Au
début de la somme théologique, le philosophe et
théologien Thomas d'Aquin mort en 1274, prend bien soin
d'écarter la thèse de l'évidence de Dieu.
L'athée, celui qui nie l'existence de Dieu, n'est donc pas un
dément. L'athéisme est possible et il est fondé
sur l'analyse du problème. Même si l'athéisme est
réfutable, comme nous l'avons vu antérieurement, il
reste qu'il demeure possible. L'athée n'est pas un sans esprit
et, comme une pensée ne peut se réfuter par une autre
pensée, il faut arriver à convaincre quelqu'un qui le
professe, qu'il est dans l'erreur. Ce n'est pas en proférant
des anathèmes qu'on permettra à quelqu'un de sortir de
cette option. C'est uniquement en essayant de le convaincre que sa
vision n'est pas la bonne.
Dans l'histoire de la
pensée, on trouve deux sources à l'athéisme. La
première tourne autour de la réflexion sur notre
savoir, l'autre touche la méditation sur l'existence humaine,
particulièrement sur le problème du mal que tous
doivent quotidiennement affronter.
1. L'esprit humain, affirme saint
Thomas, est capable d'une connaissance objective. La science peut se
développer dans son ordre propre et peut atteindre ainsi la
vérité. La science n'a pas besoin de
l'hypothèse-Dieu. Dieu, pour le savant, n'est ni au
départ, ni au milieu, ni au terme de sa recherche. Les
phénomènes de la nature obéissent à leurs
lois qui se suffisent et suffisent aussi au raisonnement
scientifique. Le transcendant, l' «ailleurs» ne pose pas de
problème au scientifique. La science ou la connaissance n'est
pas meilleure, n'est pas plus louable, ne donne pas de meilleurs
résultats, parce que le savant qui en parle fait
référence ou pas au divin. Le monde physique peut
s'expliquer sans Dieu.
2. La science n'implique aucune
nécessité de poser Dieu. Nous venons de le voir. Mais
le fait du mal dans le monde et ses multiples manifestations ne sont
pas sans nous inviter à nier tout simplement l'existence de
Dieu. Combien de fois n'entendons-nous pas dire que s'il y avait un
Dieu, il n'aurait pas fait un tel monde, et que si Dieu existe, il
doit se complaire de quelque façon à voir sa
créature souffrir. La mal, sous toutes ses formes, - la mort,
la maladie, la souffrance, l'échec, etc... - est là et
facilement nous entrons en état de révolte à
cause de lui. Nous nous jetons dans la négation quand le mal
nous frappe.
Puisque Dieu est le Bien
suprême et qu'il est le Bien sans limite, comment expliquer son
contraire dans le monde? Comment expliquer tant de mal, si Dieu est
à l'origine de ce monde ? Comment l'Être suprême
qui supporte et donne la vie au monde peut-il accepter son contraire
dans le monde qu'Il créé à chaque instant ? Ou
bien Dieu n'est pas Dieu et donc Il n'existe pas ou bien le mal dans
le monde n'est pas le mal ! Il semble que la réalité du
mal et la réalité de Dieu s'oppose à ce point
tel que l'un ne peut pas aller avec l'autre et que l'un doit
forcément éliminer l'autre. Un syllogisme,
assemblé par Saint Thomas d'Aquin, met en forme la plus
redoutable objection contre l'existence de Dieu. Elle prend
différentes formes au cours des âges, mais elle revient
toujours à ceci « Si Dieu existait, nulle part ne se
trouverait le mal. Or on trouve du mal dans le monde. Donc, Dieu
n'existe pas.» (Ia, q,2, art.3.)
Les deux objections que je viens
brièvement d'énoncer au sujet de la possibilité
de l'inexistence de Dieu sont d'une actualité saisissante. La
première objection peut aisément se retrouver dans la
bouche d'un jeune cégépien qui travaille dans son
laboratoire de physique ou de chimie.« Dieu est scientifiquement
impossible et je n'ai pas besoin de lui pour mener à bien
l'expérience qui se déroule sous mes yeux». La
deuxième objection, celle de la présence du mal dans le
monde comme objection majeure à l'existence de Dieu, peut
s'exprimer dans le désarroi d'un ami, d'un enfant, d'un parent
qui vient de perdre bêtement l'un de ses proches. «
Qu'est-ce que j'ai bien pu faire au bon Dieu pour qu'il m'envoie
cette épreuve-là ? »
Les motifs qui justifient ou
engendrent l'athéisme ne semblent pas être liés
à un moment déterminé de l'histoire de
l'humanité. De plus, ils ne sont pas liés à une
culture particulière. Le savoir peut se développer sans
référence au divin et la science peut expliquer tous
les phénomènes de l'univers sans être
obligée de passer par une croyance divine. Le mal, de son
côté, est là et il nous invite à rejeter
Dieu, le Bien absolu. Le mal est omniprésent et il se moque
d'un Dieu qui aurait fait surgir une telle création.
Dieu est donc, selon la
pensée athée, scientifiquement inutile et moralement
impossible. L'homme peut atteindre la connaissance sans mettre au
départ l'hypothèse-Dieu. De plus l'homme est prisonnier
du mal, et il en conclut que Dieu n'existe pas ou s'il existe, il
n'est pas Dieu.
1) La première thèse
- Dieu scientifiquement inutile - a été soutenue par
Auguste Comte et Karl Marx. Pour le fondateur du positivisme, la loi
est la seule vérité du monde. La loi, rapport entre les
faits, dit ce qu'est le monde. L'homme ancien, référait
aux dieux pour expliquer ce qu'il ne pouvait pas expliquer.
Maintenant que l'homme a dépassé le monde religieux et
métaphysique, il accède à la connaissance du
monde et de lui-même, grâce au progrès de la
science. Auguste Comte nomme cet âge, l'âge positif. La
science, la loi, chassent Dieu. L'histoire de l'humanité est
devenue scientifique, grâce à la sociologie, qui est en
fait une philosophie de l'histoire à destination politique. La
sociologie dresse le constat de la mort de Dieu.
Pour Karl Marx, inventeur du
matérialisme dialectique, l'athéisme est la condition
d'une histoire devenue scientifique. Le matérialisme
dialectique affirme que la matière - le monde, le réel
- contient en elle-même les lois de son propre
développement. Ces lois, que l'on nomme dialectiques, sont
toujours des synthèses neuves qui naissent de conflits et de
contradictions créatrices. La nature et l'histoire se
suffisent à elles-mêmes. La nature et l'histoire sont
«autodynamistes», c'est-à-dire qu'elles
possèdent en elles-mêmes leurs propres lois, les
principes et les causes de leur mouvement. Par exemple, la lutte
entre les classes, est scientifiquement déterminable. Elle est
même le moteur de l'histoire et forcément elle conduit
vers une nouvelle société où les classes seront
abolies, grâce à la négation de la Providence de Dieu.
Les positivistes et les
matérialistes marxistes parlent le même langage. Dieu ne
peut pas être le maître de la nature car il détruit
cette nature. Dieu ne peut pas être le maître de
l'histoire, car en le plaçant maître de l'histoire, il
détruit l'histoire. L'homme n'a pas besoin de Dieu pour
comprendre les lois de sa nature et il n'a pas besoin de Dieu pour
diriger l'histoire. Dieu est scientifiquement inutile. Dieu est
moralement impossible.
Cette thèse n'est cependant
pas nouvelle. Thomas d'Aquin, dans la Somme théologique ( II
a, q.3 ) soulevait déjà cette question. «Les
phénomènes de la nature relèvent d'une seule
causalité naturelle; les projets et les actions de l'homme
renvoient exclusivement à une causalité humaine,
volontaire et raisonnable ». Les positivistes et les marxistes
matérialistes disent la même chose que l'illustre
théologien et philosophe du Moyen Âge. Sauf que ceux-ci,
font intervenir, pour soutenir leurs thèses, l'existence d'un
Être qui ne fait pas partie de ces phénomènes
naturels. Dieu n'est pas dans l'ordre de l'acquisition de nos
connaissances et Dieu n'est pas dans l'ordre des mouvances de notre
histoire. Il n'est pas un fait de la nature comme le serait un autre
fait. Il n'est pas non plus un personnage inséré dans
le déroulement de notre histoire humaine comme le serait
n'importe quel personnage qui compose cette histoire. En ce sens, -
les positivistes et les matérialistes ont raison - Dieu est
scientifiquement inutile et moralement impossible. Faut-il conclure
que Dieu ne peut pas exister, parce qu'il ne peut s'inscrire dans la
compréhension et le déroulement de notre histoire ? Je
ne le crois pas. Nous verrons pourquoi ultérieurement.
2) La deuxième thèse
- Dieu moralement impossible - se retrouve aujourd'hui au coeur d'une
littéraire abondante et diversifiée. Elle
pénètre la philosophie existentialiste, la
théâtre, le roman, même le cinéma et le
vidéo. L'être sans Dieu apparaît partout. Il
invente un nouvel homme, un être sans raison d'être, de
trop pour l'éternité. Il présente un humanisme
sans référence à l'Absolu, avec un esprit libre,
qui invente constamment ses propres valeurs, vivant dans une angoisse
et une absurdité quasi totale.
Dostoïevski a raison
d'écrire: « Si Dieu n'existe pas, tout est permis ».
L'homme est le seul maître de son destin. L'univers dans lequel
il est plongé n'obéit à aucune règle,
sinon celles que chacun veut bien lui imposer. Il n'y a donc pas
d'absolu du bien. Il y a particulièrement dans ce monde une
conviction certaine de son contraire, à savoir le mal qui
s'étale sous toutes ses formes. Dieu ne peut pas être
l'Être absolu. Le mal dans le monde est là pour le
contredire. Dieu ne peut pas être l'Absolu du Bien. Et donc, il
n'est pas Dieu. Et donc, Dieu n'existe tout simplement pas ! Un monde
où pullule le mal doit forcément être un monde sans-Dieu.
Un conclusion s'impose. Le monde
moderne n'offre pas de raisons particulières qui le conduisent
au refus de Dieu. Les raisons fondamentales qui conduisent à
l'athéisme sont inscrites dans l'esprit humain. Elles semblent
se formuler autour du Dieu scientifiquement inutile, du Dieu
moralement impossible. La science ne permettra jamais de trouver
Dieu, mais devenons-nous conclure de là que Dieu est inutile ?
L'expérience humaine présente constamment
l'irrécusable réalité du mal, c'est bien
indéniable. Est-ce qu'à partir de cette
réalité permet de conclure au Dieu moralement
impossible ? Il faut répondre à ces deux interrogations
qui sont permanentes dans l'histoire de l'humanité.
Bonne lecture !
18 mai 1998