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Le roseau pensant
 

      L'être humain est un vivant pensant. Blaise Pascal, philosophe, physicien et mathématicien mort en 1662 ne craignait pas d'affirmer que "l'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Toute notre dignité consiste en la pensée. L'homme est visiblement fait pour penser: c'est là toute sa dignité et tout son mérite; et tout son devoir est de penser comme il faut." (Pensées, art II, no.11-12, Paris, Librairie Victor Lecoffre, 1882)
 

      Notre époque bafoue largement cette fameuse maxime. Les gens préfèrent ne pas penser ou tout simplement préfèrent laisser penser quelqu'un à leur place. Ils acceptent aisément de s'aligner sur l'opinion commune. L'effort est moins grand et la conscience personnelle renvoie alors sa responsabilité à la décision collective.
 

      Est-il vraiment nécessaire pour être un homme, de réfléchir, d'adopter une philosophie, une métaphysique? Beaucoup de gens ne vivent-ils pas autour de nous sans faire aucun effort intellectuel - et fort bien, semble-t-il - sans philosophie, sans religion, sans croyances d'aucune sorte ? Sont-ils plus malheureux que ceux qui passent quelques moments chaque jour à réfléchir sur le sens de l'existence, le pourquoi des choses, s'interrogeant sur des questions morales ou éthiques ? Certains ne craignent-ils pas de dire qu'il ne sert à rien de se casser la tête à trop réfléchir, car de toute façon, on n'y peut rien ? Et ils versent aisément dans la moquerie ou le fatalisme le plus total.
 

      Bien plus, certains prétendent que l'être humain ne peut aboutir à rien de certain et qu'il est irrémédiablement condamné à ne rien affirmer de définitif. Bref, l'être humain est condamné à l'ignorance. Le doute devient à jamais son lot pour le temps présent. Le scepticisme envahit son esprit, cet état qui en vient à refuser toute adhésion à des croyances ou des affirmations généralement admises par tous. Le scepticisme radical va encore plus loin: il ne craint pas de dire que la vérité absolue n'existe pas et qu'en conséquence il faut suspendre constamment son jugement sur toutes choses.
 

      Mais à bien y penser l'attitude sceptique se retourne habituellement contre elle-même. Il n'y a pas, selon elle, de vérité, et du même coup,elle affirme la vérité du scepticisme. Elle enseigne qu'il faut oser douter de tout, mais elle ne se permet pas de douter qu'il faille douter de tout. Étrange contradiction, ne trouvez-vous pas ? Car "enfin, si je ne puis posséder aucune certitude, je ne puis être certain de n'être jamais certain de rien." Conclusion: celui qui adhère au scepticisme cesse par le fait même de l'être.
 

      Le scepticisme est donc faux spéculativement parlant. Il est en outre pratiquement intenable. L'être humain est un être d'action.Il ne peut pas ne pas agir, et agir c'est toujours...choisir. Or, comment arriver à choisir, comment arriver à préférer faire ceci plutôt que cela, si toute vérité absolue, toute science objective des valeurs m'est inaccessible ?
 

      S'il m'est impossible comme être humain d'arriver à un jugement certain, il me faut également, logiquement, cesser d'agir. Ce qui est impossible, car la vie nous presse constamment, dans le quotidien, à prendre position, à nous compromettre. Le scepticisme poussé dans ses conséquences logiques, nous pousserait à l'immobilisme, à l'inertie, même à la mort. Vous comprendrez que je refuse une telle attitude, car.. j'ai toujours le goût de vivre !
 

      Ainsi donc, par le seul fait que nous sommes embarqués dans cette existence, sans l'avoir voulue ni souhaitée, nous sommes tenus de réfléchir et de penser le monde, l'humanité, et forcément d'agir en conséquence." S'il ne faut pas philosopher, il faut encore philosopher, disait Aristote. Entendons par là que tout homme, par le fait même qu'il est un homme, est un philosophe qui s'ignore. L'homme fait de la philosophie, comme il respire. C'est même ce qui le distingue fondamentalement de l'animal qui erre dans les rues, qui broute dans les champs, qui nage dans le fond des mers, qui vole dans le ciel bleu.
 

      L'animal jouit, souffre, subit les événements, sans s'interroger à leur sujet. L'homme au contraire, examine, regarde le monde et le domine par son intelligence. Il peut même s'élever au-dessus du moment présent, regarder son passé et jeter un regard sur l'avenir. Il peut donc envisager sa vie dans son ensemble et porter un jugement.
 

      Si humble et si petit soit-il, l'être humain a donc le privilège de penser sa vie. Le philosophe allemand Heidegger mort en 1976 disait que " l'homme est un être qui réfléchit sur son destin." En ce sens, il reprend les mots de Blaise Pascal qui dit de l'homme qu'il est un roseau pensant, dont la dignité est de penser. Oui l'homme est visiblement fait pour penser. Il est condamné à le faire à chaque instant de sa vie. C'est là toute sa grandeur.
 

6 janvier 1997

 

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