La plupart des
anciens livres de philosophie se terminaient par une réflexion
substantielle sur Dieu..Il s'agissait bien sûr, d'une
réflexion où l'étude du problème de Dieu
était limitée à ce qui peut être connu de
Dieu, à la lumière de la raison naturelle.
Il y a
quelques années, alors que je quittais ma classe de
philosophie où j'avais soulevé cette question, un
étudiant, qui ne fréquentait pas mon cours
régulier, m'apostropha dans le passage en me demandant de lui
prouver l'existence de Dieu ipso facto. Je commençai par lui
parler de la difficulté de sa question et de la longue
recherche qu'il fallait faire pour arriver à une solution
acceptable. Il me suivit à mon bureau où je l'invitai
à lire quelques ouvrages sur le sujet puis, à venir me
revoir dans quelques semaines. Je ne l'ai jamais revu. J'en ai conclu
qu'il avait, ou bien trouvé une réponse par lui-même
avec l'aide des ouvrages que je lui avait suggérés ou
bien, qu' il n'avait pas eu le courage d'aller chercher les ouvrages
en question, et s'était vite découragé devant
l'ampleur du sujet, et qu'il était resté sans
réponse, comme la plupart de ses compagnons et compagnes de collège.
«
Prouvez-moi, monsieur, que Dieu existe! » Personne ne met en
doute la pertinence et la clarté de la question posée.
La question posée demande cependant une certaine
précision, car la notion de preuve peut être prise dans
plusieurs sens, et il faut bien la préciser dans le cas qui
nous occupe.
Dans Le
Dieu des philosophes et des savants (1), Régis Jolivet aborde
immédiatement cette précision dès le début
de son ouvrage. Je m'en inspire largement. Qu'est-ce que prouver, au
sens le plus classique du terme ? Prouver, c'est établir par
la voie de l'expérience (immédiate ou médiate)
l'existence d'un fait ou d'un être. C'est ce que nous appelons
la preuve expérimentale. Prouver, c'est encore, à
l'aide d'un raisonnement et à partir de certaines
prémisses, formuler une conclusion résultant
nécessairement de ces prémisses. C'est ce que nous
appelons la preuve rationnelle. Le propre de la preuve rationnelle
est de former un lien nécessaire entre deux concepts: on parle
alors de démonstration.
La preuve
expérimentale est dite médiate ou immédiate. La
preuve expérimentale médiate est celle qui touche
à une chose que par une autre, qui est intermédiaire.
Je demande: « Paris existe-t-il ? » Je réponds oui,
car je peux témoigner des beautés de la ville
Lumière par des vidéos, des films, des photos que m'a
rapportés un de mes amis qui revient de la capitale
française. Les photos, les films, les vidéos, sont la
preuve médiate que Paris existe. J'accepte cette preuve,
même si je ne suis pas allé à Paris. Je me fie
à l'authenticité du travail des photographes et des
cinéastes. Par contre, la preuve expérimentale
immédiate est celle qui suit sans qu'il y ait
d'intermédiaire direct, ou instantané. « Paris
existe-t-il ? ». Je réponds oui, car je rentre de cette
ville où j'ai assisté à une conférence
internationale sur la pauvreté dans le monde.
Il n'y a
pas, vous le comprendrez bien, de preuve de Dieu au premier sens de
ce mot. Car Dieu, s'il est, n'est pas un objet ou une chose et aucune
expérience de type scientifique, c'est-à-dire se
ramenant à une constatation, n'est ici possible: Dieu, s'il
est, ne tombe pas sous le coup de nos sens.
Si donc,
il y a preuve de l'existence de Dieu, elle ne pourra être que
rationnelle, c'est-à-dire qu'elle prendra la forme d'un
raisonnement ou d'une démonstration et s'exprimera comme une
conclusion nécessaire de ce raisonnement. Il y a deux types de
démonstration en philosophie. La première,
appelée a priori, est ainsi nommée parce qu'elle se
fait à partir de l'essence d'un être ou de ses
propriétés essentielles. « Prouvez-moi que l'homme
est libre ? » Il est possible de le faire en faisant une
démonstration a priori , c'est-à-dire en prouvant que
l'homme est raisonnable. Parce que l'homme est raisonnable (son
essence), il est possible de conclure que l'homme est libre. La
deuxième, appelée a posteriori, se fait à partir
des effets donnés dans l'expérience. Les pas sur la
neige (l'effet) démontrent, hors de tout doute, que quelqu'un
est passé par là. Les effets nous renvoient à la
cause. Les marées (l'effet) nous renvoient à
l'attraction solaire et lunaire (la cause). Les aiguilles en marche
de l'horloge (l'effet) nous renvoient au mécanisme de l'objet
(la cause).
Il n'y a
pas de preuve rationnelle a priori de Dieu, car cette preuve
supposerait que l'on connaisse au départ l'essence même
de Dieu. C'est ce qu'on appelé l'argument ontologique. Si nous
voulons dire quelque chose de sensé sur Dieu, il nous faut
utiliser la voie de la démonstration a posteriori. La preuve
de Dieu a posteriori consistera à remonter du monde à
sa Cause première.
Ainsi,
Dieu est donc hors de nos prises, au-delà de toute nos
appréhensions expérimentales. Dieu, qui sera toujours
une hypothèse, apparaîtra toujours comme exigé,
même s'il n'est pas saisi d'une façon
expérimentale. Dieu est une hypothèse sérieuse,
une hypothèse nécessaire, sans laquelle rien ne
s'explique et tout devient absurde. La tradition philosophique nous a
laissé différentes façons d'exprimer cette voie
a posteriori. On parle alors de preuves morales ( par le devoir
moral, par les normes immuables du vrai et du bien), et de preuves
métaphysiques (par le mouvement, par l'efficience, par la
contingence et la finalité des êtres).
(1) Régis Jolivet, Le Dieu
des philosophes et des savants, Fayard, 1956.
Bonne lecture !
25 mai 1998