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Dieu est-il mort ? (2)

« Athéisme, marque de force d'esprit, mais jusqu'à un certain degré seulement.»

 

Pascal, Pensées,
Ed. Brunschvicg III, 225, p.421

    
     Au début de la somme théologique, le philosophe et théologien Thomas d'Aquin mort en 1274, prend bien soin d'écarter la thèse de l'évidence de Dieu. L'athée, celui qui nie l'existence de Dieu, n'est donc pas un dément. L'athéisme est possible et il est fondé sur l'analyse du problème. Même si l'athéisme est réfutable, comme nous l'avons vu antérieurement, il reste qu'il demeure possible. L'athée n'est pas un sans esprit et, comme une pensée ne peut se réfuter par une autre pensée, il faut arriver à convaincre quelqu'un qui le professe, qu'il est dans l'erreur. Ce n'est pas en proférant des anathèmes qu'on permettra à quelqu'un de sortir de cette option. C'est uniquement en essayant de le convaincre que sa vision n'est pas la bonne.

Dans l'histoire de la pensée, on trouve deux sources à l'athéisme. La première tourne autour de la réflexion sur notre savoir, l'autre touche la méditation sur l'existence humaine, particulièrement sur le problème du mal que tous doivent quotidiennement affronter.

1. L'esprit humain, affirme saint Thomas, est capable d'une connaissance objective. La science peut se développer dans son ordre propre et peut atteindre ainsi la vérité. La science n'a pas besoin de l'hypothèse-Dieu. Dieu, pour le savant, n'est ni au départ, ni au milieu, ni au terme de sa recherche. Les phénomènes de la nature obéissent à leurs lois qui se suffisent et suffisent aussi au raisonnement scientifique. Le transcendant, l' «ailleurs» ne pose pas de problème au scientifique. La science ou la connaissance n'est pas meilleure, n'est pas plus louable, ne donne pas de meilleurs résultats, parce que le savant qui en parle fait référence ou pas au divin. Le monde physique peut s'expliquer sans Dieu.

2. La science n'implique aucune nécessité de poser Dieu. Nous venons de le voir. Mais le fait du mal dans le monde et ses multiples manifestations ne sont pas sans nous inviter à nier tout simplement l'existence de Dieu. Combien de fois n'entendons-nous pas dire que s'il y avait un Dieu, il n'aurait pas fait un tel monde, et que si Dieu existe, il doit se complaire de quelque façon à voir sa créature souffrir. La mal, sous toutes ses formes, - la mort, la maladie, la souffrance, l'échec, etc... - est là et facilement nous entrons en état de révolte à cause de lui. Nous nous jetons dans la négation quand le mal nous frappe.

Puisque Dieu est le Bien suprême et qu'il est le Bien sans limite, comment expliquer son contraire dans le monde? Comment expliquer tant de mal, si Dieu est à l'origine de ce monde ? Comment l'Être suprême qui supporte et donne la vie au monde peut-il accepter son contraire dans le monde qu'Il créé à chaque instant ? Ou bien Dieu n'est pas Dieu et donc Il n'existe pas ou bien le mal dans le monde n'est pas le mal ! Il semble que la réalité du mal et la réalité de Dieu s'oppose à ce point tel que l'un ne peut pas aller avec l'autre et que l'un doit forcément éliminer l'autre. Un syllogisme, assemblé par Saint Thomas d'Aquin, met en forme la plus redoutable objection contre l'existence de Dieu. Elle prend différentes formes au cours des âges, mais elle revient toujours à ceci « Si Dieu existait, nulle part ne se trouverait le mal. Or on trouve du mal dans le monde. Donc, Dieu n'existe pas.» (Ia, q,2, art.3.)

Les deux objections que je viens brièvement d'énoncer au sujet de la possibilité de l'inexistence de Dieu sont d'une actualité saisissante. La première objection peut aisément se retrouver dans la bouche d'un jeune cégépien qui travaille dans son laboratoire de physique ou de chimie.« Dieu est scientifiquement impossible et je n'ai pas besoin de lui pour mener à bien l'expérience qui se déroule sous mes yeux». La deuxième objection, celle de la présence du mal dans le monde comme objection majeure à l'existence de Dieu, peut s'exprimer dans le désarroi d'un ami, d'un enfant, d'un parent qui vient de perdre bêtement l'un de ses proches. « Qu'est-ce que j'ai bien pu faire au bon Dieu pour qu'il m'envoie cette épreuve-là ? »

Les motifs qui justifient ou engendrent l'athéisme ne semblent pas être liés à un moment déterminé de l'histoire de l'humanité. De plus, ils ne sont pas liés à une culture particulière. Le savoir peut se développer sans référence au divin et la science peut expliquer tous les phénomènes de l'univers sans être obligée de passer par une croyance divine. Le mal, de son côté, est là et il nous invite à rejeter Dieu, le Bien absolu. Le mal est omniprésent et il se moque d'un Dieu qui aurait fait surgir une telle création.

Dieu est donc, selon la pensée athée, scientifiquement inutile et moralement impossible. L'homme peut atteindre la connaissance sans mettre au départ l'hypothèse-Dieu. De plus l'homme est prisonnier du mal, et il en conclut que Dieu n'existe pas ou s'il existe, il n'est pas Dieu.

1) La première thèse - Dieu scientifiquement inutile - a été soutenue par Auguste Comte et Karl Marx. Pour le fondateur du positivisme, la loi est la seule vérité du monde. La loi, rapport entre les faits, dit ce qu'est le monde. L'homme ancien, référait aux dieux pour expliquer ce qu'il ne pouvait pas expliquer. Maintenant que l'homme a dépassé le monde religieux et métaphysique, il accède à la connaissance du monde et de lui-même, grâce au progrès de la science. Auguste Comte nomme cet âge, l'âge positif. La science, la loi, chassent Dieu. L'histoire de l'humanité est devenue scientifique, grâce à la sociologie, qui est en fait une philosophie de l'histoire à destination politique. La sociologie dresse le constat de la mort de Dieu.

Pour Karl Marx, inventeur du matérialisme dialectique, l'athéisme est la condition d'une histoire devenue scientifique. Le matérialisme dialectique affirme que la matière - le monde, le réel - contient en elle-même les lois de son propre développement. Ces lois, que l'on nomme dialectiques, sont toujours des synthèses neuves qui naissent de conflits et de contradictions créatrices. La nature et l'histoire se suffisent à elles-mêmes. La nature et l'histoire sont «autodynamistes», c'est-à-dire qu'elles possèdent en elles-mêmes leurs propres lois, les principes et les causes de leur mouvement. Par exemple, la lutte entre les classes, est scientifiquement déterminable. Elle est même le moteur de l'histoire et forcément elle conduit vers une nouvelle société où les classes seront abolies, grâce à la négation de la Providence de Dieu.

Les positivistes et les matérialistes marxistes parlent le même langage. Dieu ne peut pas être le maître de la nature car il détruit cette nature. Dieu ne peut pas être le maître de l'histoire, car en le plaçant maître de l'histoire, il détruit l'histoire. L'homme n'a pas besoin de Dieu pour comprendre les lois de sa nature et il n'a pas besoin de Dieu pour diriger l'histoire. Dieu est scientifiquement inutile. Dieu est moralement impossible.

Cette thèse n'est cependant pas nouvelle. Thomas d'Aquin, dans la Somme théologique ( II a, q.3 ) soulevait déjà cette question. «Les phénomènes de la nature relèvent d'une seule causalité naturelle; les projets et les actions de l'homme renvoient exclusivement à une causalité humaine, volontaire et raisonnable ». Les positivistes et les marxistes matérialistes disent la même chose que l'illustre théologien et philosophe du Moyen Âge. Sauf que ceux-ci, font intervenir, pour soutenir leurs thèses, l'existence d'un Être qui ne fait pas partie de ces phénomènes naturels. Dieu n'est pas dans l'ordre de l'acquisition de nos connaissances et Dieu n'est pas dans l'ordre des mouvances de notre histoire. Il n'est pas un fait de la nature comme le serait un autre fait. Il n'est pas non plus un personnage inséré dans le déroulement de notre histoire humaine comme le serait n'importe quel personnage qui compose cette histoire. En ce sens, - les positivistes et les matérialistes ont raison - Dieu est scientifiquement inutile et moralement impossible. Faut-il conclure que Dieu ne peut pas exister, parce qu'il ne peut s'inscrire dans la compréhension et le déroulement de notre histoire ? Je ne le crois pas. Nous verrons pourquoi ultérieurement.

2) La deuxième thèse - Dieu moralement impossible - se retrouve aujourd'hui au coeur d'une littéraire abondante et diversifiée. Elle pénètre la philosophie existentialiste, la théâtre, le roman, même le cinéma et le vidéo. L'être sans Dieu apparaît partout. Il invente un nouvel homme, un être sans raison d'être, de trop pour l'éternité. Il présente un humanisme sans référence à l'Absolu, avec un esprit libre, qui invente constamment ses propres valeurs, vivant dans une angoisse et une absurdité quasi totale.

Dostoïevski a raison d'écrire: « Si Dieu n'existe pas, tout est permis ». L'homme est le seul maître de son destin. L'univers dans lequel il est plongé n'obéit à aucune règle, sinon celles que chacun veut bien lui imposer. Il n'y a donc pas d'absolu du bien. Il y a particulièrement dans ce monde une conviction certaine de son contraire, à savoir le mal qui s'étale sous toutes ses formes. Dieu ne peut pas être l'Être absolu. Le mal dans le monde est là pour le contredire. Dieu ne peut pas être l'Absolu du Bien. Et donc, il n'est pas Dieu. Et donc, Dieu n'existe tout simplement pas ! Un monde où pullule le mal doit forcément être un monde sans-Dieu.

Un conclusion s'impose. Le monde moderne n'offre pas de raisons particulières qui le conduisent au refus de Dieu. Les raisons fondamentales qui conduisent à l'athéisme sont inscrites dans l'esprit humain. Elles semblent se formuler autour du Dieu scientifiquement inutile, du Dieu moralement impossible. La science ne permettra jamais de trouver Dieu, mais devenons-nous conclure de là que Dieu est inutile ? L'expérience humaine présente constamment l'irrécusable réalité du mal, c'est bien indéniable. Est-ce qu'à partir de cette réalité permet de conclure au Dieu moralement impossible ? Il faut répondre à ces deux interrogations qui sont permanentes dans l'histoire de l'humanité.

 Bonne lecture !
 

18 mai 1998
 

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