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Les Matanais sont-ils incapables d'aller à l'Assemblée nationale ?
 

       La circonscription de Matane existe depuis 1890. En 108 ans d'existence, elle a envoyé 14 députés à l'Assemblée nationale: 10 libéraux, 1 conservateur, 1 union nationale, 2 péquistes. Le mandat le plus long est détenu par Onésime Gagnon de l'Union nationale (1936-1958). Le mandat le plus court revient au libéral Jacques Bernier (1964-1966). Les limites de la circonscription ont varié souvent pendant ce siècle d'existence. La dernière modification remonte à 1976. Le comté de Matane a perdu alors la région de Mont-Joli pour acquérir une partie de l'ancien comté de Gaspé-Nord. Sans cette modification territoriale, Matthias Rioux, actuel député de Matane, ne serait jamais né dans le comté de Matane, qui se termine aujourd'hui à Rivière-à-Claude. On parle déjà de prochaines modifications qui viendront après le scrutin qui s'en vient. La circonscription de Matane retrouverait Mont-Joli et comprendrait même la région d'Amqui. L'est du comté actuel retournerait à Gaspé. L'appartenance à une circonscription est donc plus qu'une simple référence à un lieu de naissance.

       Les Matanais - je parle ici des habitants de la ville de Matane et des électeurs du même comté - n'ont pas souvent occupé le poste de député à l'Assemblée nationale durant cette longue période. Examinons les faits à partir de 1923. Le plus matanais de tous nos députés a été le docteur Joseph-Arthur Bergeron, né à Québec le 19 mars 1880. Médecin-chirurgien à Matane, il a été élu député libéral dans Matane, en 1923. Il a été réélu en 1927, 1931 et 1935. Il a été défait en 1936. Monsieur Bergeron a été aussi maire de Saint-Jérôme-de-Matane, de 1917 à 1921 et de 1924 à 1936. Il décéda le 25 juillet 1937 à l'âge de 57 ans et il repose dans le cimetière de Matane. Il était vraiment l'un des nôtres. Les anciens m'ont dit beaucoup de bien de lui.

       À partir de 1936, le comté de Matane fait appel à un « parachuté » pour le représenter à Québec. Onésime Gagnon, avocat de Québec, est élu député de l'Union nationale. Il démissionnera le 24 janvier 1958, un an avant la fin du régime de Duplessis. Benoît Gaboury, maire de Mont-Joli, est élu alors député de l'Union nationale à l'élection partielle du 2 juillet 1958. Il sera défait en 1960.

       Les libéraux arrivent au pouvoir en 1960. Philippe Castonguay de Sandy Bay (Baie-des-Sables) est élu député libéral. Il sera réélu en 1962. Il décède en fonction, le 29 juillet 1963 à l'âge de 49 ans. Il est inhumé dans le cimetière des Boules le 2 août 1963. Jacques Bernier, né à Matane le 1er juillet 1928, est élu alors député libéral de Matane à la faveur de l'élection partielle du 5 octobre 1964. Il ne se représentera pas en 1966.

       Depuis 1966 jusqu'à nos jours, le comté est représenté par ce qu'il est convenu d'appeler « un parachuté » (Une exception: le court règne de Marc-Yvan Côté, originaire de Sainte-Anne-des-Monts, élu député libéral de 1973-1976). Jean Bienvenue, né à Québec le 24 juin 1928, est élu député libéral dans Matane en 1966. Il sera réélu dans la même circonscription en 1970. Le Parti Québécois continue dans la même veine en 1976. Il recrute Yves Bérubé, né à Montréal le 28 mars 1940. Il devient le premier député du P.Q. dans Matane. Réélu en 1981. Il ne se représente pas en 1985. Les libéraux vont alors chercher Claire-Hélène Hovington, née à Sacré-Coeur, au Saguenay, le 14 mai 1944. Elle fait deux mandats et est défaite en 1994 par Matthias Rioux. Celui-ci, né à Rivière-à-Claude le 29 mars 1934, a passé presque toute sa vie à Montréal ou à l'extérieur du comté de Matane. Son appartenance au comté est lié uniquement à son lieu de naissance. Nous en sommes là: depuis 1923, nous avons eu un seul député originaire de la ville de Matane (Jacques Bernier) et un seul député qui a passé toute sa vie à oeuvrer dans la ville de Matane (Docteur Bergeron).Deux autres sont nés dans le comté. L'un est décédé, l'autre vit dans la région de Québec depuis plus de 20 ans.

       Suite à la lecture de ces faits, vous vous posez sans doute une question. Les Matanais sont-ils politiquement des incapables ? Pourquoi, dans les réunions, ceux-ci ne craignent-ils pas de dire «qu'il faut prendre nos affaires en mains», alors qu'ils laissent à des étrangers le seul pouvoir qui leur revient, le pouvoir du député pour les représenter à l'Assemblée nationale? Personnellement, j'en ai assez des «parachutés» c'est-à-dire de ces personnages qui nous arrivent de l'extérieur, qui sont nés ici mais qui reviennent pour nous sauver au terme d'une carrière faite ailleurs, ou encore d'un illustre inconnu qui se plante dans le décor, fut-il issu du comté, sans avoir fait ses preuves dans le milieu. René Lévesque donnait quatre critères pour être député: être une personne intègre et honnête, avoir vécu longuement dans le comté, être avantageusement connue de la population, et avoir une longue et ferme réputation de batailleur pour les intérêts du milieu.

       Les autres comtés autour de nous arrivent à trouver leurs leaders naturels. Le comté de Matane ne pourrait-il pas faire la même chose ? A moins que nous soyions tous des incapables ?

9 février1998
 

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