout ordre suppose quelqu'un qui
ordonne, un ordonnateur. Or, la matière est incapable de
s'ordonner elle-même, de se donner des moyens afin d'atteindre
une fin. Il faut donc que le monde ordonné soit l'oeuvre d'un
ordonnateur intelligent.
«Vous trouverez difficilement un esprit fouillant
profondément la science, qui ne présente pas une
religiosité caractéristique. Mais cette
religiosité se distingue de celle de l'homme simple: pour ce
dernier, Dieu est l'être dont il espère la sollicitude,
dont il redoute le châtiment, un être avec lequel il
entretient dans une certaine mesure des relations personnelles, si
respectueuses qu'elles soient: c'est un sentiment sublimé de
même nature que les rapports du fils au père.
Au
contraire, le savant est pénétré du sentiment de
causalité de tout ce qui arrive (...). Sa religiosité
réside dans l'admiration extasiée de l'harmonie des
lois de la nature; il s'y révèle une raison si
supérieure que tout le sens mis par les humains dans leurs
pensées n'est vis-à-vis d'elles qu'un reflet absolument
nul. Ce sentiment est le leitmotiv de la vie et des efforts du
savant, dans la mesure où il peut s'élever de
l'esclavage de ses désirs égoïstes.
Indubitablement, ce sentiment est proche parent de celui qu'ont
éprouvé les esprits créateurs religieux de tous
les temps».
Ainsi parle Albert Einstein... Même si tous les savants ne
remontent pas à l'affirmation d'un esprit organisateur du
monde, ils sont quand même conscient qu'un ordre régit
cet univers qu'ils analysent. Einstein, quant à lui,
constatant que l'univers fonctionne selon des lois
mathématiques que l'intelligence humaine a beaucoup de mal
à déchiffrer, concluait avec certitude que cet univers
est l'oeuvre d'une intelligence mathématicienne infiniment
supérieure à l'intelligence humaine.
À partir de l'ordre qu'il y a dans le monde, faisons
maintenant cette autre réflexion. Comment expliquer que ce
monde si bien ordonné soit un monde en mouvement constant. Il
faut donc une cause qui mette ce monde en mouvement, qui de cause
seconde en cause seconde nous remonte nécessairement à
une cause première, c'est-à-dire à une cause qui
ne dépend d'aucune autre.C'est la célèbre preuve
du « premier Moteur » que nous trouvons au livre VIII de la
Physique d'Aristote. « Tout ce qui se meut est mû par un
autre ». Cet autre, à son tour, ou bien est immobile, et
nous avons le «premier Moteur»; ou bien il se meut, tenant
par la suite son mouvement d'un autre. Mais on ne peut remonter ainsi
indéfiniment; il faut s'arrêter, car ce n'est pas en
prolongeant la série des moteurs qu'on rend compte de leur
mouvement, et recourir à un premier moteur qui est
lui-même immobile. Il y a donc à l'origine du mouvement,
à l'origine du monde en mouvement un Premier Moteur. Aristote
le nomme l'Acte pur, c'est-à-dire un PRINCIPE qui donne le
mouvement à tout cet ensemble, qui ne l'aurait pas, si le
Premier moteur, lui qui est non mû, ne le lui donnait pas.
Donc le ciel et la terre existe. Ils crient qu'ils ont
été créés; ils changent, en effet, et ils
varient. Or dans ce qui existe sans avoir été
créé, il n'y a rien qui n'ait été
auparavant, ce qui serait changer et varier.
Ils
crient également qu'ils ne se sont pas créés
eux-mêmes: « Si nous sommes, c'est que nous avons
été créés; nous n'étions pas avant
d'exister de manière à pouvoir nous créer
nous-mêmes.» Et la voix qui parle est le spectacle offert
à nos yeux.
C'est donc vous, Seigneur, qui les avez créés: vous qui
êtes beau, car ils sont beaux; vous qui êtes bon, car ils
sont bons; vous qui êtes, car ils sont. Ils ne possèdent
cependant pas la beauté, ni la bonté, ni l'être
au même degré que vous, leur créateur, en
comparaison duquel ils ne sont ni beaux, ni bons, ni existant».
Ainsi parle Saint Augustin. Un point cependant à souligner. La
cause première, l'Acte pur, le Premier Moteur dont parle
Aristote ne s'insère pas, dans la chaîne causale, au
sommet des causes secondes comme un premier chaînon. C'est une
façon humaine de parler de cette question. La cause
première n'est première qu'en ce sens qu'elle n'a pas
besoin pour être des autres causes secondes , qu'elle ne
dépend pas d'elles et que tout en définitive
dépend d'Elle. Elle est «non pas un numéro premier
au terme d'une série plus ou moins longue, mais un Autre, en
toute rigueur du terme, un Premier en ce sens qu'il dépasse
tous les autres, et ne fait pas partie du reste, étant d'un
tout autre ordre. Si l'on veut une image pour soutenir l'attention,
on peut bien se représenter le wagon qui passe, et non pas la
série des voitures qui le précédent ni même
la motrice entraînant l'ensemble du train, mais plus
simplement, plus définitivement, l'énergie
électrique courant dans les câbles et dominant la
totalité du convoi».
Posons en terminant un dernier regard sur ce monde ordonné,
mis en mouvement par un Premier Moteur. Ce monde est un monde
contingent, c'est-à-dire un monde dont le caractère
principal est d'être conçu comme pouvant être ou
ne pas être. Tout être contingent suppose puisqu'il n'a
pas l'être par lui-même, un être nécessaire.
Comme à l'évidence ce monde dans lequel nous sommes est
contingent, forcément il doit exister que par un Être
qui lui donne l'être qu'il n'a pas, que l'on nomme, l'Être
nécessaire. Et cet Être nécessaire est Dieu.
Chacun de nous est un être contingent, c'est-à-dire que
par le fait même que nous n'avons pas toujours existé,
nous ne sommes pas un Être nécessaire. Si nous
étions un Être nécessaire, nous aurions toujours
eu l'existence et aucun ne pourrait nous l'avoir donné,
puisque nous l'aurions eu de toute éternité.
Être contingent, nous n'avons pas en nous notre raison
suffisante. Notre raison d'être est dans un autre qui lui aussi
est contingent. Il faut donc remonter jusqu'à l'Être
nécessaire, qui lui ne reçoit pas l'Être de
quelqu'un d'autre parce qu'il est l'Être qui a comme raison
d'Être d'être et donc, qui peut donner l'être
à un être qui ne peut que le recevoir. Cet Être se
nomme Dieu.
Chacun de nous éprouve le besoin de fonder le contingent sur
le nécessaire. Inexorablement, la question du sens et du
pourquoi de l'existence hantent notre esprit. On peut répondre
comme Jean-Paul Sartre que « tout existant naît sans
raison, se prolonge par faiblesse et meurt par rencontre». C'est
dire en peu de mots l'absurdité du réel. Mais n'y
a-t-il pas au coeur de cette réponse facile, un aveu
d'échec, une forme d'échappatoire. La philosophie est
un exercice rationnel. Les conclusions peuvent ou bien nous
satisfaire ou ne pas nous satisfaire. On peut choisir la voie de
l'absurde devant l'évidence. Libre à chacun de le
faire. Somme toute, c'est un refus de philosopher, même si ces
belles théories sont dites par des philosophes très
à la mode. Ce n'est pas la mode qui doit triompher, mais la
vérité. C'est ce à quoi tout philosophe doit
consacrer sa vie.
Bonne lecture !
24 juin 1998